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Combattants de Mouammar Kadhafi à Misrata le 26 octobre 2011.Reuters/Thaier Al-Sudani
Combattants de Mouammar Kadhafi à Misrata le 26 octobre 2011.Reuters/Thaier Al-Sudani

Et si Kadhafi n'avait pas dit son dernier mot

L'attaque du consulat américain à Benghazi, le 11 septembre 2012, a relancé le débat sur la force de nuisance des pro-Kadhafi, qui seraient encore nombreux, un an après la mort de l'ex-Guide Libyen.

Officiellement, les victimes auraient succombé après avoir inhalé les fumées provenant des incendies déclenchés par des émeutiers qui protestaient contre la diffusion sur YouTube d’un film anti-islam.

Des émeutiers qui sont descendus dans la rue pour manifester contre un film en brandissant fusils d’assaut et lance-roquettes, et qui ont engagé le combat contre ce que l’on appelle aujourd’hui «l’armée libyenne», soit un conglomérat de milices vaguement plus puissantes que les autres.  

«La violence des affrontements autour du consulat a été telle que les forces de l'ordre libyennes ont dû battre en retraite, laissant le champ libre aux pillards, avant que le bâtiment ne soit incendié», rapporte Le Figaro.

Incurie des autorités libyennes?

Pour la plupart des médias, l’explication de cet incident ne fait aucun doute, et «la mort de l'ambassadeur illustre une fois de plus l'incapacité des autorités libyennes à assurer la sécurité dans le pays, où des milices armées font la loi, près d'un an après la chute du régime de Mouammar Kadhafi», constate L’Express.

La simple logique voudrait pourtant que l’on s’interroge.

Que l’actuel pouvoir à Tripoli soit incapable de maîtriser des foules, certes. Mais que des gens qui prétendent manifester contre la diffusion d’un navet absurde trouvent naturel de le faire à coups de lance-roquettes nous paraît un rien tiré par les cheveux.

Car, Benghazi, comme le reste de la Libye, est régulièrement le théâtre d’attaques contre des dignitaires du nouveau régime, mais aussi des responsables soupçonnés d’avoir travaillé pour Kadhafi.

Le 10 août 2012, c’était un général de la nouvelle armée libyenne qui était assassiné dans la ville.

«Cet assassinat s'ajoute à des dizaines d'autres perpétrés à Benghazi par des inconnus», ajoutait alors Le Monde.

Des «inconnus» qui pourraient, bien sûr, être des islamistes, ou des membres d’une des milices qui se disputent le pouvoir dans l’est du pays.

A en croire certaines sources, cependant, cette attaque qui a causé la mort de Christopher Stevens n’avait rien d’aléatoire. Dans un entretien accordé à Al Jazeera, le président libyen Mohamed Al-Magarief a eu la réflexion suivante:

«Si l’on tient compte des armes utilisées, comme des RPG (lance-roquettes) et d’autres armes lourdes, cela prouve que c’était prémédité.»

 En revanche, il veut voir dans l’opération l’œuvre des réseaux terroristes islamistes:

«Je pense que c’était al-Qaida», affirme-t-il toujours dans la même interview, rejoignant en cela la plupart des analystes internationaux.

Des vestiges de l'ancien régime

Quelques voix discordantes s’élèvent pourtant, à commencer par le propre vice-ministre de l’Intérieur d’Al-Magarief, Wanis al-Sharif qui, lors d’une conférence de presse diffusée sur Al Jazeera, a soutenu une hypothèse très différente.  

«Il y avait des RPG […] ce qui montre que des forces sont en action derrière cela. Ce sont des vestiges de (l’ancien) régime.»

Le vice-ministre en a d’ailleurs profité pour rappeler que plusieurs gardes libyens avaient également été tués pendant l’incident, indice démontrant, selon lui, qu’il s’agissait bien d’une attaque concertée.

L’intervention d’al-Sharif était évoquée par le site d’information en ligne The Digital Journal, qui signalait que le vice-ministre libyen de l’Intérieur avait ensuite expliqué que l’attaque était peut-être une riposte à l’extradition par la Mauritanie de l’ancien chef du renseignement de Kadhafi.

Ce qui, selon l’auteur de l’article du Digital Journal, n’aurait «pas grand sens».

Cette explication n’est cependant pas dénuée d’intérêt. Après tout, le régime du colonel Kadhafi s’était maintenu pendant plus de quarante ans, et ne faisait pas que des mécontents.

Nous sommes toujours tentés d’avoir une vision monolithique des conflits dont nous nous mêlons, que ce soit en Libye, ailleurs en Afrique, ou encore en Syrie ou en ex-Yougoslavie.

Il est en effet plus simple de dépeindre une crise comme une guerre entre l’ombre et la lumière, la réaction et le progrès, le mal et le bien, sachant que l’Occident ne peut évidemment intervenir que du bon côté.

Sur le terrain, on finit immanquablement par s’en apercevoir, la réalité est moins aisée, et bien moins plaisante.

En Libye, malgré la lassitude d’une partie de la population, beaucoup de gens approuvaient et soutenaient Kadhafi. Des gens qui, aujourd’hui, sont forcément opposés à ce qui se passe dans leur pays.

Une résistance kadhafiste

Vu le nombre d’armes en circulation en Libye depuis la chute du régime, des partisans du colonel n’auraient pas de difficulté à s’équiper.

Enfin, le pouvoir de Kadhafi, comme le parti Baas en Irak, reposait sur un système très organisé de clientélisme et de cellules locales, qui facilite généralement le passage à la résistance, comme les Américains s’en sont aperçus à leurs dépens en Irak.

Selon certains sites dits «alternatifs», une «résistance verte» serait donc très active en Libye, et elle s’en prendrait systématiquement aux milices de Benghazi, aux anciens responsables du régime passés au service du nouveau pouvoir, et aux intérêts américains.

Une attaque contre l’ambassadeur des Etats-Unis, considéré comme une sorte de «proconsul» de Washington sur place, s’inscrirait alors dans une telle campagne. Les tahloub, nom donné aux résistants kadhafistes, auraient déjà tenté de l’assassiner à Tripoli, et seraient parvenus à leurs fins à Benghazi.

Comme toujours, il est difficile de démêler le vrai du faux, informations et désinformations s’entrecroisant de façon inextricable dès que l’on aborde des questions de ce genre.

Mais, alors que l’on a présenté les opérations de l’OTAN en Libye comme une croisade pour la liberté, il est peut-être aujourd’hui inconvenant, voire gênant d’admettre qu’un an après la mort du dictateur, il se trouve encore assez de fidèles de son régime pour continuer à se battre.

Des opposants capables d’opérations audacieuses comme celle qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain, et qui ont tout intérêt ensuite à s’en servir pour mieux enfoncer un coin entre le nouveau pouvoir et Washington.

Car plus la présence militaire américaine se fera sentir, plus la population dans son ensemble reagira face à ce qu’elle ne pourra que ressentir comme une occupation étrangère (un calcul qui est sans doute aussi celui des islamistes).

Jusqu’à regretter un jour l’époque du Colonel contre lequel elle s’était soulevée?

Roman Rijka

 

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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