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Juke Box, par Alain Bechelier via Flickr CC.
Juke Box, par Alain Bechelier via Flickr CC.

Les chansons qui ont marqué l'Afrique

Répertoire des chansons que Sanogo, Gbagbo, DSK ou Dadis Camara chantent en se rasant le matin (ou autres activités).

Capitaine Amadou Sanogo — Non, je ne regrette rien  (Edith Piaf)

«Tout ça m'est bien égaaaaaal» 

Au petit déjeuner, quand le capitaine Amadou Sanogo s'asseoit face à son nouvel écran plasma pour regarder un épisode de Titi et Grominet, sa kalach' posée contre le canapé-moumoute blanc piqué à la cité administrative de Bamako, il siffle Non, je ne regrette rien.

Il chante avec sur les lèvres le petit sourire satisfait de celui qui sait avoir fait du mal.

Celui qui sait avoir fait du mal, mais qui préfère vivre avec des remords enfouis sous son béret vert, plutôt que de renoncer à ses jouissances de parvenu.

Amadou Sanogo, Bamako, avril 2012. © REUTERS

Une bière dans la main gauche pendant que sa main droite ouvre avec dextérité des triangles de Vache qui rit, il repense à cette nuit du 21 au 22 mars 2012.

Cette nuit magique du coup d'Etat au cours de laquelle il a déniché autour d'un thé avec ses camarades ce nom à coucher dehors, que les manuels d'histoire mentionneront dans cent ans:

Le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'Etat (CNRDRE).

Bientôt sept mois après son exploit, le voilà non seulement amnistié, mais aussi promu à la tête du Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité.

Oui, le Mali est en phase terminale, voire déjà au stade de la curée. Mais l'injustice est parfois si douce! Alors:

«Non, rien de rien/ Non je ne regrette rien/ Ni le bien, qu´on m'a fait/ Ni le mal, tout ça m'est bien égal!»

Laurent Gbagbo — C'est déjà ça (Alain Souchon)

«Si loin de mes antilopes, je marche tout bas.»

Du fond de sa cellule de La Haye, l'ancien président ivoirien aperçoit l'écume de la Mer du Nord.

Même en fumant la délicieuse herbe néerlandaise habilement introduite par son voisin Charles Taylor, il ne parvient pas à remplacer la vision de cette étendue froide et agitée par celle de la chaude et étale lagune d'Abidjan.

Laurent Gbagbo à la CPI, La Haye, décembre 2011. © REUTERS/POOL New

Alors il chante ses paysages perdus et se console:  

«Si loin de mes antilopes/Je marche tout bas/ Marcher dans une ville d'Europe/ C'est déjà ça.»

Et le soir, avant d'éteindre le néon au-dessus de sa tête et de refermer la bande dessinée Aya de Yopougon, il relit méticuleusement la pile de coupures de presse consacrées à ses amis qui déstabilisent le régime actuel.

Ses grosses joues de bébé se contractent alors dans un inquiétant sourire et, en fermant les yeux, il entonne:

«Oh, oh, oh, et je rêve/ que [la Côte d'Ivoire], mon pays, soudain, se soulève.../ Oh, oh, rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça.»

DSK — Protège ton vuvuzela (Alpha Blondy)

«Protège ton vuvuzela avant de faire waka-waka»

«Qu'on me laisse tranquille!», a récemment intimé Dominique Strauss-Kahn dans Le Point, pour sa première sortie médiatique de l'année 2012.

Anonyme client d'un bistrot populaire de Sarcelles (en région parisienne, une ville dont il a été maire), il lit son entretien en écoutant dans ses écouteurs la chanson de sa vie.

Dominique Strauss-Kahn, Sarcelles (région parisienne), mai 2012. © Reuters/Gonzalo Fuentes

Ce qu'il a caché aux intrépides journalistes de l'hebdomadaire, c'est que la plus grande difficulté dans sa vie d'aventurier n'a jamais été —malgré les apparences— d'éviter les procès, mais bien plutôt d'éviter les MST.

«Protège ton vuvuzela avant de faire waka-waka/ Protège ton vuvuzela parce que le sida est là», est depuis plusieurs années son hymne secret.

Selon des sources bien informées il préparerait en cas d'échec de sa reconversion le lancement de la fondation «Sex & Safe», en partenariat avec une célèbre marque de préservatifs. Trois bureaux régionaux sont déjà prévus en Thaïlande, au Sénégal et en Colombie.

DSK a d'ailleurs avoué à demi-mots son projet au journal:  

«Je sens la possibilité de m'investir dans de grands projets internationaux, de participer à la réalisation de choses importantes qui pourraient vraiment contribuer à changer la vie des gens, dans des endroits du monde qui ont besoin d'aide. Pour l'instant, je suis encore entravé par ma situation.»

«Le vuvuzela protégé waka waka sécurisé/ Quand il n'y a pas de danger le vuvuzela peut sonner ehhh», chantera Alpha Blondy à l'inauguration officielle de la fondation.

Moussa Dadis Camara — Je ne crois plus en l'illicite (Kery James)

«On voulait monter donc on s'est fait descendre.»

Non, l'ex-putschiste guinéen du CNDD (Comité national pour la démocratie et le développement) n'est plus le capitaine colérique et imprévisible qui humiliait publiquement hauts cadres et ambassadeurs étrangers lors de ses célèbres «Dadis show».

A Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, où il est gracieusement hébergé par Blaise Compaoré, l'homme a réfléchi, s'est assagi. Il s'est converti au christianisme. Moïse Dadis Camara a convaincu le prêtre de son église de diffuser le dimanche matin à la messe Je ne crois plus en l'illicite, du rappeur français Kery James.

Ensemble, les fidèles croisent les mains, baissent les yeux et écoutent:  

«Y'a pas un voyou qui fasse long feu, tu peux te faire buter même si tu possèdes un feu, ou deux.»

Le capitaine sait de quoi il est question. Lui, le miraculé, qui, malgré des gardes du corps épais comme des baobabs et d'invincibles grigris, a été atteint à la tête pas une balle.

Moussa Dadis Camara, Conakry, octobre 2009. © REUTERS/ Luc Gnago

«On était jeune et fougueux, parmi nous y'avait des fous des rageux, des courageux qui s'engagent, la tête baissée saccagent et ravagent. Des orages, des ouragans dévastateurs, des durs des futurs briguants. Ils ont payé de leur personne ces soldats qui n'avaient peur de personnes.»

 Les destins d'Orly (la ville de Kery James) et de Conakry sont plus proches qu'il n'y paraît.

«J'ai vu nos rêves s'effondrer. On voulait monter donc on s'est fait descendre», répète-t-il chaque jour au confessional.

Macky Sall — La différence (Salif Keita)

«La vie sera belle.»

Si François Hollande est un président «normal», le président sénégalais ne l'est pas. Il est même franchement atypique en Afrique de l'Ouest.

Macky Sall et François Hollande, Dakar, 12 octobre 2012. © Reuters/ Joe Penney

Rendez-vous compte que parmi ses voisins frontaliers et même parmi les voisins frontaliers de ses voisins frontaliers, il est le seul président non issu d'un coup d'Etat ou d'une guerre! Macky Sall incarne la différence et il le sait bien.

Il a d'ailleurs fait de la chanson de Salif Keita sa sonnerie de téléphone et de son réveil matin.

Avec cette nouvelle transition réussie, les Sénégalais, phares autoproclamés de l'Afrique de l'Ouest, ont enfin la preuve de leur supériorité sur leurs voisins sous-développés. 

Macky Sall a aujourd'hui l'occasion de lancer un feu d'artifice pour éclairer de mille feux ses voisins suicidaires et leur redonner un peu d'espoir.

«Je voudrais que nous nous entendions dans l'amour/ Que nous nous comprenions dans l'amour et dans la paix», chante-t-il, quand ça le prend du haut du monument de la renaissance africaine, entouré par son service de sécurité.

Blaise Compaoré — La mauvaise herbe (Georges Brassens)

«C'est pas demain que je suivrai leur droit chemin.» 

Le président du Burkina Faso ne se rase plus le matin depuis qu'il n'a plus de poils à la barbe.

A 61 ans l'épiderme est usé, car le pouvoir use. Alors, quand on y est depuis 25 ans... Sans se raser, il pense au pouvoir chaque matin. Pour Blaise Compaoré le pouvoir est inestimable, mais routine.

Il part au travail comme un cadre de la Défense (un quartier d'affaires près de Paris). Il lit L'Equipe et ne comprend pas qu'on ne comprenne pas qu'il est là à sa place. Celle que l'Histoire lui a réservée.  


«La mort faucha les autres, braves gens, braves gens, et me fit grâce à moi, c'est immoral et c'est comme ça, et je me demande pourquoi bon Dieu, ça vous dérange que je vive un peu.»

Médiateur le jour, agitateur la nuit, celui qui «pousse en liberté dans les  jardins mal fréquentés» a ce pouvoir surnaturel d'être le seul cocotier à ne jamais être étêté par la tempête qui décapite ses voisins. Il faut dire qu'il en est lui-même souvent à l'origine.

Blaise Compaoré, au sommet de l'Union africaine, janvier 2011. © Reuters/ Thomas Mukoya

Sûr de sa force et sourd aux médisances, il sort de sa salle de bain et s'installe à son bureau pour une nouvelle journée d'ivresse en chantant son passage préféré de l'homme à la pipe:  

«Moi j'vis seul et c'est pas demain que je suivrai leur droit chemin.»

Alpha Condé — Mon pays va mal (Tiken Jah Fakoly)

«Le pays va mal.»

Bien sûr, la chanson a été écrite pour la Côte d'Ivoire. Mais on dit bien que la musique est universelle. Et puis s'il y a bien un avantage à être chanteur en Afrique de l'Ouest, c'est que les chansons sont facilement transposables d'un pays à l'autre, à quelques années près. Une économie de textes —et donc d'encre— considérable.

Bientôt deux après son élection, Alpha Condé crie à pleins poumons sous la pluie tropicale de Conakry:

«Le pays va mal/ mon pays va mal/ mon pays va mal / de mal en mal/ mon pays va mal.»


Une façon —certes répétitive— d'exprimer que son pays ne va pas bien. Et une plainte que les bourrasques lui renvoient en pleine face.

Comment pourrait-il aller bien, puisque aucun scrutin législatif n'a eu lieu deux ans après l'élection du président, que le massacre de plus de 150 personnes le 28 septembre 2009 reste impuni et qu'or, diamant et bauxite n'ont apporté en 54 ans d'indépendance que des bougies et des générateurs?

Alpha Condé à Phnom Penh, mai 2012. © Pring Samrang/Reuters

Alors, forcément, «nous manquons de remèdes contre l'injustice, le tribalisme, la xénophobie», déplore Alpha en shootant dans un os de sèche sur la plage.

Les Malinkés sont comme-ci, les Peuls sont comme ça... On sait où ces histoires mènent.

Mahamadou Issoufou — Peuple du monde (Tonton David)

«Avoir la foi c´est bien plus fort que d´avoir de l´argent.»

«Issu d'un peuple qui a beaucoup souffert nous sommes issus d'un peuple qui ne veut plus souffrir.»

 Le président nigérien cite Tonton David à chacun de ses discours. Pour rappeler ce qu'est son pays. Un Etat plus pauvre que les plus pauvres, habitué au coups d'Etat et aux rébellions, qui doit changer pour s'extirper des sables mouvants du Sahara.

Au Niger aussi, le changement c'est maintenant, pense le président élu en mars 2011, après un coup d'Etat qui a balayé Mamadou Tandja. Le genre d'invités qui veulent rester quand la fête est finie.

M.Tandja aurait lui aussi dû écouter Tonton David, qui lui aurait dit:

«Prends garde à la tentation, car grands sont les pouvoirs du mal/ Tous les politicos ne sont que des canailles/ Emancipe-toi, si comme moi tu es las.»

 Mahamadou Issoufou a eu plus de goût musical.

Mahamadou Issoufou à la tribune des Nations unies, septembre 2011.© Reuters/Chip East

Il se rêve maintenant en Monsieur Propre de la région.

«Levez vos yeux, votre cœur vers le Tout-Puissant/ Avoir la foi, c'est bien plus fort que d´avoir de l´argent/ Regarde la situation c'est désespérant/ Une crise mondiale devant laquelle tout le monde est impuissant.»

S'ils n'étaient ces nuages de criquets qui assombrissent le ciel plus vite qu'un orage noir, l'horizon du Niger serait dégagé. Tout ne fait que commencer, «autour d'un drapeau il faut se rassembler».

Amadou Toumani Touré — A nos actes manqués (J.-Jacques Goldman)

«A tous les masques qu'il aura fallu porter»

Une nuit de mars, Amadou Toumani Touré a dévalé la colline du pouvoir où était juché son palais présidentiel.

Dans sa course folle pour échapper aux bérets verts putchistes, sa vie politique a défilé. Le coup d'Etat contre Moussa Traoré (président de 1968 à 1991), le pouvoir remis aux civils, son élection en 2002, sa réélection en 2006, sa chute en 2012, puis celle du Nord-Mali.

Où avait-t-il échoué?  

«Aux malentendus, aux mensonges, à nos silences/ A tous ces moments que j'avais cru partager/ Aux phrases qu'on dit trop vite et sans qu'on les pense/ A celles que je n'ai pas osées/ Ohhhhh ohhh ohhh ohh ohh/ A nos actes manqués!», chante-t-il maintenant à la tombée du jour sur son balcon de Dakar, face à la rouge île de Gorée.

Il a, lui aussi, franchi la porte du non-retour. Le voici désormais en exil, putschiste «putsché», héros déshonoré, «soldat de la démocratie» démobilisé.  

«A tout c'que j'ai pas vu tout près, juste à côté/ Tout c'que j'aurais mieux fait d'ignorer/ A tout ce qui nous arrive enfin, mais trop tard/ A tous les masques qu'il aura fallu porter/ A nos faiblesses, à nos oublis, nos désespoirs/ Ohhhhh ohhh ohhh ohh ohh/ A nos actes manqués!»

Amadou Toumani Touré, La Havane, septembre 2009.© Enrique de la Osa/Reuters

Le soleil s'est couché. Il rentre s'asseoir dans son salon pour écouter une autre chanson, plus agréable. Celle écrite pour lui par un jeune cireur de chaussure promu griot, engagé pour faire vivre en lui la flamme droite et brûlante du pouvoir.

Le peuple malien — Qu'est ce qu'on attend? (NTM)

«Les années passent, pourtant tout est toujours à sa place», constatent amèrement les Maliens dans leurs «grins» (rassemblement amical, le plus souvent dans une cour) quotidiens.

Des universités sans avenir pour des diplômés sans travail, des morgues en guise d'hôpitaux, trop de pluie ou pas assez. Et dans les ministères, des climatiseurs qui tournent à fond, fenêtres ouvertes.

«Non personne n'est séquestré, mais s'est tout comme.»


On prend le pouvoir, on le redonne, on le reprend, on pardonne, on s'assoit avec celui qui hier était haï.

«Combien de temps tout ceci va encore durer/ Ca fait déjà des années que tout aurait dû péter /Dommage que l'unité n'ait été de notre côté/ Vous savez que ça va finir mal, tout ça/ La guerre des mondes vous l'avez voulue, la voilà/ Mais qu'est-ce, mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu?/ Mais qu'est-ce qu'on attend pour ne plus suivre les règles du jeu?»

Des Maliens de Djenne, septembre 2012. © Reuters/ Joe Penney

A quoi bon s'instruire quand les plus instruits font de nous des analphabètes? A quoi bon manifester quand seule la violence fait bouger? A quoi bon voter quand l'urne est truquée? Kool Shen et Joey Starr avaient raison:

«De toute une jeunesse, vous avez brûlé les ailes/ Brisé les rêves, tari la sève de l'espérance / Dorénavant la rue ne pardonne plus / Nous n'avons rien à perdre, car nous n'avons jamais rien eu...»

Yann Henaff

 

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