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Panneau d'entrée dans la ville de Koudougou, avril 2011. © AHMED OUOBA / AFP
Panneau d'entrée dans la ville de Koudougou, avril 2011. © AHMED OUOBA / AFP

Koudougou, la ville qui peut faire exploser le Burkina Faso

Plus d'un an après les émeutes qui ont suivi la mort du lycéen Justin Zongo, la jeunesse de Koudougou (100 km à l'ouest de Ouagadougou) affiche toujours un fatalisme nourri par le chômage et l'indifférence du pouvoir. Reportage.

Début d'après-midi tranquille à Koudougou, un mois de septembre d'une saison des pluies plutôt bonne, cette année. Un bon indice du moral du pays.

Au maquis (petit café-restaurant populaire) Le Forgeron, en bordure de la petite route de latérite longeant la cité universitaire, un groupe de jeunes gens discutent en buvant du café.

A première vue, ils n'ont rien des «rebelles de Koudougou» décrits par la plupart de nos interlocuteurs réagissant à notre projet de reportage.

La troisième ville du Burkina Faso —en termes de population— semble plutôt doucement somnoler...

De fait, la rentrée scolaire et universitaire, hormis pour quelques filières, n'a pas encore eu lieu.

Seule une poignée d'étudiants vaquent à leurs occupations dans les logements modestes qui constituent, dans un parc ombragé, la résidence étudiante.

Il y a un an et demi, Ousmane et Omar, 25 et 24 ans, respectivement en troisième et en deuxième année de sciences économiques et de gestion, étaient pourtant «au front», comme ils disent. Comprendre: en première ligne des émeutes parties de Koudougou, avant de s'étendre au reste du pays.

Le 20 février, dans la capitale de la région du Centre-Ouest, le jeune Justin Zongo mourrait, après avoir été passé à tabac par des policiers. Une sombre histoire de jalousie qui a mal tourné.

Après avoir maquillé le meurtre du lycéen en maladie —Justin serait brutalement décédé d'une méningite foudroyante— et sous la pression de la rue et du président Blaise Compaoré, tenant à son maintien au pouvoir à l'heure où le Tunisien Ben Ali et l'Egyptien Hosni Moubarak étaient «fichus à la porte», la police reconnaît sa responsabilité.

Les auteurs du crime sont jugés et condamnés: de huit à dix ans de prison ferme.

La ville de Norbert Zongo

Entretemps, dans la foulée du printemps arabe, le pays de Thomas Sankara a lui aussi été traversé par des soubresauts protestataires. Des panneaux «Dégage» ont été vus dans les rues. Des mouvements spontanés pour le départ de Blaise Compaoré ont été créés.

A Koudougou, le 22 février, lycéens et étudiants sont descendus dans la rue.

«La journée du 23 a été horrible, se souvient Ousmane, décrivant comment la population s'est joint à la jeunesse. Chacun s'est ensuite mis à marcher pour sa propre cause. Après les enseignants, les militaires s'en sont mêlés, il y a eu des pillages, des viols, des morts...», raconte le jeune homme.

Une violence peu habituelle au pays des hommes intègres, mais significative: voilà 25 ans que Blaise Compaoré est au pouvoir. Et, aujourd'hui, nul ne peut dire avec certitude, si l'article 37 de la Constitution ne sera pas modifié en vue de permettre au chef de l'Etat de briguer un nouveau mandat.

Koudougou, que  l'ancien président Thomas Sankara aimait à visiter régulièrement, est connue pour sa non soumission.

«C'est la ville de Norbert Zongo», rappellent en cœur les jeunes.

Le fondateur du journal L'Indépendant a été tué le 13 décembre 1998, alors qu'il enquêtait sur la mort mystérieuse du chauffeur de François Compaoré, petit frère du président.

C'est donc à Koudougou que les émeutes suivant sa mort ont été les plus violentes, et les plus violemment réprimées.

Déjà, onze ans plus tôt, le 27 octobre 1987, douze jours après le coup d'Etat au cours duquel Sankara trouva la mort, des militaires s'étaient entretués: onze soldats sankaristes, dont six officiers du bataillon d'infanterie aéroporté, étaient morts sous les balles de leurs frères d'armes.

Cette journée du 27 octobre a fortement marqué les esprits, comme en témoigne ce cadre ministériel, originaire de Koudougou, qui tient à rester anonyme. Pour lui, ces événements visaient rien de moins qu'à éliminer toute une population. 

«Les choses se sont ensuite apaisées. Les gens d'ici ont commencé à accepter Compaoré. Puis, il y a eu le meurtre de Norbert Zongo, et la répression des manifs. Forcément, Koudougou continue de s'opposer à la violence et à l'injustice

«Si on était dans un pays démocratique...»

Parce qu'elle est en première ligne à chaque fort événement de l'histoire contemporaine du pays, qu'elle est réputée pour ses mouvements de protestation parfois violents, Koudougou a gagné ce surnom de «La Rebelle».

Depuis 2011, certains l'appellent aussi la «Benghazi du Burkina», en référence à la ville libyenne, fief des rebelles anti-kadhafistes. La «Benghazi»?

«Ah je suis fier qu'on parle encore de ce surnom», se réjouit Edmond Yaméogo, un jeune homme rencontré à l'Agence pour l'emploi locale.

A 28 ans, il est étudiant en quatrième année d'histoire et d'archéologie. Mais ne se fait pas d'illusion sur les débouchés de sa filière:

«J'aimerais être chercheur, mais vu la situation sociale du pays...»

Edmond a fait son service national pour le développement (SND), qui oblige chaque jeune à donner un an de sa vie professionnelle au pays, dans la bibliothèque du lycée professionnel Maurice Yaméogo.

Il espère à présent trouver un stage dans une bibliothèque universitaire. C'est pour cela qu'il est venu s'inscrire comme demandeur d'emploi. Pourquoi est-il si fier que sa ville soit surnommée Benghazi?

«Ah! Je réserve ma réponse... dit-il mystérieusement. Si on était dans un pays démocratique, je vous le dirais», lâche-t-il, face au chef du bureau pour l'emploi qui l'enregistre.

S'ensuit une conversation sur la politique, la corruption. Seulement quatre années séparent les deux jeunes hommes.

«Mais nous sommes dans un pays démocratique!» tient à conclure Sori Kassaun, le responsable du bureau.

Si Edmond livre ainsi ses opinions sans détours, c'est aussi parce qu'il est militant. Militant à l'ANEB, l'Association nationale des étudiants burkinabè, connue pour ses méthodes parfois virulentes.

Le 11 octobre, les étudiants de la faculté de lettres et sciences humaines de Koudougou, affiliés à ce syndicat se sont mis en grève. Une situation classique, tout comme les reports d'examens, les retards... Cette fois, ils protestent contre la décision de l'administration de l'université de rattraper le retard pris sur le programme sur leurs congés.*

« Il n'y a pas suffisamment de profs titulaires à Koudougou, le plus souvent ils se partagent entre ici et Ouagadougou, c'est pour ça que le retard ne cesse de s'accumuler», s'indigne Edmond.

«L'ANEB est la bête noire du pouvoir», juge-t-il, rappelant que son ancien leader, Boukary Dabo «a été assassiné».

C'était en 1993, et l'étudiant en septième année de médecine était interpellé par la police et torturé à mort à la suite de violentes manifestations pour de meilleures conditions d'études.

Pour Edmond Yaméogo, pas de doute:

«Koudougou peut éclater à tout moment.»

A l'autre bout de la ville, Ousmane dit la même chose:

«Hier c'était Justin Zongo, mais demain, ça peut être moi ! Koudougou est une ville qui aime la justice et la vérité. La mort de Justin, ça a été l'étincelle qui a fait exploser une société fatiguée, affamée

Aujourd'hui, «la Rebelle» semble apaisée. Depuis quelques semaines, la commune de 100.000 habitants ressemble à un vaste chantier.

La ville s'active pour faire sortir de terre les infrastructures qui accueilleront les invités de la fête nationale du Burkina Faso, le 11 décembre.

L'événement devait y avoir lieu len 2011, mais a été reporté pour cause de crise.

«La crise? Tout le monde l'attendait. Ça a pété parce qu'il y a eu un événement particulier mais ça aurait pété de toute façon. Malgré cette crise, le gouvernement a annoncé 5% de croissance en 2011, et on ne voit pas les effets de la redistribution de cette richesse», explique Salam, derrière son petit stand de cigarettes et de biscuits.

L'étincelle est toujours là,  le climat économique et social  toujours aussi tendu.

Une fabrique de chômeurs

Quand on demande aux étudiants installés au maquis Le Forgeron s'ils n'ont pas de petits boulots en attendant la rentrée, ils répondent d'une même voix qu'«il n'y a pas de confiance envers les étudiants, les patrons ne veulent pas nous embaucher. La majorité de la population est analphabète et nous prend pour des rebelles

Pas de petits jobs d'été... souvent pas de vrai job, non plus, une fois les études achevées. A l'Agence nationale pour l'emploi, Sori Kassaun est seul pour recevoir et inscrire en moyenne une cinquantaine de nouveaux demandeurs d'emploi chaque jour.

Il a un peu de mal à faire face, et pointe du doigt, outre le manque de moyens, une décentralisation inaboutie:

«Les entreprises implantées à Koudougou, mais qui ont leur siège à Ouaga doivent passer par la capitale pour recruter.»

Résultat, ici, les offres d'emploi sont bien minces.

«Sur dix jeunes reçus, indique encore le chef du bureau, pas plus de la moitié possède une qualification appropriée au marché de l'emploi

De l'autre côté de la cour, en face de son bureau, les salles du centre de formation de l'ANPE. En cette saison des pluies, le délabrement de l'endroit est flagrant: humidité rampante, plafonds s'écroulant... Des conditions déplorables pour travailler.

L'université, elle, existe depuis six ans. Avec dix mille étudiants, c'est la deuxième du pays après Ouagadougou, qui en accueille cinquante mille. Mais beaucoup d'entre eux la décrivent comme une machine à fabriquer des chômeurs.

«Nos camarades de sciences éco de la promo de 2009 sont toujours au chômage, sauf ceux qui ont passé des concours de la fonction publique, y compris des concours pour lesquels ils sont trop qualifiés», déplorent les jeunes hommes.

Pour eux, les fonds d'aide débloqués par le ministère de la jeunesse et de l'emploi, «c'est pour calmer les esprits, ça va durer deux ans tout au plus, ensuite il n'y en aura plus.» 

Afia, en deuxième année d'économie, rencontrée dans les couloirs quasi déserts de l'université, répond sans détour quand on la questionne sur son avenir:  

«Quand on finit, on chôme.»


A cause de la grève de l'ANEB, une discrète présence policière s'est établie dans la cour devant les bâtiments. La grève, Afia ne veut pas en entendre parler.

«Ils ont violenté un prof, ils se sont tapés dessus les uns les autres... Ce sont des barbares», dit-elle, agacée par les émeutes régulières.

Pour son camarade Madi, ce ne sont pas des «barbares» ni des «rebelles» qu'abrite Koudougou, mais «une population consciente, éveillée».

Une population consciente et éveillée dont la jeunesse, dans son ensemble, ira voter aux élections législatives et municipales de décembre 2012. Mais est bien en peine de savoir pour qui:

«Moi je suis pour le changement mais je n'y crois pas. Les opposants ne sont pas fiables. Les sankaristes sont has-been, leur discours ne colle plus avec les réalités du pays. On attend un opposant qui viendrait du néant, comme Obama», résume Oumar.

Edmond Yaméogo, le militant de l'ANEB, ira lui aussi voter.

«C'est la moindre des choses», s'exclame-t-il. Avant de s'éloigner, il nous confie une dernière pensée:

«Ce pays est un paradis pour une minorité et un enfer pour une majorité.»

 Karen Mazel

*Depuis notre passage à l'université de Koudougou, six étudiants grévistes, dont l'ancien président de la section locale de l'ANEB, Francis Nikiema, ont été exclus de façon définitive et ne pourront s’inscrire dans aucune université du pays, quelle soit publique ou privée. Huit autres ne pourront s'inscrire à Koudougou pendant cinq ans. 

 

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Karen Mazel. Journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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