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Rachid Djaïdani au BFI International Film Festival de Londres, 17/10/2012. Par Laurène Sénéchal
Rachid Djaïdani au BFI International Film Festival de Londres, 17/10/2012. Par Laurène Sénéchal

La Rengaine de Djaïdani, un film qui boxe le racisme

Rencontre avec le jeune réalisateur français Rachid Djaïdani au festival du British Film Institute de Londres.

Honoré du prix de la critique internationale lors du dernier festival de Cannes, le film Rengaine de Rachid Djaïdani, qui sort en France le 14 novembre, commence sa tournée internationale.

A l’occasion du British Film Institute Festival qui s'est déroulé entre le 10 et le 21 octobre, le long métrage s’est arrêté dans les salles londoniennes.

Rengaine, c’est l’histoire de Sabrina, une Parisienne d'origine algérienne, en couple depuis trois ans avec Dorcy.

Quand Slimane, l’aîné de ses frères, reçoit un coup de fil anonyme qui lui apprend le mariage de sa sœur, il se met en quête de tout savoir sur ce nouvel homme qui veut entrer dans la famille.

Très vite, il apprend que Dorcy est noir. C’est toujours la même «rengaine»: il est hors de question d’avoir un noir dans la famille. La liberté que connaît Sabrina est aussi remise en question: que fait cette femme? Comment ose-t-elle défier les règles de la famille?

Pour la première de son film en Grande-Bretagne le 17 octobre, Rachid Djaïdani a été accueilli au cinéma de l’Institut français. Sans tapis rouge, l’entrée du réalisateur s’est faite à son image, de manière simple et le sourire aux lèvres.

Sur la scène devant le grand écran, il est venu dire quelques mots, et en anglais s’il vous plaît!

Avant même la projection de son film, Rachid Djaïdani attise la curiosité du public: présenté comme romancier et ancien boxeur, il est loin du parcours traditionnel du réalisateur. D’ailleurs dès le départ tout est dit, ce film est son premier long métrage et il a mis neuf ans pour le réaliser.

Mais assez de mots, place aux images, Rachid disparaît et ne reviendra qu’à la fin de la projection pour une séance de questions/réponses avec le public.

«Il n’y a pas d’acteur dans mon film»

Filmé dans le quartier des Abbesses à Paris, Rengaine nous emmène dans un milieu très particulier, qui a ses codes, sa façon de parler, de se comporter: c’est celui des quartiers populaires parisiens.

Rachid Djaïdani a voulu un langage vrai, pas transformé, le langage des gars de la rue.

«C’est sans pincette, il n’y a pas d’anesthésie dans Rengaine. On ampute à vif» explique-t-il.

Pour rendre son histoire plus authentique, il a travaillé sans scénario, et avec des gens qu’il connaît: des amis ou encore sa femme.

«Seulement deux acteurs sont des professionnels dans ce film. Il n’y a pas d’acteur dans mon film, même pas de réalisateur», ironise-t-il.

Le public anglais découvre alors ce milieu parisien, son franc-parler et ses relations tendues voire conflictuelles pour arriver à faire sa place parmi les autres.

Mais quand il s’agit du racisme interculturel, là il n’y a rien de nouveau. En France, en Grande-Bretagne ou dans d’autres sociétés, la problématique est la même.

«Ce film fait réagir. Il s’adresse directement à nos cœurs, commente Eugénie qui vient d’assister à la projection. Le film montre de manière très claire le fossé qui existe entre les cultures. Mais on s’aperçoit finalement qu’on est tous des êtres humains, on a les mêmes sentiments, les mêmes désirs d’aimer et d’être aimé.»

Rachid Djaïdani est content de l’effet produit par son film sur les spectateurs.

«Les retours sont incroyables.Tu sens que tu touches quelque chose. C’est super fragile ce que j’ai fait avec Rengaine. Mon film peut être comparé à  un boxeur manchot, borgne et unijambiste qui a du mal à monter sur le ring. Ce boxeur si tu le prends par derrière, tu le dégommes facilement. Mais si t’acceptes d’être face à lui, il peut faire mal. Mais il faut accepter de faire le voyage.»

Un traitement original

Tout en parlant d’un thème bien connu, Rachid Djaïdani a su le faire de manière originale. D’autres films avant lui ont parlé des problèmes causés par le mariage mixte, mais peu l’ont fait  avec cette force.

«J’ai trouvé ça intéressant d’apprendre que les Algériens ne se considéraient pas comme des Africains et que les Africains noirs  voyaient aussi les Algériens comme des personnes différentes d’eux», raconte Kevin, venu voir le film.

«Je suis fier, parce qu’on a créé une boxe qui, jusqu’à maintenant sur le ring des cinémas, n’a jamais été boxée, explique Rachid Djaïdani. C’est ça qui est intéressant quand tu crées. Parce que si c’était pour faire comme tout le monde je serais un crétin ou je n’aurais pas mis neuf ans.»

Un thème que Rachid Djaïdani n’a pas eu besoin d’aller chercher très loin mais qu’il a juste puisé dans son histoire personnelle.  

«Café au lait», comme il se décrit, il est né d’une union entre une femme noire du Soudan et un père Algérien.

«Je suis très proche de ma mère et je sais qu’elle a beaucoup souffert d’être noire dans un monde arabe

Rachid Djaïdani, un nouveau Godard?

Ce n’est pas que dans la façon de traiter le thème du métissage que le réalisateur de Rengaine aime surprendre: il a su aussi se faire remarquer par l’esthétique de son film.

Le spectateur est au début interpellé par le grain à l’image, il ne comprend pas toujours les intentions du réalisateur dans son jeu entre netteté et flou et est perturbé par des mouvements en continue de la caméra.

«Ce n’est pas un film, c’est une peinture», s’explique Rachid Djaïdani. Ce qui amène une spectatrice dans un commentaire qu’elle vient lui faire à la fin à le comparer à Jean-Luc Godard, le réalisateur français de la Nouvelle Vague.

«Lui aussi parlait de peinture quand il évoquait ses films et j’ai l’impression d’avoir retrouvé la même esthétique qu’il avait dans ses premières œuvres à certains moments de votre film.»

«Ça me va bien d’être comparé à Jean-Luc Godard parce que je le considère comme un boxeur et comme une sorte de racaille. J’utilise le terme “racaille” dans le sens où c’est quelqu’un qui était toujours capable de mordre. Même si on a l’impression qu’il est dans les règles de l’art, c’est un rebelle.»

Le style du réalisateur interpelle et pendant la séance de questions/réponses, les spectateurs veulent en savoir plus sur sa technique.

«Je n’en ai aucune, » répond Rachid Djaïdani «Je ne sais même pas cadrer un plan. J’ai filmé avec une petite caméra, c’est pour ça que ça donne cet effet

La consécration cannoise pour Rengaine

Si Rachid Djaïdani a mis neuf ans pour réaliser Rengaine, c’est qui l’a considéré ce film comme son école de cinéma.

N’ayant pas fait les formations traditionnelles pour devenir réalisateur, il a décidé de passer par une porte inhabituelle: commencer directement par un long métrage, et le faire tout seul et «sans tunes». Rengaine a alors été son «voyage initiatique».

Autodidacte, il a voulu rester libre jusqu’au bout. Toujours sans aucun producteur et distributeur au moment où il envoie son film au festival de Cannes, il a finalement été sélectionné dans le cadre de La Quinzaine des réalisateurs.

Puis il obtient le prix de la critique internationale. Pour Rachid Djaïdani, cela a été une surprise mais aussi un grand moment d’émotion.

«C’était énorme Cannes. Qu’est-ce que j’ai pleuré.  Et à ce moment-là, j’ai senti que ma mission était accomplie 

A la suite du festival, tout devient plus facile et Rengaine commence à voler de ses propres ailes. Projeté en Europe, en Egypte, au Canada, le film va à la rencontre de tous les publics. En salle à partir du 14 novembre en France, Rengaine sera aussi diffusé sur la chaine Arte. 

Laurène Sénéchal

 

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Laurène Sénéchal

Laurène Sénéchal est journaliste freelance,pigiste radio pour Radio France Internationale (RFI) et le site Lepetitjournal.

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