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© Damien Glez
© Damien Glez

Hollande va nous baga-baga comme les autres

L’Afrique a regardé le président François Hollande faire son Paris-Dakar-Kinshasa. Avec une curiosité plus que prudente. Et finalement blasée.

Ça y est: le président français François Hollande a foulé le sol africain. Un voyage express qui l’a conduit dans deux pays francophones: le ouest-africain Sénégal, bon élève de la démocratie réaffirmée et la centre-africaine RDC, embrouillamini politique mais plus grand pays francophone.

D’un bout à l’autre du continent, les réactions sont à peu près les mêmes. Partagées mais également réparties.

«Il faut pas nous baga-baga», lance Sylvestre l’Ivoirien, utilisant cette expression de nouchi qui signifie «faire tourner en bourrique» pour «rouler dans la farine».

«Ils commencent tous pareil, les présidents français, avec les mêmes mots: nouveau souffle, nouvelle amitié, nouveau nouveau bla-bla-bla…».

Puis il conclut sèchement:

«Hollande va nous blaguer-tuer, comme les autres!»

Pas de meurtre à l’horizon, juste des promesses non tenues…

Hollande le réparateur

Comme s’il voulait prolonger la désillusion de Sylvestre, le Sénégalais Adamar enfonce le clou: «Chacun chez soi et les vaches seront mieux gardées».

Ce sont pourtant les autorités sénégalaises qui ont tenu à montrer au président français que Teranga signifie bien «terre d’accueil». Tous les Sénégalais, c’est vrai, ne sont pas aussi bougons qu’Adamar. D’autant moins que le discours de Hollande devant l’Assemblée nationale sénégalaise est analysé, à Dakar, comme un raccommodage de celui de Nicolas Sarkozy, en 2007. «Bravo, il a lavé l’affront!», lance Oumou, vendeuse de pagnes.

«Il a compris que l’Africain est entré dans l’Histoire. Bien même!»

«Et en plus, dit-elle avec émotion, il a reconnu ce qu’a fait la France pendant l’esclavage».

«La réparation ne doit pas être que morale», a en effet déclaré Hollande, sur ce point, en conférence de presse.

Le match Hollande-Sarkozy

Ailleurs sur le continent, tout de même, on n’accorde guère plus de compétences historiques au nouveau président français qu’à l’ancien. «Lui qui n'a jamais voyagé ou si peu, savait-il seulement ou se trouvait l'Afrique?», s’interroge le Camerounais Keziah. «Je pense qu'il ferait bien d'apprendre l'Histoire de ce continent avant de prendre position et de prononcer des énormités». Sur un forum, un internaute anonyme voit en Hollande «un amateur dans toute sa splendeur» qui ne doit connaître «personnellement aucun chef de pays africains». Incongru: n’est-ce pas la tournure «personnelle» des relations entre chefs d’Etat qui fut longtemps mise à l’index par les pourfendeurs de la Françafrique?

Un enseignant burkinabè reconnaît l’importance symbolique de ce «contre-discours» de Dakar, mais précise immédiatement que «l’obsession qu’Hollande a pour Sarko doit cesser. Il est temps qu’il s’affirme pour ce qu’il est. On attend moins de réaction et plus d’action».

Toujours au Burkina, un directeur financier défend tout de même Nicolas Sarkozy:

«En 2007, ce monsieur a voulu taper du poing sur la table pour aviser les Africains. Dommage que ça les ait fâchés. Vous verrez qu’Hollande, malgré ses beaux discours, deviendra pire que Sarko par rapport à la politique africaine. Mais il n’a pas l’aura, la chaleur de son prédécesseur».

Aides chinoises et visas français

L’Afrique aura finalement vécu avec distance le séjour de François Hollande sur le continent. Bien sûr, on trouve toujours des foules pour agiter les bras au passage d’un président exotique. Mais on le regarde plus comme une curiosité que comme un messie. Comme dans son propre pays, la popularité d’Hollande s’est rapidement érodée sur le continent noir.

Les Africains n’attendent plus grand-chose de son pays qui fut pourtant une puissance coloniale. Plus rien? Si, tout de même: des visas. Des visas ou rien, pour les jusqu’au-boutistes du divorce franco-africain: «on ne veut même plus qu’il s’occupe de l’Afrique», lance Arzourma le Burkinabè.  

«On a la Chine pour nous aider. Si la France ne veut pas nous donner de visas, qu’elle nous oublie!»

Arzouma oublie peut-être que la République populaire de Chine boude son Faso qui a reconnu la république de Taïwan.

D’autres n’attendent même plus de visas. «Quand on voit la France devenir islamophobe, on n’a plus envie d’y aller. Nous, on est très croyant et on n’est pas des terroristes pour autant», évoque un Sénégalais.

Beaucoup, d’ailleurs —et plus qu’avant—, clament dans les maquis que les régimes africains en font trop, en termes de sécurité ou de protocole, quand un président français débarque.

Des actes, pas des discours

Ceux qui ne rejettent pas la France en bloc —et ne demandent pas de visas pour autant— attendent une intervention directe dans les conflits qui continuent de secouer le continent africain.

Le rappeur Kader est catégorique:  

«On ne veut pas des beaux discours du président français devant des politiciens africains corrompus. On veut que la France débarrasse le Mali des islamistes algériens ou pakistanais. Un point un trait. C’est pas la même chose qu’elle a faite à Abidjan? Ou à Tripoli?».

Dans les forums Internet ou dans les rues, beaucoup trouvent qu’on «ne "sent" pas Hollande dans les dossiers étrangers». Contrairement à Sarkozy qui, pour certains, «aurait déjà réglé la question syrienne, s’il avait été réélu». Manifestement, ce n’est pas seulement François Hollande qui a l’obsession de son prédécesseur…

«Qu’il le veuille ou non», semble répondre le directeur financier burkinabè, «Hollande finira par porter l’Afrique sur sa tête».

Si la réaction du continent à la visite de François Hollande est mi-figue, mi-raisin, c’est effectivement que les Africains sont sceptiques sur les discours. «Tout ça, c’est du théâtre, déclare Adamar. Hollande sert la main de Bongo, puis il sermonne Kabila». Il s’amuse tout de même de la situation: «Il passe la main dans le dos par-devant et il crache à la figure par-derrière!» Manifestement obsédé par la famille Bongo, Adamar attend que se traduise par des actes concrets la volonté du président Hollande de ne pas faire «obstacle à la lutte contre les biens mal acquis».

Le scepticisme avisé n’explique pas seul le manque d’enthousiasme. Il y a aussi que l’attention des Africains est occupée ailleurs. Contre la vie chère ou les tensions religieuses, il faudra autre chose que les discours de l’ancien colonisateur.

Damien Glez

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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