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Destruction d'un champ de cannabis à El Kollak, Maroc, 2005. ©ABDELHAK SENNA / AFP
Destruction d'un champ de cannabis à El Kollak, Maroc, 2005. ©ABDELHAK SENNA / AFP

Comment le Maroc est devenu le royaume du cannabis

La région marocaine du Rif, montagneuse, pauvre et rebelle, produit l'essentiel du cannabis vendu en Europe. Une histoire qui remonterait à plusieurs siècles.

 C’est connu, le Maroc est le royaume du cannabis. Au fil des décennies, au nord du pays, le Rif, montagneux et rebelle s’est transformé en petite Colombie du hashish.

La culture du cannabis serait apparue dans la région au XVe siècle.

Elle remonterait même, selon certains historiens, à l’arrivée des immigrants arabes dans la région, à partir du VIIe siècle, où ils introduisirent sa graine dans la région de Ketama, enclavée dans le Rif oriental.

A la fin du XIXe siècle, l’explorateur français Moulieras qui visitait la région, signalait que le cannabis était produit, quoique à un niveau limité, dans la tribu des Beni Khaled.

Le sultan Moulay Hassan Ier  (1873 – 1894) avait donné l’autorisation de le cultiver à cinq douars (division administrative rurale) du pays sanhaja (un ensemble de tribus berbères).

Le cannabis du nord du Maroc était alors essentiellement produit pour l’autoconsommation.

A l’origine du trafic, Tanger, la frondeuse

En 1906, la Conférence d’Algésiras (qui plaça le Maroc sous la protection des puissances européennes) avait concédé le monopole du commerce du tabac et du cannabis dans le pays à la Régie marocaine des kifs et tabacs, une compagnie multinationale à capitaux français.

Cette entreprise avait son siège à Tanger où étaient transformés le cannabis et le tabac.

Le kif, un mélange des deux, traditionnellement fumé en calumet au Maroc, était aussi fabriqué dans une usine de Casablanca.

La Régie contrôlait les terres allouées à la culture du tabac et du cannabis, en signant des contrats avec les paysans. Ces contrats garantissaient les prix, les qualités, les méthodes de transformation, les quantités, etc. Mais le cannabis cultivé dans les régions montagneuses du Rif, se trouvant en zone espagnole, échappait à son contrôle.

Tanger la frondeuse, alors ville au statut international, était devenue au début du XXe siècle, le repaire des aventuriers en tout genre, des trafiquants d’armes et des hors-la-loi.

Certains d’entre eux profitèrent de la situation pour expédier les premiers ballots de cannabis en Europe, via Marseille, où les drogues exotiques comme l’opium d’Asie avaient déjà trouvé leurs adeptes.

Les banques anglaises qui avaient ouvert leurs officines dans la baie de Tanger en assuraient le change.

Le protectorat français avait mollement décrété la prohibition du cannabis appliquant en cela sa législation métropolitaine datant de 1916 à ses colonies, mais l’Espagne, qui occupait le Rif y a été encore plus tolérante.

Durant les cinq ans pendant lesquels Abdelkrim maintint dans la région un Etat proto-indépendant (1921-1926), la production de cannabis diminua notablement. Ce chef de guerre berbère (dont la reddition aux Français, en 1926, mit fin à la lutte anticoloniale dans le Rif) considérait que la consommation de cannabis était contraire aux préceptes de l’islam.

Après sa défaite, les autorités espagnoles consentirent, pour amadouer les tribus récalcitrantes d’Al Hoceima, à la culture du cannabis autour du noyau initial du village de Kétama.

En 1926, les Français décidèrent de permettre la culture du cannabis dans une zone limitrophe de Fès. Cette expérience, qui ne dura que trois ans, entrait dans le cadre de la politique du général Lyautey (premier résident général du protectorat français au Maroc) visant à isoler l’expérience révolutionnaire d’Abdelkrim.

Elle cherchait, à l’instar de l’initiative espagnole qui l’avait précédée, contenter les tribus qui, voisines des régions en rébellion, avaient accepté la soumission à l’administration française.

En 1954, la France étendit l’interdiction de la culture et de la consommation du cannabis à tout le Maroc encore sous son protectorat de manière plus sévère.

Le Rif appauvri organise la «filière marocaine»

A l’indépendance du royaume en 1956, l’interdiction devait être maintenue.

Cette décision fut très mal accueillie par les milliers de petits cultivateurs qui avaient jusqu’alors bénéficié de la tolérance espagnole.

Le gouvernement marocain décida donc d’autoriser la culture de la plante bannie dans un périmètre restreint, situé exclusivement autour du village d’Azilal, au pied du mont Tiddighine.

En outre, il décida d’acheter toute la récolte aux paysans pour procéder officiellement à son incinération. Cette mesure dut cependant être rapidement abandonnée, en raison des difficultés financières de la jeune administration marocaine.

En la fin des années 50, la paupérisation du Rif et la rebellion des tribus berbères qui contestaient la légitimité de la monarchie ont provoqué des révoltes réprimées par le prince héritier de l’époque, le futur Hassan II.

Ces évènements amenèrent le gouvernement marocain à tolérer la culture de cannabis, acceptant l’idée d’une économie informelle permettant aux habitants du Rif de s’autosuffire.

En parrallèle, Hassan II, devenu roi en 1961, a délibérément exclu la région de tout effort de développement. En 38 années de règne, il n’y fit jamais de visite officielle.

Les années 60 furent caractérisées dans plusieurs régions du Maroc par un exode rural massif, conséquence de la ruine de l’agriculture de subsistance et de la mécanisation des zones agricoles les plus fertiles du pays accaparées de surcroît par le roi et ses nervis.

Poussés à émigrer massivement en Europe par la misère, les Rifains, venus initialement pour travailler dans les mines belges, le bâtiment aux Pays-Bas ou les usines automobiles françaises, ont posé les premiers jalons de ce qui deviendra plus tard la «filière marocaine» qui s’est constituée à l’aune de la crise économique due au choc pétrolier de 1973.

A la fin des années 70, la culture de cannabis occupait encore une surface probablement inférieure à 10.000 hectares (contre 150.000 dans les années 2000. En 2011, un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, ONUDC, ramenait ce chiffre à 47.500 hectares).

Mais la demande du marché européen aidant, les paysans se mirent à augmenter progressivement les surfaces cultivées. La transformation en haschisch (résine), produit destiné au marché extérieur, commença à prendre une importance croissante, le cannabis (herbe) restant destiné au marché local.

Une région tenue en tenaille

Dans les années 80, contraint par la Banque mondiale et le FMI à une politique budgétaire plus drastique, le Maroc, pratiquement en banqueroute, devait faire face à une nouvelle donne: les politiques restrictives mises en place par les pays européens en matière d’immigration.

L’exutoire disparu d’une Europe, hier accueillante, devenue citadelle, allait se doubler pour les paysans rifains possédant peu de terres, ne recevant pas d’aides de l'Etat, n’ayant pas accès au crédit, utilisant des techniques agricoles rudimentaires, d’une concurrence de l’agriculture moderne.

La culture du cannabis devint alors de plus en plus attrayante, d’autant plus que la demande de cannabis des marchés européens ne cessait d’augmenter.

Les réseaux de commercialisation marocains se consolidèrent avec l’aide de trafiquants européens et prirent la place des fournisseurs de haschisch d’autres régions du monde dont le Liban et l’Afghanistan, qui étaient alors en guerre.

Cette époque fut marquée par une augmentation rapide des surfaces cultivées en cannabis. Du noyau initial du pays Sanhaja (Kétama et environs), le cannabis s’étendit au pays Ghomara (ethnie du nord du Maroc) aux Jebalas (nord-ouest) et vers Al Hoceima à l’est.

Au milieu des années 90, le Maroc, contraint par l’Union européenne, a mené quelques opérations spectaculaires pour affirmer sa détermination à lutter contre ce fléau.

Une «campagne d’assainissement» menée par Driss Basri, alors ministre de l’Intérieur d'Hassan II devait convaincre l’opinion internationale de la bonne volonté du royaume.

Poutant, un rapport explosif de lObservatoire des drogues (OGD), publié en 1997 faisait état de l’implication de certaines hautes sphères de l’Etat chérifien dans le trafic de cannabis à destination de l’Europe.

La «Moroccan connection» toujours aussi forte

Malgré les initiatives prises par Mohammed VI, dès 1999, pour faire taire les rumeurs d’une implication de certains dirigeants marocains dans ces trafics, et ses engagements solennels à éradiquer le trafic par un ambitieux plan de développement du nord marocain, les années 2000 ont tout de même été marquées par une nouvelle expansion de la culture du cannabis.

Celle-ci a gagné les terres fertiles situées en dehors des zones de culture traditionnelles. Cette extension du cannabis enferme peu à peu une région entière dans une situation dangereuse de monoculture. La «Moroccan connection» a toujours, semble-t-i,l de beaux jours devant elle.

Ali Amar, de Casablanca

Les données historiques de cet article sont pour l’essentiel extraites du Rapport de l’Office contre la drogue et le crime UNODC (2003)

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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