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Commémoration du 17 octobre 1961. A Paris le 17 octobre 2005. AFP/THOMAS COEX
Commémoration du 17 octobre 1961. A Paris le 17 octobre 2005. AFP/THOMAS COEX

Ces jeunes algériens qui tentent leur chance en France

Etudiants ou diplômés, de nombreux jeunes algériens viennent en France poursuivre leur parcours universitaire ou professionnel. En quête d'un avenir meilleur, ils avancent avec des fortunes différentes. Reportage.

L’avenir ne leur augurait rien de rassurant dans leur pays d’origine, l’Algérie. C’est le ras le bol. Difficile de s’épanouir et de s’assurer une vie correcte.

Ces Algériens qui ont décidé de s’exiler en France ont joué quitte ou double.

Ceux qui ont la volonté chevillée au corps sont parvenus finalement à rebondir dans cette terre d’Europe.

D’autres titubent toujours, mais ne renoncent pas encore…

Les moins chanceux se résignent face à l’échec et végètent dans la clandestinité en pariant sur le «mektoub» (le destin)

Face au mirage français

5h du matin. Atman, 28 ans, sort de chez lui à moitié endormi. Il a un train à prendre et doit se présenter à 6h30 à la boulangerie où il travaille comme pâtissier depuis une année.

Quand il a quitté l’Algérie en 2002 avec un visa d’étudiant et un diplôme d’ingénieur en poche, il rêvait de réussir dans une France qu’il croyait paradisiaque, séduit qu’il était pas les images de la télé et les histoires des émigrés. Une fois arrivé, il a découvert la froideur et la dureté d’une réalité que l’on frôle à peine dans les récits des vacanciers: il faut se lever tôt, trimer fort et ne compter que sur soi.

«Je suis ingénieur en génie civil, mais tout ce que j’ai appris en Algérie ne me sert à rien ici. Nous sommes dépassés. A l’université tous les étudiants travaillent sur ordinateur alors que pour moi c’est une chose à laquelle on ne m’a pas formé en Algérie.

J’ai appris la pâtisserie dans la boulangerie de mon père et c’est grâce à ce métier que j’arrive à gagner ma vie aujourd’hui en France. Ne pouvant pas espérer trouver un travail dans mon domaine, les connaissances accumulées durant ces cinq ans d’études restent en jachère», regrette Atman, qui partage un studio de 35 m2 avec deux de ses copains étudiants eux aussi, mais seulement sur la carte de séjour, ayant à leur tour abandonné les études pour le travail.

La France compte aujourd’hui dans ses universités plus de 22.000 étudiants algériens —5.000 de plus chaque année. Une aubaine pour beaucoup de jeunes candidats à l’immigration.

Paris, qui nourrit l’ambition de devenir la plus grande ville universitaire d’Europe, voire du monde, est leur première destination. Et pour cause: elle offre plus d’opportunités de travail; elle est métropolitaine et abrite une importante communauté nord-africaine. Une ville, par conséquent, moins effrayante et prospère; de quoi plaire aux futurs immigrés motivés par la perspective du gain rapide et la conditionnelle liberté de circuler —même au-delà des frontières françaises— que leur assure leur titre de séjour d’un an, renouvelable pour les studieux.

Des étudiants pas comme les autres

En effet, une fois ce dernier document retiré à la préfecture de police, les étudiants aux modestes moyens, sillonnent les bureaux d’intérim, les agences pour l’emploi… Tout y passe: restauration rapide, services de sécurité des grandes surfaces commerciales, vente aux marchés à puce. L’essentiel est de trouver un petit boulot afin de rembourser les frais du voyage et mettre de côté un petit pécule en euros.

Evidemment, ce temps consacré au travail empiète sur les études; les bancs des universités sont presque désertés par ces étudiants algériens d’un autre acabit. Seuls quelques ambitieux s’accrochent à leurs études:

«En France —raconte Mohamed, 27 ans, originaire de Tlemcen— la loi m’interdit de travailler plus de 17 heures par semaine et exige une autorisation délivrée par le bureau de la main d’œuvre étrangère, mais si je suis là, c’est pour me faire de l’argent quitte à outrepasser les règlements. Je ne suis pas dans mon pays et je n’ai pas d’autres choix que de compter sur moi, ici personne ne t’aide» conclut-il, incrédule.

Cela fait six mois qu’il a réussi à s’arranger avec son patron pour travailler à plein temps (35 heures par semaine) comme plongeur dans un restaurant. Il fait sans doute partie des plongeurs les plus diplômés de sa profession, car il est ingénieur en électronique.

«Je n’ai pas honte de faire ce boulot. Le Canada est mon objectif final. J’ai déposé mon dossier d’immigration et j’ai été admis, alors je galère pour gagner le plus d’argent possible pour mon départ».

Mohamed perçoit 1.050 euros par mois. Il en dépense, au compte-gouttes 250 par mois entre le loyer de 100 euros (il occupe avec son ami une chambre de 15 m2 dans un foyer miteux) et les autres charges: nourriture, transport…

La fuite des cerveaux

Le Canada, cette nouvelle terre d’accueil pour ces jeunes. La France offre peut être le travail et les études, mais c’est éphémère, vu les difficultés qui vont crescendo pour le renouvellement de la carte de séjour et les nouvelles circulaires contrôlant de plus prés le monde des études et du travail des étrangers et prévoyant de sévères sanctions contre les tricheurs.

Le Québec a besoin de peupler ses terres et a fortiori par des immigrés diplômés et francophones. La procédure ne dépasse pas 12 mois et le fameux visa à vie est délivré au candidat après un entretien, le dépôt d’un dossier et le paiement des frais d’études qui avoisinent les 2.000 euros.

Le gouvernement algérien, comme tous les gouvernements des pays du continent africain, est inquiété par la fuite de ses cerveaux  —rongés par le manque de perspectives et le chômage—, et le dispositif de l’ancien président Sarkozy sur l’immigration choisie ne le rassure guère.

La France a besoin de ces jeunes diplômés, et rien ne semble arranger plus les intérêts du Mouvement des Entreprises de France (le MEDEF) que d’injecter de la matière grise «importée» bon marché, dans les entreprises françaises. Et ce, quitte à laminer les retours sur investissements en matière de ressources humaines, des pays d’origine où ces diplômés ont acquis leurs connaissances aux frais de l’Etat.

Le phénomène de désertion de la matière grise, prend de plus en plus d’ampleur et touche nombre de pays africains et arabes pourvoyeurs d’immigrés instruits à la recherche de débouchés à l’étranger.
En effet, à en croire les résultats d’une récente étude réalisée conjointement par un centre de recherche égyptien et un centre d’études stratégiques basé à Dubaï, le monde arabe est amputé, chaque année, de 50% des médecins qu’il forme, de 23% de ses ingénieurs et de 15% de ses scientifiques.

L’Algérie n’est pas à l’abri d’un tel désastre, loin s’en faut.

Selon le Centre de recherche en Economie pour le développement (CREAD), beaucoup de cadres, intellectuels et scientifiques, notamment 3.000 informaticiens, ont quitté le bercail entre 1992 et 1996, en partie pour des raisons sécuritaires et de carrières.

On parle ainsi de 40.000 chercheurs expatriés, en dix ans, partis s’installer ailleurs dans des pays tels que la France, le Canada et les Etats-Unis (chiffres revus à la hausse depuis cette date).

La chance des informaticiens

A la fin des années 90, un manque accru d’informaticiens a acculé la France —en prévision du fameux «Bug de l’an 2000»— à recourir au recrutement de jeunes diplômés étrangers, dont des Algériens, qui étaient pour la plupart des ingénieurs. Amir, 27 ans, appartenait à cette catégorie de cadres. Parti d’Oran en 1999 pour préparer un DEA (l'équivalent d'un Master 2 aujourd'hui ndlr) de traitement de l’image et du signal, à école nationale supérieure de l’électronique et ses applications (ENSEA) de Paris, il s’est retrouvé au bout d’un an d’études, embauché avec un salaire confortable, comme ingénieur programmateur dans une prestigieuse multinationale Schlumberger, en l’occurrence.

Depuis lors, il a gravi les échelons. Il s’est spécialisé aujourd’hui dans la programmation des cartes de troisième génération de téléphonie mobile, le pic de la technologie en la matière. Polyglotte et expérimenté, il passe son temps entre les aéroports du monde entier pour accomplir sa nouvelle mission de commercial.

Est-ce qu’il est comblé pour autant?:

«Je veux rentrer en Algérie, parce que je veux faire profiter mon pays de mon savoir, pour qu’on ne nous vende pas n’importe quoi et plus cher. Si je trouve un poste de consultant chez un opérateur en Algérie, je serais capable de quitter la France.»

Il nous apprend que son entreprise a vendu plus de 2 milions de cartes à des opérateurs algériens. Une commande qui se chiffre à plusieurs centaines de milliers d’euros.
Amir se dit, quant à lui, capable de proposer mieux avec un prix bradé:

«A l’aide d’un bon serveur et de la nouvelle application de carte de troisième génération, je suis capable d’offrir aux opérateurs un produit multifonction qui remplacerait la carte à recharge. Du coup le prix de revient serait optimisé et les abonnés paieraient moins cher…».

Ruée vers l'or pour les médecins

Toutefois, le secteur de l’informatique ne demeure pas le seul créneau qui récèle des compétences venues d’Algérie.

La canicule qui a frappé la France en 2002 a relancé le débat autour du problème du manque de personnel médical et paramédical. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Depuis c’est la ruée vers l’or pour les jeunes médecins algériens. Une occasion de parfaire leurs connaissances dans les hôpitaux de France et de renflouer, au demeurant, leur compte en banque. Ils seraient ainsi 8.500, dont 3.000 dans la région parisienne, à avoir cédé au chant des sirènes de l’hexagone.

Néanmoins, malgré leur bac+7, ces médecins généralistes se voient interdire d’exercer leur métier en France. Ou pas en qualité de médecin. Pour accéder à ce statut, il faut passer par des équivalences et ce n’est pas une sinécure.

Cependant, le manque de personnel a encore une fois obligé la France à adopter une nouvelle démarche visant à utiliser, à titre palliatif et provisoire, des médecins étrangers dans ses hôpitaux. Cette décision est la conséquence des dégâts occasionnés par la canicule en 2002 parmi la population française, mais demeure, toutefois, un pis-aller.

En tout état de cause, elle profite à ces médecins expatriés qui trouvent plus facilement du travail. En parallèle à leurs études ou stages, ils assurent des gardes de nuit dans les hôpitaux, souvent comme infirmiers. C’est éreintant à la longue, mais c’est une opportunité à saisir, pensent-ils.

«C’est ma troisième année à Paris. Je prépare ma spécialité et je profite pour travailler aussi. J’assure entre trois et quatre permanences par semaine, c’est bien payé et ça me motive pour l’avenir», confie Fouad, un jeune médecin de 28 ans.

Il compte retourner un jour au «bled»  pour s’installer à son compte:

«La France m’offre une chance de garantir mon avenir, alors je la saisis. Jamais je ne pourrais gagner aussi bien ma vie en Algérie. Ce que je gagne en un mois ici est l’équivalent de 5 fois mon salaire de médecin dans mon pays».

Cette élite rentrera-t-elle un jour au bercail, ou bien restera-t-elle en France? Cela dépendra, vraisemblablement, du traitement politique du dossier sur l’immigration en France: système de quotas et discrimination positive à l’américaine? Mais tout semble indiquer que le retour au pays n’est pas leur première préoccupation pour l’instant.

Fayçal Anseur

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