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François Hollande lors du sommet de la Francophonie à Kinshasa, 13 octobre 2012. © REUTERS/Noor Khamis
François Hollande lors du sommet de la Francophonie à Kinshasa, 13 octobre 2012. © REUTERS/Noor Khamis

Hollande a jeté un froid sur l'Afrique francophone

A Kinshasa, le président français a été impeccable dans ses discours de défense de la démocratie. Il a fait la leçon à Kabila, mais son cours magistral manquait de chaleur humaine à l’adresse des Africains.

Il n’y a pas de développement sans démocratie, avait proclamé l'ancien président français François Mitterrand, le 20 juin 1990, devant les représentants de 37 Etats africains (discours de la Baule). 

Il leur annonçait qu’il subordonnerait désormais l'aide française à l'introduction du multipartisme, déclarant à ses hôtes:  

«La France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté.»

 Le 26 juillet 2007, devant des étudiants à Dakar, Nicolas Sarkozy avait estimé que le «drame de l'Afrique» vient du fait que «l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire», provoquant un tollé sur le continent noir.

Petit point commun entre ces deux discours, ils se voulaient en rupture avec la Françafrique, ce néologisme inventé par Félix Houphouët-Boigny (président de la Côte d'Ivoire de 1960 à 1993) dans les années cinquante, cette communauté d’intérêts obscurs patiemment érigée par les actions convergentes de Jacques Foccart (conseiller aux Affaires africaines de l'Elysée, de 1960 à 1974) et d’Omar Bongo (ancien président du Gabon).

Les illusions mitterrandiennes ont fait naufrage dans l’affaire Elf (une affaire politico-financière qui a éclaté en France à partir de 1994) et les imprécations sarkoziennes se sont transformées en volonté d’imposer la «démocratie par les bombes», en Libye ou en Côte d’Ivoire.

Mais, la Françafrique a échappé au massacre, et même vacillante, elle n’a pas rendu son dernier soupir.

La Françafrique n'est pas morte

En se rendant à Kinshasa (République Démocratique du Congo) les 13 et 14 octobre dernier, François Hollande avait manifesté l’intention de signer son acte de décès, de l’enterrer définitivement, de trouver un «nouveau ton» et d’écrire «une page nouvelle». Belles intentions, mais la mission est-elle réussie?

Rien à dire sur les discours. Ils ont été impeccables et ont célébré la démocratie, les droits de l’homme, tous les grands et beaux principes universels que tous les chefs d’Etat africains devraient s’empresser de partager.

Le président «normal» a fait la leçon à son hôte, le congolais Joseph Kabila, dénonçant une «situation inacceptable dans ce pays sur les plans des droits, de la démocratie de la reconnaissance de l’opposition».

On ne saurait que l’applaudir. Même si son cours très magistral a été administré sur le ton d’un instituteur de la IVe République qui tance, du haut de ses petites lunettes, une classe  de mauvais garnements. Mais passons…

Et les images? Elles ont été elles aussi parfaites. Comme le relate un excellent reportage du Petit Journal de Canal Plus, le public du Palais du Peuple de Kinshasa, pourtant tout acquis à Joseph Kabila, a applaudi comme il se doit l’entrée du président français.

Pas l’esquisse d’une rumeur de désapprobation, pas l’amorce d’un sifflet. L’arrivée du chef de l’Etat congolais a, elle, été saluée par un concert d’acclamations et de battements de mains.

Hollande s’est levé le dernier et a gardé les bras ballants. On a alors vu son voisin, le président burkinabé Blaise Compaoré, qui avait commencé à applaudir, se tourner vers lui, et voyant qu’il faisait la grève de la claque, laisser retomber ses mains.

Le même sketch s’est reproduit à la fin de discours de Kabila. François Hollande, qui s’était plongé dans la lecture et l’écriture de notes, manifestant ostensiblement qu’il n’écoutait pas son hôte, a plongé ses mains sous sa table. Surprenant Compaoré, qui s’était lancé dans d’imprudents applaudissements.

Canal Plus a aussi montré la scène de Joseph Kabila, assis sur une chaise à côté de son épouse, s’épongeant le front et patientant pendant quarante deux minutes avant l’arrivée du président français.

Voilà pour les images qui suscitent quand même deux questions. Faire poireauter pendant trois quarts d’heure un chef d’Etat africain, qui, certes, truque ses élections et traque ses opposants, est-ce vraiment un signe de rupture avec les pratiques anciennes de la Françafrique?

En quoi Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat, réélu sans discontinuer depuis vingt cinq ans, pompier-pyromane de la plupart des coups fourrés africains depuis un quart de siècle et aussi, à ses heures perdues, gendarme de la France en Afrique de l’Ouest, est-il plus fréquentable que Joseph Kabila?

On attend avec curiosité la prochaine visite de François Hollande en Algérie pour savoir si, les mêmes causes devant provoquer les mêmes effets, il se comportera avec Abdelaziz Bouteflika de façon aussi discourtoise? On en doute fortement…

Soigner le fond... et la forme aussi

On ne sait pas encore si, avec sa visite à Kinshasa, le président français a ouvert une nouvelle page d’histoire mais, à coup sûr, il a tourné dans l’ancien Congo belge un clip anti-Kabila qui fera date.

Sans envisager une seule seconde que son numéro de père Fouettard contre un des nombreux chefs d’Etat africains qui violent quotidiennement les droits de l’homme puisse être perçu comme une nouvelle manifestation de néocolonialisme de ces blancs, incorrigibles «donneurs de leçon».

A l’avenir, François Hollande devra sans doute travailler la forme et agir plus subtilement s’il veut que l’image, déjà bien écornée de la France en Afrique, reprenne des couleurs.

Avec lui, on est passé de l’ère du tutoiement, des bains de foule, des grandes tapes dans le dos à la Chirac à celle du vouvoiement distancié qui peut paraître hautain et dédaigneux, surtout s’il est administré avec un accent professoral.

Pour trouver le ton juste, il devra apprendre à connaître l’Afrique, ce continent fiévreux et passionné, autrement que par la lecture de rapports, pour créer avec elle des relations un peu plus chaleureuses et affectueuses.

On ne lui demande pas de lui tomber dans les bras à la manière d’un Chirac, mais de lui manifester un brin d’amour. Un peu de tendresse, bordel!

Alexandre Vilar

 

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Retrouvez aussi notre dossier Francophonie: un avenir africain

Alexandre Vilar

Alexandre Vilar. Journaliste français spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Hamed Bakayoko, le grand shérif ivoirien  Hollande jette un froid sur l'Afrique 

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