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Hawaou Adamou, lors de son séjour à Paris, octobre 2012. © Claire Rainfroy, tous droits réservés.
Hawaou Adamou, lors de son séjour à Paris, octobre 2012. © Claire Rainfroy, tous droits réservés.

Hawaou Adamou, le combat d'une Camerounaise contre l'illettrisme

Elle ne savait ni lire ni écrire. Aujourd'hui, Hawaou Adamou préside une association de lutte contre l'analphabétisme au Cameroun.

Hawaou Adamou a l’habitude de raconter son histoire. Si elle ne s’en lasse pas, c’est parce qu’elle souhaite «fasse changer les choses».

De passage à Paris pour la Journée internationale de la fille, le 11 octobre, c’est au Sénat que cette mère de famille vient narrer, une fois de plus, son «banal» parcours de femme camerounaise, d’origine modeste.

Et de ce discours, elle en est fière. Ses yeux rieurs s’empreignent d’un air solennel lorsqu’elle déclare y avoir parlé au nom des Camerounaises.  

Pour affirmer ses convictions, Hawaou n’a pas besoin d’élever le ton. Malgré sa voix douce et fluette, il se dégage de son récit une force étonnante.

Née en 1974 dans le quartier populaire et pauvre de la Briqueterie, à Yaoundé, la capitale du Cameroun, Hawaou est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. Issue de la communauté musulmane des Haoussas (peuple du Sahel établi au nord du Nigeria, au sud du Niger, au Bénin, au Ghana et au Cameroun), Hawaou n'ira pas à l'école, comme beaucoup de filles de son âge.

A six ans, la fillette est envoyée vendre des beignets en bordure de route. De ces maigres recettes (25 francs CFA le beignet, même pas 10 centime d'euro), Hawaou n’en voit pas la couleur. Le fruit de son travail finance, pendant dix ans, l’éducation de ses frères.

«Mon instruction n’était pas une priorité pour mes parents. C’était considéré comme un investissement à perte, qui aurait bénéficié à une autre famille après mon mariage», glisse-t-elle.

Mariage forcé

Son mariage, ses parents le lui annoncent à seize ans, «suite à un accord avec les deux familles», à son insu. Une union forcée, monnaie courante dans son quartier.

Lorsqu’on lui demande si elle en veut à ses parents, Hawaou sourit. Et semble se moquer de l’ingénuité de la question posée.

«Ça se passait comme ça dans toutes les familles. C’était mon rôle, je ne leur en veux pas. Je ne savais pas que j’avais le choix de refuser», murmure-t-elle.

Une fois mariée, Hawaou s’installe chez sa belle-famille, toujours à Yaoundé. Chez eux, elle devient «une bonne à tout faire». Chaque jour, elle cuisine pour dix personnes et marche des heures pour trouver et porter de l’eau.

Un jour, elle craque et rentre chez ses parents. Hawaou leur dépeint la situation et se plaint.

«C’est ton rôle de femme», se voit-elle rétorquer.

Ce «rôle» la conduira à connaître douze grossesses avant l’âge de trente ans. Sur les six enfants qui verront le jour, elle en perdra deux. «Par ignorance», dit-elle.

«Il fallait faire des gestes simples, et connaître les symptômes basiques. Si j’avais su faire tout ça, je ne les aurai pas perdus.»

Refus de la fatalité

Après dix-neuf ans d’union, son mari décède, «de maladie». Dans sa belle-famille, Hawaou et ses quatre enfants sont perçus comme des bouches à nourrir. Cinq de trop. Sa belle-mère finit par les chasser.

A 35 ans, retour à la case départ. Hawaou rentre chez ses parents, accompagnée de ses enfants.

Si son récit est dur, elle ne le veut pas misérabiliste. Et surtout pas fataliste. Animée par la conviction que ce destin de femme n’en est pas un, elle essaie de sensibiliser la communauté haoussa.

Hawaou parvient à mobiliser quelques femmes de la Briqueterie. Des épouses répudiées, en grande majorité. Ensemble, elles fondent l’Association des femmes haoussa pour le développement.

Désignée présidente, elle assiste à une formation sur le monde associatif. Dans la salle, trente femmes sont présentes. Hawaou est la seule à ne savoir ni lire ni écrire. L’humiliation est cuisante.

Lorsqu’elle repense à ce moment, elle pèse ses mots, et détache toutes les syllabes:

«Je ne pouvais même pas écrire mon nom. Je n’oublierai jamais ce moment.» 

Résilience

De retour dans son quarier de la Briqueterie, elle demande alors aux femmes de son association combien savent lire et écrire. Une seule main se lève. Pour Hawaou, c’est une révélation.

Désormais, cette mère de famille fait de l’analphabétisme son combat personnel. Un défi qu’elle applique d’abord à elle-même.

Sur le bureau de sa chambre d’hôtel parisien, un cahier d’écolier aux couleurs bariolées trône en bonne place, J’apprends vite à lire.

Et depuis trois ans, Hawaou progresse. Elle situe son niveau à celui du cours élémentaire. Le même que celui d’Oussaina, sa fille de huit ans.

Lorsqu’elle rentre de l’école, Oussaina corrige les devoirs de sa mère, et «joue à la maîtresse». Armée de son stylo rouge, la petite ne lui fait pas de cadeaux lui fait récrire dix fois les mots mal orthographiés. Un exercice auquel se plie Hawaou en riant et qui fait la fierté de son enfant.

Le défi de la polygamie

Cette soif de savoir comble la famille de satisfaction. Son fils aîné est en première année de droit à l’université de Yaoundé. Ses autres garçons sont tous diplômés.

«Je les encouragerai à aller jusqu’au bout», se promet-elle.

Sa lutte contre l’analphabétisme, Hawaou l’associe au combat pour l’égalité des sexes, dès le plus jeune âge. Car à la Briqueterie, seulement 37% des petites filles sont scolarisées, comme le rappelle l’ONG Plan.

Et cela semble fonctionner. Les fillettes prennent de plus en plus le chemin de l’école. A force d’impliquer l’Etat et la mairie de Yaoundé, la situation s’améliore.

Convaincre les chefs coutumiers haoussa a été la partie la plus délicate. Mais la détermination d’Hawaou et de ses comparses n’a plus de limites. Et rapidement, elles obtiennent leurs bénédictions.

L’adhésion des chefs fait bouger les lignes de la communauté, notamment du côté des familles polygames.

Pour ces foyers, l’éducation est un gouffre. Certains hommes ont parfois quatre épouses. Et elles-mêmes ont plusieurs enfants.  

«A la Briqueterie, quand on dit qu’on a cinq enfants, on n'en a pas beaucoup», plaisante Hawaou.

«Nous pouvons tout changer»

Là encore, elle refuse d’y voir une quelconque fatalité. Après de longues discussions, ces pères de famille finissent par prêter une oreille attentive au projet. Et sont désormais de plus en plus nombreux à envoyer leurs filles à l’école.

Mais si la barrière de la tradition se brise, celle de la pauvreté subsiste. Dans ce faubourg de Yaoundé, seulement 42% des enfants sont scolarisés, contre 79% en moyenne au Cameroun.

C’est justement pour en finir avec ce cercle vicieux qu’Hawaou fait de l’éducation des fillettes la clé de leur liberté.  

«La scolarisation, c’est important pour les filles, surtout pour celles envoyées en mariage forcé. Le savoir procure l’autonomie, et mène à l’indépendance financière», martèle-t-elle.

Au fil du temps, son discours s’affermit, les mots se font plus précis. Hawaou refuse tout déterminisme. Et souhaite que les Camerounaises prennent le problème à bras le corps.

«Si nous, les femmes, prenons les choses en main, nous pouvons tout changer», insiste-t-elle.

Ses traits sont tirés, son «voyage d’espoir» l’a fatigué. Se replonger dans les douleurs du passé n’est pas chose aisée. Dans sa chambre d’hôtel, elle allume le téléviseur et retire méticuleusement chaussures et chaussettes.

Entre deux bâillements, Hawaou continue de répéter que ce qu’elle a vécu «n’est pas une fatalité.» Sur le point de s’endormir, elle continue, coûte que coûte, à prêcher pour sa paroisse, celle des femmes.

Claire Rainfroy

 

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