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Amadou et Mariam lors d'un concert à Rome, juin 2011. © TIZIANA FABI / AFP
Amadou et Mariam lors d'un concert à Rome, juin 2011. © TIZIANA FABI / AFP

Amadou et Mariam: «L'islam des radicaux, ce n'est pas le vrai islam»

Alors que leur succès international ne se dément pas, Amadou et Mariam ont laissé leur cœur au Mali, où la montée de l'islam radical les inquiète d'autant que cela est en contradiction avec les valeurs qu'ils défendent.

Mise à jour du 16 janvier 2013: Des combats "au corps à corps" opposaient le 16 janvier les soldats français des forces spéciales et combattants islamistes à Diabali, à 400 km au nord de Bamako, ont indiqué deux sources de sécurité.

"Les forces spéciales sont actuellement à Diabali, au corps à corps avec les islamistes. L'armée malienne est également sur les lieux", a expliqué une source de sécurité malienne.

 

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Les  cris d’enfants surexcités, les étreintes, les femmes habillées en boubous traditionnels, et les quelques pas de danses esquissés nous ramènent dans l’ambiance d'un Dimanche à Bamako. 

L’excitation est palpable. Une centaine de fans, réunis dans la petite salle du centre d’animation culturelle du quartier Curial, dans le XIXe arrondissement de Paris, se délectent aux bons souvenirs du Mali.

Le couple monte sur scène. Le showcase (miniconcert) organisé pour le lancement de leur tournée Afrique Mon Afrique en banlieue parisienne s’ouvre dans la liesse. Sur des envolées lyriques de Mariam, le spectacle commence. 

Mariam ne tient pas sur place. Elle tressaute sur son tabouret, chante et danse. Son compagnon, Amadou, la suit sur les accords rythmés de sa basse. Wili Kataso, Dimanche à Bamako, Africa mon Afrique...

Ces quelques tubes déchaînent les passions et enivrent la salle. C’est parti pour un petit tour en pays mandingue.

Les rideaux tombent. Amadou Bakayoko retrouve Mariam Doumbia. Assis côte à côte, ils ne se quittent plus depuis leur première rencontre au centre des Aveugles de Bamako, la capitale du Mali où ils ont scellé leur union il y a près de 30 ans.

Depuis, que du bonheur (ou presque)! Trois bouts de bois de Dieu (il paraît que ça porte malheur de compter le nombre d’enfants en Afrique), huit albums, des disques d’or, de platine, les Victoires de la musique et les plus grandes scènes mondiales. Excusez du peu!

Main dans la main, ils continuent leur bout de chemin. Comme des amants d’un soir, ils ne veulent presque pas se lâcher. Sans toi, l’un des titres de leur dernier album Folila sorti en 2012, témoigne de leur idylle, qui, malgré le poids des années, reste solide comme un roc. Trente ans et pas une ride.

«Quand on chante l’amour, on chante notre histoire. On est restés toujours aussi amoureux», confie Amadou, d’une voix posée.

«Oui, oui, toujours amoureux!!!», renchérit Mariam, tout sourire. Quand on est en face d’Amadou et Mariam, on a l’impression que le monde s’arrête. Loin du stress et de l’agitation de la vie parisienne!

Tout fonctionne au ralenti, à leur rythme. Assis confortablement sur le canapé, rien ne perturbe leur sérénité et leur bonne humeur. Rien, sauf la crise malienne.

Profondément attachés à cette terre où ils ont grandi, le couple est très préoccupé par la crise:  

«On est très angoissés quant à une issue à la crise malienne. On ne s’attendait pas à cela. Ce sont des évènements sans précédent qui nous ont bouleversés», confie Amadou.

Avec la seule arme dont ils disposent, la musique, ils comptent mobiliser la communauté internationale.  

«Ils ont divisé le pays. Ils veulent faire régner la charia (loi islamique). On ne comprend plus rien. Nous ne voulons pas d’une intervention militaire. Mais si c’est la seule solution, on s’en accommodera. Aussi, nous sommes bien conscients que seule l’armée malienne ne pourra pas y parvenir. Une intervention internationale est nécessaire», analyse Amadou.

«Nous avons déjà composé des chansons sur ce thème de la paix et de la tolérance à retrouver», explique Mariam.

Très à l’aise dans un impeccable tailleur rose, l’artiste malienne caresse son sac à main de couleur dorée, assorti à ses chaussures à talons.

La nuit de Mariam, cécité qu’elle vit depuis l’âge de 5 ans, ne masque en rien la coquetterie de la dame. D’ailleurs, le couple est devenu ambassadeur d’une marque de bijoux.

A Montreuil, où ils ont élu domicile, ils ont réussi à recréer l’ambiance «bon enfant» de Bamako.  

«On cause en bambara, on mange de la nourriture bambara et on rencontre beaucoup de gens avec qui nous pouvons discuter en bambara», explique Mariam, la mine enjouée, tout en réajustant sa coiffure.

Amadou et Mariam vivent dans un appartement des plus simples: aucun luxe. Une vie sans ostentation, entièrement consacrée à la musique, aux passions qu’elles suscitent chez eux et chez les fans.

Le feu sacré est toujours là. Entre deux tournées aux quatre coins du monde de la Norvège au Japon en passant par Londres ou Paris, le couple se repose en Seine-Saint Denis, en région parisienne.

«C’est en Norvège et en Angleterre que nous avons le plus de fans», s’étonne Amadou.

A deux pas, de leur domicile, le marché de la porte de Montreuil (l'une des portes de Paris) à l’ambiance africaine. Mariam aime à y déambuler. Elle arpente paisiblement les travées fréquentées par des centaines d’autres Africains.

Mariam avoue ses bonheurs furtifs: l’artiste retrouve les bruits et les saveurs de l’Afrique, ceux-là même qui ont valu à Montreuil (banlieue est de Paris) d’être parfois considérée comme la deuxième capitale du Mali. Elle peut aussi donner libre court à sa passion pour les sacs à main et les chaussures. L’un des seuls «luxes» qu’elle s’offre.

Amadou et Mariam invite souvent des amis maliens et français à la maison.  

«Ici à Paris, on est seuls dans notre chambre. On n’a ni parents ni rien. Au Mali, les aveugles sont toujours entourés, avec des copains. Toutefois, chez nous, il n’y a pas de travail pour les handicapés.»

 Pour le commun des Maliens, quand on est handicapé, on est voué à la mendicité. Avec la création de l’Institut pour non-voyants de Bamako (où Amadou et Mariam se sont rencontrés en 1974), les choses ont changé: les aveugles vont à l’école, car il est doté de nombreux livres en braille.

Maintenant, les non-voyants au Mali ont la possibilité de travailler.

«Nous faisons souvent des concerts au profit des non-voyants: toutes nos premières chansons étaient centrées sur la sensibilisation aux problèmes des handicapés. On a organisé une semaine de solidarité en l’honneur des handicapés», explique Mariam.

La montée de la xénophobie en France dénoncée par nombre de médias, les artistes affirment n’en avoir jamais souffert:  

«Nous avons toujours été bien reçus en France. Ici, nous nous sentons chez nous. Nous avons toujours été très bien accueillis. Les gens respectent notre travail artistique», analyse Amadou.

Le couple regrette de devoir se tenir si souvent éloigné du Mali:

«Nous tournons beaucoup et nous passons beaucoup de temps en France, à Montreuil, Aujourd’hui, il y a de bons studios d’enregistrement au Mali, notamment celui de Salif Keita, estime Amadou. Mais ce n’est pas facile de travailler là-bas: tout le temps, les gens te rendent visite et tu ne peux pas composer en paix. Il est très difficile de s’isoler.»

Amadou ajoute:  

«En Afrique, quand on est célèbre, on n’a plus de temps. On vient vous exposer des problèmes qui n’ont rien à voir avec la musique. Mais nous devons retourner régulièrement là-bas pour trouver l’inspiration. D’autant que nos enfants vivent à Bamako.»

Même dans ce «Little Bamako», la native de Sikasso (région située dans le sud du Mali) qu'est Mariam, avoue son mal du pays à Paname.

Mais, le temps d’un automne, son compagnon et elle se passeront bien d’aller voir les parents restés au pays. Juste pour faire plaisir aux centaines de milliers de fans répartis dans les banlieues parisiennes.

Mêlant musique et solidarité, le plus célèbre couple de non-voyants du continent a lancé Afrique mon Afrique, projet composé de concerts itinérants, qui seront l’occasion de rencontres privilégiées avec leur public.

Neufs dates pour sillonner Paris et sa banlieue lors desquelles le duo ira, en amont de chaque concert, à la rencontre de ses fans, dans les maisons et les quartiers.  

«Le projet a été initié pour nous rapprocher des gens des cités. Bien souvent ces populations, qui nous aiment vraiment, ne peuvent pas toujours venir nous écouter jouer à l’Olympia ou dans les autres grandes salles parisiennes. Ce sera l’occasion de faire connaissance avec eux. Une partie des gains récoltés pour cette tournée sera versée à notre association des handicapés visuels au Mali et au Programme alimentaire mondial (Ndrl: les artistes sont ambassadeurs du PAM, souligne Amadou.

L'occasion également de (re) jouer sur scène, leur septième opus, Folila (musique en bambara).

Un album éclectique qui mêle les sonorités Rythm’ and blues au ngoni (luth) malien. A noter dans cet opus la présence de Bertrand Cantat, le chanteur de Noir Désir qui signe son come-back.

«Il a aimé notre musique et lorsqu’on s’est rencontrés, ça a tout de suite accroché. Tout se passe autour de la musique. Il est venu nous rendre visite à Bamako durant dix jours et c’était une belle rencontre musicale. Quand, il nous a rejoints sur scène, le public l’a bien accepté», avoue Amadou qui se moque du qu’en-dira-t-on.

Dans cet album, le duo s’éloigne des sonorités africaines, et signe un produit plutôt pop avec une connotation jazzy.  

«Dans notre enfance, nous avons été grandement influencés par des artistes comme Otis Redding, Aretha Franklin, Pink Flyod, Jimi Hendrix, etc. Cela nous a un peu inspirés dans cet album», souligne le chanteur.

Enregistré entre Paris, New York et Bamako, l’album rassemble une pléiade d’artistes. Et pas n’importe lesquels! «Des hérauts occidentaux aux vocalises racées», estime le magazine les Inrocks dans sa chronique de l’album Folila.

Santigold, Théophilus London, Bertrant Cantat, TV On the Radio, Abdallah Oumbadougou, Jake Shears: font leur apparition. Même si les sonorités changent au gré des artistes, les paroles sont toujours en bambara ou parfois dans un français, «forofifon» (français que parlaient les tirailleurs sénégalais à l’époque coloniale).

En première partie du groupe anglais Coldplay, aux Etats-Unis, devant le président Barack Obama, à la Coupe du monde, peu importe que l’on comprenne le bambara (la langue la plus parlée au Mali) ou pas.

Quand Amadou et Mariam chante, on danse. «On ne comprend pas, c’est comme cela», lance avec légèreté Amadou. Et c’est cela leur succès. Il ne tient qu’à cette petite chose!

Aujourd’hui, Amadou et Mariam vivraient dans le meilleur des mondes, s’il n’y avait cette tragédie qui n’en finit au pays natal. Restés près d’un an loin de la ville des trois caïmans, (surnom de Bamako), le tandem Amadou et Mariam protestent contre «l’assassinat» de la culture à Tombouctou.  


«Ils ont détruit des mausolées de saints.  Ils veulent imposer la charia alors que cela ce n’est pas le vrai islam», se désole Amadou.

Le chanteur aux lunettes noires ajoute d’une voix ferme et calme:  

«Le Mali est un pays laïc où musulmans, catholiques et animistes ont toujours vécu dans l’entente et la paix. Ce n’est pas la peine de troubler cette sérénité

Pierre Cherruau et Lala Ndiaye

 

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