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Une jeune femme et ses deux enfants, arrivés de Tombouctou, mai 2012. © Matthieu Millecamps
Une jeune femme et ses deux enfants, arrivés de Tombouctou, mai 2012. © Matthieu Millecamps

Les déplacés invisibles de Bamako

Il n'y a pas de camp de déplacés à Bamako. Pourtant la capitale malienne compte, selon l'Office international des migrations, près de 50.000 déplacés du nord. Témoignage de quelques-uns d'entre eux.

Dispersés dans une ville où les conséquences économiques de la crise pèsent lourdement, ces nordistes «invisibles» survivent difficilement en attendant l'hypothétique retour. Selon l'Office international des migrations (OIM), ils sont 46.448 déplacés à Bamako sur les près de 204.000 que compterait le pays.

C'est dimanche. La nuit est déjà bien avancée sur Bamako. La circulation est dense sur les axes principaux. Dans le quartier de Magnanbougou, l'une des ruelles de latérite a été coupée pour un mariage.

Des dames en belles tenues devisent gaiement. Les chants des griots sortent des baffles poussées à fond. L'atmosphère semble insouciante.

Le plus compliqué, c'est la nourriture

Nana Yattara n'y prête aucune attention. La jeune femme fend la foule et s'engouffre dans la cour d'une concession où une vingtaine de personnes sont rassemblées. C'est ici, chez Oumar Ly, qu'elle s'est installée en juin, après avoir fui Tombouctou.

«J'étais terrorisée. Quand nous sommes partis, nous avons eu du mal à trouver de la place pour toute la famille dans les bus. Sur la route, nous avons été arrêtés deux fois avant Mopti. A chaque fois, il fallait laisser de l'argent. A chaque fois, on se demandait si on pourrait repartir.»

La famille s'arrête quelques jours à Mopti (dans le centre du pays), le temps de s'organiser.

«Certains sont allés à Bougouni (près de Sikasso), ma sœur est allée à Sikoroni (au nord de Bamako)... Mon oncle a bien voulu m'accueillir ici, avec d'autres.»

Dans la concession, ils étaient déjà 22 à se partager l'espace avant l'arrivée des nordistes.

«Aujourd'hui, nous sommes 35, dont 10 adultes. On dort à trois ou quatre par chambre. Le plus compliqué, c'est la nourriture. Mon oncle est plombier, mais il n'y a plus de chantier. Moi, je travaille au ministère de la Santé. Les femmes font un peu de commerce, mais c'est insuffisant. Avant, on achetait 150 kg de riz par mois. Maintenant, c'est 250...»

Et ces nouvelles bouches à nourrir arrivent alors que les prix montent.  

«Le sac de 50 kg de riz est passé de 17.500 francs CFA à 20.000 francs CFA (de 26 à 30 euros), pour 100 kg de mil, c'est 35 ou 40.000, au lieu de 22.000», détaille Amadou Ly, l'oncle plombier.

Oumar Ly, au ministère de la Santé, gagne 40.000 francs CFA par mois, soit 60 euros. Un peu plus que le salaire moyen, ici (30.000 francs CFA). 

«Au début, on pensait s'en sortir. Là, on n'y arrive plus. On entend que le gouvernement et les ONG font des choses, mais on ne les voit pas», expose Oumar Ly.

Un sentiment d'abandon

De l'autre côté du fleuve, quartier de Médina Coura. Issa Touré, 16 ans, range les marchandises dans l'épicerie de son oncle. Il est arrivé en mai de Diré, une commune du nord. Il raconte d'une voix hésitante:

«Des hommes armés sont venus à l'école. Ils ont fait sortir les enseignants, ils en ont frappé. Je ne comprenais pas ce qu'il cherchaient.»

Son père décide du départ le soir même. C'était le 4 mai. Issa Touré raconte sa fuite, la trouille au ventre quand il faut descendre du bus pour passer à la fouille. Ici, à Bamako, il est chez son oncle Assidi Diallo, propriétaire du magasin.

La place manque: Issa dors dehors, devant le magasin, avec dix de ses frères et cousins. Début septembre, lorsqu'il a entendu qu'on recensait les déplacés, son oncle s'est précipité à la mairie. «Mais pour l'instant, à part le papier, on n'a rien eu».

Ce sentiment d'abandon, ils sont nombreux à le partager.

«Chaque soir, on entend des ministres à la radio, à la télé... On ne voit jamais rien venir. Nous sommes oubliés par notre gouvernement!», tempête Mouna Koulibaly, arrivée de Gao.

Soutenue par Radio Nièta, une radio communautaire qui ouvre ses micros aux déplacés, elle a monté une association. Début octobre, elle a reçu l'appui de Caritas, qui avait 45 tonnes de riz à distribuer aux déplacés.

«Nous ne savions pas à qui les donner, nous avons donc contacté cette association», explique Sophie Kalambry Diallo, de Caritas Bamako.

Le 13 octobre, jour de distribution, ils sont près de 200 à attendre devant les portes du local. Dans la foule, l'angoisse et l'impatience laisse parfois place à la colère, d'autant que certains, non inscrits, tentent de plaider leur cause auprès des responsables. En vain.

Des autorités maliennes incapables de faire face

A la mairie de la Commune 2, Aliou Badara Diakité, responsable adjoint du service en charge de l'accueil des déplacés, le reconnaît: les autorités n'ont pas les moyens de faire face.  

«Dès avril, le ministère des solidarités nous a livré des denrées. Mais 20 tonnes de riz pour 3.000 personnes inscrites, ce n'était pas assez.»

En septembre, l'appel lancé par le Haut Conseil islamique aux Maliens de l'extérieur n'a permis de rassembler que 6 tonnes de denrées pour la commune.

La suspension des aides internationales directes à l'Etat malien, suite à la crise politique, accentue encore cette impression de défaillance généralisée. Et la situation va empirer.

Car, si la suspension des décaissements à destination du gouvernement a été décidée deux semaines après le coup d'Etat du 22 mars, les prochains versements en provenance de l'Union européenne auraient dû être faits au mois de novembre et décembre. Jusque-là, le gouvernement a pu user des crédits déjà versés.

Montée en charge de l'humanitaire d'urgence

«Par contre, les fonds alloués aux interventions humanitaires, déjà importants avant la crise dans le cadre du programme AGIR dans la sous-région, ont été renforcés», insiste Bertrand Sorel, de la délégation de l'Union européenne.

En plus des 211 millions d'euros alloués dans le cadre de la lutte contre la crise alimentaire au Sahel, 15 millions d'euros ont été débloqués via le PAM pour répondre aux conséquences humanitaires de la crise.

De plus, «19 millions d'euros supplémentaires ont été alloués par ECHO», précise Brahima Cissé, chargé de la gestion des programmes l'office humanitaire de la Communauté européenne au Mali.

Distribution de vivres par Caritas devant la Radio Nèta. ©Matthieu Millecamps

Acted, ONG française, finance une partie de ses programmes par le biais de ces fonds. Sur les 15000 déplacés recensés dans les quartiers où l'ONG intervient, 12.000 bénéficient d'une aide alimentaire chaque mois et 4400 personnes perçoivent l'aide financière dont l'objectif est «de couvrir 60% des charges de logement», explique Etienne Pouret, chef de projet.

Les familles reçoivent 11.400 francs CFA par personne lorsqu'elles louent un logement, et 5400 F CFA lorsqu'elles sont dans une famille.  

«Depuis juillet, nous avons observé une augmentation de la part des personnes en location», précise Lisa Augereau, coordinatrice des programmes.

Un, signe que, si les fortes solidarités familiales ont permis d'occulter un temps les carences de l'État malien, elles n'y parviennent plus. 

Le défi du recensement

Pour les ONG, l'identification des déplacés est un défi.

«On parle de quelques dizaines de milliers de personnes noyées dans une ville de plus de 2 millions d'habitants. Pour les atteindre, nous avons fait appel aux mairies, mosquées, chefs de quartiers...», explique Etienne Pouret.

Aliou Cissé, «mobilisateur de terrain», s'est attelé à cette tâche. La semaine dernière, lors d'une distribution de cartes SIM à Torokoro Bougou —l'aide financière est versée par transfert d'argent— l'une de ses tâches les plus difficiles a été de répondre à ceux qui n'en bénéficient pas.

«Toutes les déplacés ne rentrent pas dans les critères de vulnérabilité définis », explique-t-il, avouant que « c'est parfois dur de dire « non ». Mais la liste d'attente est déjà longue.»

Pour Bané Famé, arrivé de Diré en avril, l'aide d'Acted s'avère des plus précieuses.  

«Au début, ma famille m'a aidé. Mais nous étions dispersés. C'était dur à supporter, même pour ceux qui nous hébergeaient. J'ai loué un logement, mais j'arrive au bout de mes économies. Cet argent va nous permettre de respirer.»

  Assis à côté de lui, la main posée sur sa prothèse de jambe, Bouba Sidibé, venu lui aussi de Diré avec sa femme et son fils, pourrait sans doute prétendre à l'aide financière. Mais il ne s'est fait connaître qu'il y a quelques jours.  

«Trop tard pour moi, peut-être la prochaine fois », lâche-t-il.

Des déplacés trois fois plus nombreux que les estimations de cet été. L'évaluation des besoins a été compliquée par des estimations initiales largement sous évaluées. Début septembre, les estimations faisaient état de 12 à 13.000 déplacés à Bamako.

Le recensement mené fin septembre par l'OIM et la protection civile, a permis d'en compter 46.448.

Et si Mariam Chazal Noël Traore, de l'OIM, reconnaît que le chiffre de 203843 déplacés sur l'ensemble du Mali est «une estimation haute, qui se base sur des informations pas toujours vérifiables, mais prend aussi en compte les conséquences probables d'une intervention militaire», le recensement à Bamako est quant-à lui «sûr à 100%».

Pénélope Muteteli, responsable UNHCR de la coordination des actions des humanitaires à destination des déplacés internes, reconnaît que leur dispersion complique le travail des humanitaires.

«C'est un mécanisme de solidarité sur lequel il faut s'appuyer, mais il a parfois des effets néfastes. Il y a la séparation forcée de certaines familles. Il y a aussi un risque pour les mineurs: on nous rapporte des cas de travail forcé d'enfants, et la vulnérabilité de certaines familles peut en pousser certains vers les groupes armés, au nord comme au sud. Par ailleurs, puisqu'il n'y a pas de camps de déplacés, qu'ils ne sont pas immédiatement visibles, les bailleurs de fonds ont du mal à comprendre l'étendu des besoins...»

Matthieu Millecamps

 

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Matthieu Millecamps

Matthieu Millecamps. Journaliste français spécialiste de l'Afrique.

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