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Ville de Syrte, le 6 juillet 2012. Reuters/Anis Mili
Ville de Syrte, le 6 juillet 2012. Reuters/Anis Mili

Syrte, une ville qui a vu naître et mourir Kadhafi

La ville de Syrte n’a tourné la page ni du kadhafisme encore présent, ni de la guerre qui a laissé la ville exsangue.

Syrte est une ville «sans»: sans usine, sans unité politique, sans immeuble indemne ou presque, sans habitant dans les rues après 22 heures, depuis le couvre-feu du 12 octobre, sans considération de la part des autres villes de Libye, sans slogan à la gloire de la révolution du 17 février.

Ce dernier manque est le plus manifeste, lorsque l’on entre dans la ville natale de Kadhafi.

A Tripoli ou à Benghazi, les caricatures contre le «Frisé», surnom donné à l’ancien Guide, et les formules encensant la révolution sont quasiment invisibles sur les murs de la ville de 75.000 habitants.

A peine si les mantras khadafistes sont-elles recouvertes de peintures blanches zébrant ainsi les façades des habitations. D’ailleurs certains messages écrits à l’encre verte se devinent encore en transparence comme le populaire slogan de l’époque:

«Allah, Mouammar et la Libye».

Syrte se lit à livre ouvert: elle n’a jamais été un bastion révolutionnaire mais occulte sa réputation kadhafiste.

«Kadhafi distribuait beaucoup d’argent, c’est vrai, mais seulement à quelques familles de Syrte. Les habitants n’ont jamais profité de ses largesses», tient à préciser Abdeljalil Chaouch, député du Congrès national originaire de Syrte.

Kadhafi choyait la ville, pas les habitants

Dans l’imaginaire collectif libyen, Syrte c’est Ouagadougou. Entendez par là «le complexe Ouagadougou»: un espace de 44.000 mètres carrés avec bassins d’eau à l’entrée, des bâtiments de 37 mètres de haut et des façades en marbre vert.

Le roi des rois d’Afrique voulait faire de sa ville natale la capitale politique du continent où tous les chefs d’Etats se réuniraient. De Syrte, c’est ce faste que retiennent les Libyens notamment lors du sommet de l’Union africaine, en juillet 2009, retransmis à la télévision nationale. D’où la réputation d’une ville chouchoutée par le Guide.

«Vous savez, les habitants de Syrte n’avaient pas le droit de pénétrer dans l’enceinte. Eux aussi, ils ne connaissaient que l’extérieur», précise le gardien du lieu.

Aujourd’hui «Ouagadougou» n’est que bris de vitres, trous de mortiers et de roquettes, murs noircis par la fumée des batailles. Il ne reste plus rien de la «capitale politique kadhafiste» située au milieu de la côte libyenne.

La violence des combats et les bombardements de l’OTAN ont endommagé voire détruit 80% des immeubles, les feux de signalisation sont tous en berne et par endroits les routes ont gardé l’empreinte des obus.

Un an après la mort de Kadhafi, Syrte est une ville prostrée. D’abord par manque d’argent. Kadhafi n’a jamais installé une seule usine. Le nouveau gouvernement ne semble pas changer de cap. Alors, Syrte vit des subsides.

«On a reçu 15 millions de dinars (9,3 millions d’euros environ) de l’Etat. Il nous en faudrait des milliards», estime Ali Labaz, membre du Comité local qui a investi l’un des bâtiments d’ Ouagadougou encore salubre.

Une situation désastreuse qui fait le lit d’un kadhafisme plus ou moins rampant. Le représentant local prévient :

«Il y a des nostalgiques de Kadhafi, bien sûr. Nous sommes pour la liberté d’expression alors on les laisse parler.»

«On ne vivait pas en dictature»

L’étudiante en anglais détonne par sa tenue sophistiquée. Chaussures vernies, pantalon serrée, sac à main, haut, voile et montre, tout est décliné en camaïeu saumon.

A l’entrée de l’université, où l’aigle kadhafiste trône toujours, elle apostrophe les journalistes, une mèche foncée soigneusement plaquée sur son front, devant ses camarades scandalisés:

«Avant, il n’y avait pas de division dans le peuple libyen comme maintenant. Je ne dis pas que tout était parfait, mais c’était mieux à 75%. On ne vivait pas en dictature.»

Son nom: Imal Al-Kadhafe.

Les 75.000 habitants de Syrte se divisent en quatre groupes principales: les Ferjani, majoritaires en ville; les Warfallah, tribu la plus importante de Libye; les Kadhafe, d’où est issu l’ancien dictateur et les Misrati, habitants originaires de la ville de Misrata.

Seuls ces derniers ont toujours été des opposants à Kadhafi.

Pas de drapeau vert flottant à Syrte

Sous Kadhafi, ces divisions ethniques étaient restées éteintes notamment à coups de liasses de dinars.

Le siège de Bani-Walid, fief de Warfalla, par les Misrati et la défaillance de l’Etat fait du centre-ville le lieu de batailles rangées à coup de lance-roquettes et de kalachnikov entre Warfallah et Misrati de Syrte.

«Parmi les Warfalla, certains chantaient "Allah, Kadhafi et Libye !" ou "Les Warfalla n’oublieront jamais Kadhafi !"» décrit Mohammed, un témoin de la scène qui a travaillé pour une ONG internationale.

Le conseil des Sages, qui réunit les principales familles des tribus, a décidé un couvre-feu illimité depuis le 12 octobre.

Syrte, un repaire de kadhafistes nostalgiques du drapeau vert? C’est ce que la rue tripolitaine se plaît à colporter. Pourtant aucun étendard à la gloire du Berger de Syrte ne flotte dans la ville. Lorsque kadhafisme il y a, il est latent.

Ali Al-Jrani, un photographe de 26 ans, a sa théorie sur ses concitoyens:

«Une petite partie de la population ne s’intéressait pas à la révolution. Elle voulait juste reprendre une vie normale. Mais pour beaucoup d’habitants, s’ils ont l’air passif, c’est parce qu’en fait il a perdu. La majorité des habitants souhaitaient la victoire de Kadhafi.»

A l’image de Faraj. Le Muezzin lance l’appel à la prière. Le chauffeur de bus reste de marbre et continue à tirer des bouffées sur sa chicha. Sa vie a-t-elle changé? «Non» Que pense-t-il de la liberté politique?

«Ca ne m’intéresse pas, je ne suis pas allé voter pour élire le Congrès national.»

Des enfants encore traumatisés

La guerre a été si intense à Syrte que les enfants traînent encore cette période comme un passif. Nombre d’écoles ont été bombardées par l’OTAN, car elles cachaient des stocks d’armes. Le quartier 2, dans lequel Kadhafi a été retrouvé, ne fait pas exception.

L’école primaire Talaee Al Nasser est la seule à fonctionner pleinement. En surrégime même. Les classes sont passées de 20 à 30 élèves.

«On a demandé de l’aide, mais le gouvernement n’a rien fait, se désole Noura, l’assistante sociale. Jusqu’à 10 ou 15 personnes peuvent s’entasser dans une seule pièce. Ils arrivent en classe avec des vêtements usés et sales.»

Chez les enfants, la guerre est toujours présente. Les garçons jouent aux armes à feu pendant la récréation.

Avions de guerre, immeubles détruits, voitures en feu, les motifs morbides et glauques se succèdent  sur les dessins des enfants.

Sur l’un d’eux, une femme aux bracelets verts tente de maintenir son immeuble qui s’effondre. En larmes, elle se dit:

«J’aurais préféré mourir que de voir Syrte ainsi.»

Syrte, une ville «sang».

Mathieu Galtier, à Syrte

 

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Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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