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Un commerçant chinois à Kampala (Ouganda), juin 2006. © STUART PRICE / AFP
Un commerçant chinois à Kampala (Ouganda), juin 2006. © STUART PRICE / AFP

La Chinafrique en difficulté

Du Ghana à la Zambie, les Chinois sont de plus en plus pris pour cibles. L’Empire du Milieu est-il devenu trop envahissant en Afrique?

Combien sont les Chinois en Afrique? Aucune statistique officielle n’est publiée. Mais les estimations varient entre 750.000 et un million

Un demi-siècle après la fin de la parenthèse coloniale européenne, les Chinois constituent de loin la première communauté étrangère sur le continent africain. Ce n’est pas une vague chinoise, c’est un tsunami.

Et leur nombre ne cesse d’augmenter, au point que certains s’inquiètent d’une véritable «colonisation». De plus en plus fréquemment, les membres de cette diaspora chinoise s’installent durablement en Afrique. Les hommes arrivent d’abord seuls puis font venir femme et enfants.

Pas pour faire du tourisme. Le principal objectif des Chinois d’Afrique, c’est faire de l’argent, beaucoup d’argent. Et le plus rapidement possible. Le continent noir constitue leur nouvelle frontière, leur Amérique, là où tout est possible.

Mais cette présence de plus en plus visible s’accompagne d’incidents violents opposant les Chinois aux autochtones. Peu médiatisés, ils traduisent toutefois l’exaspération croissante d’Africains en concurrence directe avec ces nouveaux arrivants.

Dernier exemple en date, le Ghana. Pays paisible porté par une des plus fortes croissances économiques du continent. Le pays avait déjà de l’or, du cacao, du coton. Il exploite maintenant du pétrole.

Le «miracle ghanéen» contraste fort avec sa sœur jumelle francophone, la Côte d’Ivoire, qui peine toujours à se relever d’une décennie de troubles. Et attire de plus en plus de Chinois qui veulent leur part du gâteau.

Chinois raflés

Mais la police ghanéenne a lancé, mi-octobre, une vaste opération contre les étrangers exploitant illégalement l’or dans la région d’Ashanti (vers le centre-sud du pays), le cœur d’une des principales régions de production aurifère du continent. Une centaine de Chinois ont été raflés.

Un d’entre eux, qui tentait de fuir, a été abattu par la police. Pékin s’est immédiatement emparé de l’affaire et les Chinois ont été remis en liberté après quelques jours de détention.

L’ambassadeur chinois à Accra avait rencontré les autorités, soulignant sa «vive préoccupation» et demandant une «enquête approfondie pour trouver le meurtrier et indemniser la famille».

Il avait également tapé du poing sur la table, exigeant que ce genre de violences «ne devait plus se répéter au Ghana». Nul doute qu’il a été entendu au plus haut niveau, tant les investissements chinois sont importants au Ghana.

A l’autre bout du continent, en Zambie, des mineurs s’étaient révoltés début août contre leurs chefs chinois pour protester contre l’absence d’un salaire minimum, qui avait pourtant été promis.

Le manager de la mine de charbon a été mortellement heurté par un chariot lancé à vive allure par des mineurs, un de ses adjoints avait été blessé. Les émeutes ont eu lieu à Zinazongwe, à plus de 300 km au sud de Lusaka.

«Je ne comprends pas pourquoi il y a toujours de la tension entre les investisseurs chinois et les travailleurs», de la mine de Collum Coal, avait benoîtement déclaré à l’AFP le ministre zambien du Travail, Fackson Shamenda.

Vraiment? Que ses compatriotes soient exploités pour un salaire de misère ne le gêne apparemment pas.

Pourtant, l’ambiance particulièrement lourde dans cette entreprise ne date pas d’hier. Deux responsables chinois avaient été traduits en justice en 2010 pour tentative de meurtre. Ils étaient accusés d’avoir tiré sur des manifestants, faisant 11 mineurs blessés. Ambiance, ambiance.

On imagine sans mal le scandale si ces deux responsables avaient été occidentaux.

«Gardés comme des porcs»

En 2006, un ministre zambien avait estimé que les mineurs travaillant pour des Chinois étaient «gardés comme des porcs» et «frappés comme s’ils n’étaient pas des êtres humains».

En novembre 2011, l’ONG Human Rights Watch avait dénoncé les conditions de travail dans les mines détenues par les Chinois dans ce pays d’Afrique australe, un des principaux producteurs de cuivre du monde.

Selon HRW, les managers chinois violent toutes les lois du travail, avec notamment des journées de travail de 18 heures, aucun jour de vacances, pas de syndicat, peu de protection sanitaire et une ventilation insuffisante.

La publication d’un rapport identique impliquant une société française aurait immédiatement déclenché un scandale en France et la mobilisation de l’opinion publique. Rien de tel en Chine.

Et si la colère gronde dans la rue zambienne, la Chine sait rappeler aux autorités qu’elle a investi plus d’un milliard de dollars dans ce pays pauvre depuis 2010. Et quelques «cadeaux» font taire les fonctionnaires qui donnent de la voix.

La concurrence chinoise est de plus en plus vivement ressentie et a fait, par exemple, perdre 77.000 emplois à l’industrie sud-africaine, selon une étude de l’université britannique d’East Anglia, publiée fin août 2012.

Et quelques fois, les choses dégénèrent au sein même de la communauté chinoise installée dans un pays. Fin août, Pékin a ainsi rapatrié d’urgence une trentaine de ses ressortissants suspectés de crimes et délits sur leurs propres compatriotes en Angola.

Il leur était reproché des vols, enlèvements, chantage mais aussi des trafics d’êtres humains et du proxénétisme. Il s’agissait de la première opération de grande envergure de la police chinoise en Afrique contre ses ressortissants. Et sûrement pas la dernière.

Responsabilité sociale

Mais Pékin a pris conscience de la colère de la rue africaine et met davantage l’accent sur la «responsabilité sociale» de ses entreprises en Afrique, faisant même signer aux sociétés chinoises une louable déclaration d’intention pour «respecter les coutumes locales, accélérer les transferts de technologie, contribuer davantage à l’impôt local et protéger l’environnement».

Si les autorités trouvent leur compte dans la «Chinafrique», c’est loin d’être le cas des travailleurs africains, qui ne reçoivent ni pot-de-vin ni petit cadeau. Mais seulement des salaires de misère et des conditions de travail proches de l’esclavage.

Les Occidentaux, qui ont des choses à se faire pardonner en Afrique, se sont engouffrés dans la brèche, dénonçant ces dernières semaines à mots couverts l’Empire du Milieu.

Lors de sa dernière tournée en Afrique, Hillary Clinton n’avait pas nommé la Chine mais tout le monde avait compris qui elle visait quand elle a plaidé pour un partenariat «qui ajoute de la valeur plutôt que de l’extraire».

«Les Etats-Unis défendront la démocratie et les droits de l’Homme universels, même lorsqu’il peut paraître plus facile ou plus rentable de détourner la tête et continuer à exploiter les ressources. Tout le monde n’a pas cette ligne de conduite. Nous, si», a-t-elle martelé.

Pékin ne doit plus tourner la tête lorsque des violations des droits de l’Homme sont commises, doit aider au développement du continent en donnant un salaire décent aux travailleurs africains.

Dans le cas contraire, la rue africaine se révoltera et fera voler en éclats les mirages de la Chinafrique.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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