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Action du groupe "Sans papiers des Hauts de Seine" le 9 mars 2012. AFP/JOEL SAGET
Action du groupe "Sans papiers des Hauts de Seine" le 9 mars 2012. AFP/JOEL SAGET

Les rêves des sans-papiers algériens

Entrés illégalement en France, ils aspirent à plus de liberté. La clé: une régularisation de leur situation.

Barbès, Paris 18ème arrondissement. C’est un quartier populeux et populaire de la capitale française. Montmartre et les galeries Tati sont de notoriété publique. Commerçants, touristes, artistes se côtoient dans une ambiance hétéroclite.

Dans les cafés, les marchés aux puces, les fast-foods une autre communauté est tapie: les sans-papiers. Selon le ministère de l'Intérieur, la France subit chaque année l’intrusion de 150.000 à 200.000 clandestins sur son territoire. Parmi eux, beaucoup d’Algériens. Il serait impossible, reconnaît-on, de donner des chiffes précis sur le nombre de personnes en situation irrégulière en France.

Après le 11 septembre, les pays industrialisés d'Europe se sont sentis menacés par le terrorisme fondamentaliste. Pour assurer leur sécurité, la priorité était de renforcer d’emblée le contrôle des passages aux frontières et d’élaborer un programme de lutte contre les sans-papiers, considérés comme potentiellement dangereux du moment qu’ils ne sont pas connus des services.

L’ancien président français, Nicolas Sarkozy, lors de son passage au ministère de l’Intérieur, en avait fait une priorité: amendement des lois relatives au droit à l’accès au territoire français, à la régularisation des sans-papiers, renforcement de la police… L’étau s'est resserré autour des clandestins. Sans travail, il risque de se faire arrêter et reconduire aux frontières. Ils ont un mince espoir de pouvoir un jour régulariser sa situation.

Le cauchemar des sans-papiers

C’est le cauchemar que vit Fayçal, 38 ans. Il parle à peine le français. Il a quitté Blida (nord de l'Algérie) en 2000 où il travaillait comme contrôleur de bus. Avec son visa Schengen, il débarque en Allemagne, où il vivote pendant une année, avant de rejoindre clandestinement Paris.

«Je suis venu gagner ma vie en France. Cinq ans sont passés, mais ma situation n’a guère évolué, bien au contraire, elle empire de jour en jour. Si je suis venu en Europe, c’est pour rendre heureuse ma mère; de travailler, et de lui envoyer de l’argent, mais elle est morte il y a deux mois. Je n’ai plus d'espoir aujourd’hui… Je vis comme un fugitif, je squatte avec mes trois amis, tous "au noir", un studio de 25 m2. Je veux rentrer chez moi, mais je ne peux pas. Là-bas on va se moquer de moi. Les gens sont impitoyables et croient qu’en France l’argent tombe du ciel…», déplore-t-il.

Les cas comme celui de Fayçal sont légion: des jeunes qui croyaient que l’herbe était plus verte ailleurs, mais qui au bout de quelques mois se retrouvent gagnés par le désespoir. Ne pouvant pas avancer, ni faire marche arrière, ils restent comme suspendus dans le temps et l’espace.

Cartes de résidence falsifiées

Pour les «débrouillards», en revanche, rien n'est impossible. Pas question de perdre du temps à se morfondre, il faut agir. Monsieur X, qui a accepté de témoigner sous le couvert de l’anonymat, est un ex-champion d’aviron en Algérie. Grand et costaud, il a un physique impressionnant. Il est sans-papiers, mais vit comme un bon parisien. Il est vigile dans une boutique de luxe sur les Champs Elysées et gagne correctement sa vie. Son secret?

«Je n’accepterai jamais de vivre comme un de ces sans-papiers que je vois traîner dans les marchés aux puces pour vendre un pantalon ou une recharge téléphonique "tombés du camion". Moi, je prends des risques et tant mieux, pour bien vivre. La France accueille mal les sans-papiers alors ont fait tout pour s’en sortir seuls…»

Tout faire? M. X reste laconique sur le sujet. Etant en situation irrégulière, il a tout entrepris pour trouver du travail.

Ce qu’il souhaite taire, n’est, en fait, qu’un secret de Polichinelle. Pour travailler il a eu recours —comme beaucoup de sans papiers— à la fameuse «doublette», une carte de résidence de dix ans falsifiée, mais cependant enregistrée avec un vrai numéro de sécurité sociale, pour tromper l’administration. Ce fac-similé —vendu entre 100 et 180 euros— est devenu le fond de commerce de quelques faussaires qui fournissent également de faux passeports français, cédés entre 100 et 2.000 euros à des «clandestins» qui veulent tenter leur chance de l’autre côté de la Manche.

Adieu la Grande-Bretagne

Autrefois destination de prédilection des sans-papiers, la Grande Bretagne est en train de revoir et d’amender sa politique sur l’immigration clandestine. Le choc provoqué par les derniers attentats meurtriers du 7 juillet 2006 à Londres, et les menaces qui pèsent sur ce pays —en raison de son engagement militaire dans plusieurs conflits dans le monde arabe (Irak, Libye, …)— sont pour beaucoup dans ce revirement vis-à-vis de la question sur l’immigration. Parfois au risque d’écorcher les principes du fameux Habeas Corpus. A cela s’ajoute une crise économique sans précédent, qui fait de l’étranger le bouc émissaire tout indiqué des politiques de la peur.

Toutefois, avec la «doublette» certaines portes s’ouvrent et les jeunes maghrébins réputés fougueux et «fonceurs» sont généralement orientés vers les métiers de la sécurité: vigiles dans les supermarchés, boutiques et autres… Ces jeunes se plaisent en France; à leurs yeux la situation est meilleure que dans leurs pays d’origine. Une situation fragile cependant: ils restent toujours en situation irrégulière et courent le danger de ce faire un jour démasqué par le bureau du contrôle du travail.

S’ils se font «coincés», tous leurs efforts seront réduits à néant. Ils risquent l’expulsion. Pour corser le tout: l’Etat met la pression sur les patrons. La loi prévoit des sanctions sévères. Ils pourraient, au mieux se voir condamnés à payer les frais des expulsions par charter, au pire, finir en prison.

Ultime solution? Le mariage

Le dispositif de la première loi de Sarkozy sur l’immigration ne permet à un étranger d’obtenir ses papiers que s’il appartient à ces catégories de personnes: conjoint(e) d’un français(e), naissance d’un enfant sur le sol français ou il doit prouver avoir résidé en France depuis dix ans au moins —ce qui n’est pas le cas de beaucoup de sans-papiers.

L’ex-ministre de l’Intérieur et ancien président de la République —ayant fait du thème de l’immigration son cheval de bataille pour les présidentielles de 2007— avait d’ailleurs récidivé avec une nouvelle proposition de loi sur l’immigration qui a anéanti tout espoir de régularisation pour la dernière catégorie.

Joignant l‘acte à la parole, M Sarkozy avait créé le Ministère de l'Immigration et de l’identité nationale; supprimé par la gauche après la victoire de François Hollande. L'une des actions phares de ce ministre était la «chasse» aux sans-papiers. Politique du chiffre oblige, (l'objectif était fixé à 25.000 reconduites à la frontière par an) les expulsions par charter devenaient réguliers.

Après trois ans de clandestinité, Fouad est arrivé à sortir de l’anonymat. Il travaillait comme cafetier – grâce à sa doublette – avant de rencontrer sa femme, une française d’origine algérienne.

«Je me sens renaître. Pendant tout ce temps je n’étais pas bien. Je gagnais de l’argent, mais je n’étais pas libre. Maintenant, je peux aller voir mes parents et ma famille et revoir Oran, ma ville. Tout me manque de mon pays!», confie-t-il avec émotion.

Il a été régularisé. La préfecture lui a délivré une carte de séjour d’un an. Au bout de quatre années de vie commune, pendant lequel doit prouver qu’il vit sous le même toit,  Fouad peut demander d’être naturaliser français. Il faudra aussi satisfaire une nouvelle batterie de conditions: la maîtrise des rudiments de la langue et de l’histoire de France, montrer des capacités d’adaptation et d’intégration à la société française…

Douce France vue d’Algérie

Du coup, les femmes sont devenues symbole de liberté; le mariage aussi utile qu’agréable pour ceux qui ont trouvé la bonne moitié.

Pour ceux en revanche, dont le mariage est synonyme de régularisation, il reste cette alternative informelle: le mariage blanc. Moyennant de forts coûts —entre 8.000 et 14.000 euros— certains clandestins investissent toutes leurs économies pour avoir le livret de famille. Les risques encourus sont énormes, et les chances de réussir son coup, ténues: la préfecture de police est très à cheval en ce qui concerne le mariage mixte, qui fut un sujet de débat houleux et un thème de campagne aux relents populistes au parlement français avant et après les présidentielles de 2007.

Au final, l’intégration est devenue un véritable parcours du combattant: beaucoup de candidats au départ, mais peu arrivent à destination.

La France vue de l’Algérie représente toujours un beau rêve à réaliser. Peu importent d’ailleurs les moyens d’y parvenir. Dès lors que même la houle de la haute mer ne dissuade guère des milliers de jeunes désœuvrés qui, au risque de leur vie, se lancent têtes baissées dans des traversées périlleuses, se heurtant souvent à l’écueil du naufrage et de la mort.

En revanche, la France vue par les Algériens de France reste un pays aimé ou source de frustrations, cela dépend de ce que tout un chacun a réussi à y bâtir.

Fayçal Anseur

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Fayçal Anseur. Journaliste algérien.

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