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Appareil photo via Flickr par potzuyoko
Appareil photo via Flickr par potzuyoko

Big Brother: souriez, vous êtes surveillés!

Le journaliste algérien fait un triste tableau de nos sociétés connectées à la Toile et aux puces en tout genre. Libertés en danger.

«Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», avertissait naguère Rabelais.

La science et le progrès technique sont indéniablement des atouts majeurs pour le bien-être de l’humanité. Mais comme toute chose d’apparence inoffensive, cela dépend des limites qu’on leur fixe; on n’est jamais à l’abri d’une perversion.

Du coup, comment faire confiance à la modernité, lorsqu’elle devient un paradigme entre les mains d’individus dont l’objectif est de réaliser ce vieux fantasme: avoir le contrôle absolu sur nos moindres faits et gestes, nos désirs comme nos peurs, sur nos cœurs et sur nos esprits.

Des gouvernements et des multinationales nous font miroiter le sentiment de vouloir d’abord notre sécurité et notre liberté, mais pour aussi, faut-il le rappeler, mieux nous ligoter, et nous transformer, in fine, en une masse malléable de consommateurs dociles aux pulsions autocommandées?

Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des fondateurs anglais du libéralisme, avait un rêve: la prison panoptique idéale, où un seul homme serait capable, de par sa position centrale, de pouvoir observer tous les autres, sans être vu par eux.

Le philosophe français Michel Foucault, a, par extension, fait sienne cette idée, qui symbolise à ses yeux le pouvoir de surveillance de nos sociétés modernes.

Bienvenue dans le monde de Big Brother

Middlesbrough est une ville anglaise située au nord-ouest de Londres. Sa particularité réside dans le fait que son maire, Ray Mallon, un ex-commissaire de police, a eu l’idée d’installer des caméras munies de haut-parleurs pour réprimander tout malheureux qui s’aviserait à jeter, par exemple, un papier par terre.

Le dispositif est expérimental, il ne concerne que 21 des 126 caméras de surveillance de la ville, mais le maire le trouve concluant. Il aurait fait baisser la délinquance et il y a donc de fortes chances que ce dispositif soit étendu à d’autres villes britanniques, car l’idée a séduit le ministre de l’Intérieur du pays le plus surveillé au monde: une caméra pour 14 habitants, soit plus 4 millions de caméra dans toute l’île!

Le record du nombre de prises d’images revient toutefois à Londres, où un habitant peut se voir filmer plus de 300 fois par jour.

Coup dur pour l’habeas corpus (principe dont les origines remontent à l'Angleterre du Moyen-Age, pilier des libertés publiques, et qui s'oppose à l'arbitraire)? Pas tant que ça: des sondages auprès de l’opinion publique révèlent que la vidéosurveillance est perçue comme un système «rassurant» et «positif», du moment que chacun dit ne rien avoir à se reprocher.

Aussi, les exigences de sécurité de la part des citoyens, notamment de peur des attentats terroristes, laissent les coudées franches aux décideurs qui ne boudent pas leur bonheur. Facteur aggravant: dans les pays occidentaux, où la population a peur, on est arrivé à intégrer dans l’inconscient général que le fait d’être épié en permanence répond au besoin de se prémunir d’un danger à la fois étranger et familier…

Sommes-nous vraiment libres?

Pis, on continue à développer d’autres systèmes de surveillance pour moucharder la population, où chaque individu est considéré désormais comme un danger potentiel.

La France, sous le «règne» de Nicolas Sarkozy, «Monsieur sécurité», a emboîté le pas à son voisin britannique et ainsi triplé le nombre de caméras à Paris, particulièrement dans les réseaux de transports en commun (métro, bus, aéroports etc.).

Quid aujourd’hui de la caméra classique dont la fonction se limitait à enregistrer des vidéos? Avec la technologie, la caméra du futur (ce futur on le vit déjà) permet de distinguer les visages dans une foule.

L’appareil est branché à des logiciels de reconnaissance des visages, qui procède par comparaison avec d’autres visages enregistrés dans sa base de données (criminels, terroristes voire militants politiques, syndicaux ou journalistes…) pour identifier la personne recherchée.

Plus fou encore, on plancherait actuellement sur un projet permettant de scanner les visages de tous les citoyens pour ensuite pouvoir suivre à la trace une personne donnée dans une ville. L’ordinateur passant automatiquement d’une caméra à l’autre, afin de la garder à l’œil.

Pourtant la vidéosurveillance a bien montré ses limites. Elle n’a pas empêché, par exemple, les attentats du 7 juillet 2005, à Londres d’avoir lieu. Le logiciel qui a analysé les images prélevées sur place pour donner l’alerte en cas d’anomalie, n’est fiable qu’à 50%.

N’avait-il pas induit en erreur les policiers londoniens qui ont abattu de sept balles dans la tête le brésilien Jean-Charles De Meznes, qui avait la malchance de porter des vêtements plus chauds pour la saison, ce que le logiciel a qualifié de suspect, et qui, à la vue des policiers, a pris la fuite par peur, alors qu’il n’avait rien à voir avec les attentats?

N’empêche l’idée fait florès et intéresse de plus en plus de pays. Elle est arrivée en Algérie à la suite de la décision du ministre de l’intérieur Zerhouni, qui a sollicité une société française pour doter Alger de plus de 300 caméras de surveillance.

Un mouchard de poche… 

Si les informations fournies par la vidéosurveillance restent peu ou prou incomplètes, leur recoupement avec d’autres informations récupérées grâce à d’autres moyens de surveillance constituent une base de données efficace pour la traçabilité et le profilage des individus.

Il existe dans notre vie de tous les jours une profusion de gadgets et d’objets d’utilité générale, vendus ou proposés librement, comme le portable ou Internet, capables de fournir aux gouvernements ou à des agences d’études de comportements humains travaillant pour les grandes multinationales, des éléments clés sur notre personnalité, nos centres d’intérêts voire nos secrets les plus enfouis.

Ainsi, le portable, outre sa fonction d’outil de communication, demeure le mouchard «number one».

C’est un véritable collier électronique que nous trimbalons partout. Grâce à cet outil, il est facile non seulement de connaître notre cercle relationnel, par le biais des numéros composés, mais aussi de nous localiser à tout moment.

Il est même possible d’écouter nos conversations même lorsque le portable est hors service, en le déclenchant à distance grâce à un code informatique. Les opérateurs de téléphonie mobile disposent, à travers la «triangulation», ou les GPS dont sont équipés certains appareils, d’un moyen de localisation efficace, même si nous ne parlons pas au téléphone ou s’il est éteint.

Il faut savoir que chaque portable émet à intervalles réguliers des signaux de localisation pour rester en contact avec le réseau. C’est ainsi que l’armée russe a pu situer la position du chef tchétchène Rizvan Tchitigov, en mars 2005, pour l’abattre. La police espagnole a utilisé la même technique pour localiser des individus soupçonnés d’avoir perpétré les attentats de Madrid (11 mars 2004).

Cette immersion dans notre vie privée n’est pas près de s’arrêter et trouve sa légitimité dans ce consensus (qui n’en est pas un à vrai dire), qui consiste à s’arroger le droit de violer notre intimité au nom d’une lutte contre le terrorisme. Une lutte qui n’en finit pas d’amincir les limites entre la liberté de vivre dans l’anonymat et le besoin de savoir plus sur nous pour «mieux nous protéger».

Les grandes oreilles de l’Oncle Sam

Les champions de la surveillance tous azimuts sont incontestablement les Américains. Ils en font une priorité absolue. Opérationnel dans le grand secret depuis 20 ans, Echelon, un puissant réseau électronique d’écoute de communications, a été mis en place par cinq pays anglo-saxons: les Etats Unis, la Grande Bretagne, le Canada, l’Australie, et la Nouvelle Zélande.

Ce n’est qu’en 1998 que les médias ont révélé son existence à la suite d' un rapport du Parlement européen, qui dénonçait sa tendance à violer «le caractère privé des communications de non Américains, dont des gouvernements, des sociétés et des citoyens européens».

Géré principalement par la NSA, l’agence de renseignement électronique américaine, Echelon utilise les techniques de reconnaissance vocale pour repérer automatiquement des mots-clés dans les conversations écoutées.

La liste des mots clés à surveiller est établie par les officiers d’Echelon et change en fonction de l’actualité et des objectifs du moment. Ce réseau peut analyser 2 millions de conversations par minute.

Il intercepte presque la moitié des échanges qui ont lieu quotidiennement dans le monde, soit 4,3 milliards de communications aussi bien par téléphone, fax, email, ou satellites.

Cette envie frénétique de tout savoir, et tout le temps, amènent certains décideurs, amateurs de films de science fiction, à imaginer un monde bourré de gadgets dévolus à une seule fonction: le contrôle.

L’armée américaine travaille sur un sérieux projet électronique pour la sécurité de ses GI’S. Ces derniers auront, implanté sous la peau, une puce électronique pas plus grande qu’un grain de riz et qui tirera son énergie de la chaleur du corps humain.

Elle permettra de localiser les soldats, perdus ou pris en otages en Irak ou ailleurs. Conçue par la société américaine Applied Digital Solutions, la puce «Digital Angel» permet l’identification et la localisation par satellite des individus.

Elle fait aussi office de petit laboratoire biologique ambulant puisqu' elle communique des informations sur la température du corps ou le rythme cardiaque de son porteur.

On suit votre trace...

Cette puce est une variante plus sophistiquée de son ancêtre, la puce RFID. Cette dernière est certes toute petite, mais elle peut intégrer une mémoire de 1 kbit et une antenne qui émet dans la bande de fréquence des 2,5 GHz.

Les multinationales l’incorporent dans certains de leurs produits afin d’en assurer la traçabilité. Cela permet également de localiser le produit pendant sa distribution. Mais pas seulement: la puce relie le client au produit lors de son passage à la caisse, s’il paye par carte de crédit ou par chèque.

C’est ainsi, que les magasins de grande distribution arrivent à identifier leurs clients en cas de rappels de produits avariés ou défectueux. Sollicitée dans des situations pareilles, on peut dire que la puce RFID est une bonne trouvaille qui sert l’homme, mais ne se sert pas de lui.

En effet, une autre version de la puce appelée «Veripay» a été présentée, en novembre 2003 au salon ID World à Paris. Elle permet d’y inscrire des données personnelles dans l’optique de servir de carte d’identité ou de carte de crédit.

Actuellement, une troisième version de la puce, «Verichip», est déjà mise à contribution dans l’élevage bovin. Elle est implantée sur les bêtes pour en assurer la traçabilité.

Serions-nous, alors considérés un jour comme du bétail? La question n’est pas incongrue au vue de ce qui se pratique dans certains milieux.

La puce, un objet «in»

Pour faire la promotion de la puce comme un objet «in», un directeur américain d’une boite de nuit à Barcelone propose à ses clients de se faire implanter une puce pour 100 euros afin de pouvoir payer les consommations au bar sans argent.

De manière moins extravagante , la puce «trace» son chemin dans les mœurs américaines grâce à son utilisation dans le domaine médical. En effet, certains hôpitaux américains n’hésitent pas à proposer à leurs patients de se faire greffer une puce contenant leurs données médicales personnelles (groupe sanguin, traitements déjà en cours, etc), afin d’éviter les risques d’erreur dans l’identification et le traitement des malades.

Ces implants seront aussi proposés pour une surveillance médicale à distance avec envoi automatique d’une alerte au médecin en cas de problème.

Mais, propose-t-on aux personnes, juste un suivi médical, ou, à leur insu, un suivi à la trace?

Internet, pas de free surf …

A chaque fois que vous vous mettez devant votre ordinateur pour vous connecter à Internet, le moindre de vos clics est enregistré sous forme de logs et renseigne sur vos habitudes de surfeurs.

Internet est le nouveau monde libre, dit-on. Libre peut-être; discret? Surement pas. Le journaliste chinois, Shi Tao, l’a appris à ses dépens. Il purge aujourd’hui une peine de dix ans d’emprisonnement dans son pays pour avoir envoyé un email aux Etats-Unis.

Le gouvernement chinois a exercé des pressions sur la firme Yahoo, pour qu’elle lui révèle l’identité du journaliste. Ce dernier est aujourd’hui accusé d’avoir «divulgué des secrets d’Etat à l’étranger» en utilisant sa messagerie électronique.

Le réseau Internet est en réalité une maison en verre, où tout ou presque peut se voir. A l’aide de logiciels disponibles dans le commerce, n’importe qui, pourvu qu’il ait quelques notions dans le domaine, peut espionner les comportements d’un internaute.

Dès qu’un utilisateur visite un site, remplit un formulaire, envoie un email etc, il laisse une trace qui est aussitôt enregistrée par le navigateur et par le fournisseur d’accès dans un fichier qui peut être conservé ou pas.

Toutes ces informations sont ensuite mémorisées et permettent facilement d’établir le profil de chacun d’entre-nous. Comme entre autres le fameux «magic cookie» qui sont conservés sur notre ordinateur.

Ainsi, les données sur notre identité peuvent être facilement consultables à distance. Néanmoins, il existe bel est bien des méthodes pour échapper aux épieurs, ces «spywares» du Net.

Il est possible par exemple de passer par les proxies, des serveurs relais, pour visiter des sites sans laisser de traces. Ces logiciels dits «anonymiseurs» font croire que notre demande émane d’un autre ordinateur. Quant à nos emails, il existe également un moyen de brouillage: il suffit de les crypter pour en protéger le contenu.

Mais ces méthodes ne sont pas toujours du goût de certains gouvernements hostiles au Net- comme la Chine —et il arrive même parfois qu’ils soient derrière certains faux sites utilisés pour identifier les internautes aspirants à l’anonymat.

Ce manque de discrétion a connu son comble depuis les attentats du 11-Septembre. Dans la foulée de cet évènement traumatisant, le gouvernement Bush a fait voter la fameuse loi, «Patriot Act», qui permet de pénétrer l’intimité de la population, sans provoquer son indignation.

La peur, c’est connu, ne fait pas bon ménage avec la raison. Plusieurs pays occidentaux ont adopté à leur tour des lois autorisant la surveillance des communications sur Internet incluant les e-mails, les sites visités, les forums de discussion, les blogs etc.

Dis-moi ce que tu penses, je te dirai qui tu es

Plus fort encore: pour démasquer les tricheurs parmi les demandeurs de logements sociaux, une petite ville britannique a eu recours à un détecteur de mensonges. Il s’agit d’un ordinateur doté d’un logiciel capable de relever les réponses suspectes.

Si les tests s’avèrent concluants, ce procédé pourrait être appliqué aux demandeurs d’emploi. Encore plus étonnant: Microsoft aurait mis au point une machine capable de lire dans nos pensées.

Cette nouvelle technologie utilise les encéphalogrammes pour déchiffrer ce que les gens pensent. Les chercheurs de Redmond ont adopté cette technique pour faire la distinction entre les données cognitives et le reste, sachant que 90% de nos actions sont inconscientes, pour 10% conscientes.

A ce rythme, il est à se demander ce que nous réserve le futur. Il viendra peut-être un jour où nous aurons épousé la technologie pour le meilleur, mais qu’en est-il du pire?

Renierons-nous ce qui nous restera d’humanité?

Ce jour là n’est pas encore arrivé, mais, ceux qu’on appelle les maîtres du monde se passent vraisemblablement en boucle l’incontournable film, Matrix, en se disant:

«Qu’il est merveilleux ce monde…»

Quant à nous, gardons les yeux bien ouverts, notre liberté dépend de notre lucidité.

Fayçal Anseur (Algerie Focus)

 

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