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Feu le président togolais Gnassingbé Eyadema à Lomé, le 13 janvier 2005. REUTERS/Noel Koukou Tadegnon
Feu le président togolais Gnassingbé Eyadema à Lomé, le 13 janvier 2005. REUTERS/Noel Koukou Tadegnon

Le fantôme d’Eyadema plane sur Lomé

Six ans après la mort de Gnassingbé Eyadema, le Togo n'a pas encore réussi sa transition démocratique.

Lomé, la capitale du Togo, autrefois baptisée «la Suisse de l’Afrique de l’ouest» du temps de son lustre sous le régime du général-président Gnassingbé Eyadema, peine encore à se remettre de ses quinze années de mise au ban par l’Union européenne, pour cause de déficit démocratique. Comme il est loin le temps où la France y avait concentré une grande partie de son aide au développement en guise de représailles contre des pays comme le Bénin et le Burkina, pour préserver cet îlot de la contagion révolutionnaire de ses voisins.

De «la belle» à «la poubelle»

Un tour hors du célèbre boulevard circulaire de Lomé permet de se rendre compte que la capitale togolaise —que ses habitants appelaient aussi affectueusement «la belle»— est devenue, ironisent certains Togolais, «la poubelle». Elle a, en effet, perdu de sa superbe d’antan. Les façades de plusieurs maisons sont là pour témoigner qu’un coup de badigeon n’est pas passé par là depuis quelques années. Et le nombre des «Kèkèvi», les fameux taxis-motos qui encombrent la circulation pendant les heures de pointe, a crû de façon considérable.

«Il n’y a pas de boulot et l’on doit manger. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de taxis-motos maintenant à Lomé. Le père est mort, mais le fils est là [Gnassingbé Eyadema et Faure Gnassingbé, ndlr]. Rien n’a changé», confie mon conducteur de taxi-moto.

Après la mort du général Gnassingbé Eyadema le 5 février 2005, beaucoup de Togolais s’étaient pris à rêver d’une aube nouvelle sur le pays, avec plus de démocratie, de justice, de respect des droits de l’homme et une alternance au pouvoir. Mais ils ont tôt fait de déchanter. Le tour de passe-passe par lequel Faure Gnassingbé a accédé au pouvoir en lieu et place du président de l’Assemblée nationale de l’époque, Fambaré Natchaba —que la Constitution prédestinait à cette fonction— a entamé leurs derniers espoirs d’une mise à mort de l’hégémonie du RPT (Rassemblement du peuple togolais) au pouvoir sur l’ensemble des autres partis politiques.

Les Togolais résignés

Les élections qui ont suivi, qu’elles soient législatives ou présidentielles —avec l’avènement de Faure Gnassingbé à la tête du Togo—, n’ont guère changé la donne au pays de l’ex-«timonier national». Bien au contraire, elles ont été émaillées de violences politiques contre l’opposition, en particulier les partisans de l’Union des forces du changement (UFC) de Gilchrist Olympio (fils du premier président Sylvanus Olympio) assassiné lors du coup d’Etat du 13 janvier 1963 à la suite duquel le sergent-chef Gnassingbé Eyadema accéda officiellement au pouvoir en 1967.

Le spectacle de milliers de Togolais fuyant leur pays pour se réfugier au Bénin et au Ghana voisins en dit long. Tout comme celui encore plus rocambolesque de militaires acquis à la cause du clan Eyadema filmés par les caméras de la télévision nationale béninoise, fuyant à grandes enjambées avec des urnes. Pour Mensah, un jeune diplômé sans emploi:

«Tant que l’armée majoritairement tribale que le général Gnassingbé Eyadema a soigneusement mise en place continuera à sévir, il ne faut guère espérer un changement politique notable. Nous en sommes réduits à cette situation. Le Togo est comme une monarchie. Eyadema est mort, mais son fils a confisqué le pouvoir avec l’appui de l’armée.»

A entendre certains Togolais, on a l’impression qu’ils se sont résignés à leur sort; pour la démocratie, il faut attendre la fin du règne de Gnassingbé fils. Depuis que l’opposant Gilchrist Olympio est passé avec armes et bagages du côté de la mouvance présidentielle en entraînant la scission de son parti, c’est Jean-Pierre Fabre, de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) qui essaie tant bien que mal de continuer la lutte avec l’autre figure de proue qu’est Yaovi Agboyibor, du Comité d’action pour le Renouveau (CAR).

Mais ce dernier est aussi affaibli politiquement par ses multiples flirts avec le RPT au pouvoir. Reste maintenant que les petits partis qui animent la vie sociopolitique togolaise parviennent un jour à fédérer un grand mouvement pour essayer de conquérir le pouvoir par les urnes. A condition que les élections soient réellement transparentes et que les résultats reflètent la vérité des urnes.

Un simulacre de liberté d'expression

En attendant des lendemains meilleurs sur les plans économique et sociopolitique, les Togolais se débrouillent comme ils peuvent, avec pour seul lot de consolation une réduction notable des violations des droits de l’homme et une liberté d’expression et de presse dans les textes. Autant d’acquis imposés par l’Union européenne au régime du RPT, dans l’accord politique global issu du dialogue inter-togolais [PDF] comme préalable à la reprise de la coopération économique avec le Togo, suspendue en 1992 [à la suite des manifestations organisées par l’opposition pour protester contre la nouvelle Constitution adoptée par le pays le 27 septembre 1992, et qui firent au moins 16 morts —50 selon l'opposition, ndlr]. Une suspension qui avait fait perdre au pays 350 milliards de francs CFA (environ 534 millions d’euros).

Pour le journaliste Lawson Drake, directeur de publication de l’hebdomadaire La Cible à Lomé, ancien directeur de la maison de la presse et ancien secrétaire général de l’Union des journalistes indépendants du Togo:

«La prolifération des médias n’est pas synonyme de liberté de presse. Certes, l’environnement juridique garantit aujourd’hui la liberté de presse, mais il y a les pesanteurs socio-économiques qui la restreignent».

Drake sait de quoi il parle, lui dont les éditoriaux et chroniques avaient été interdits sur les antennes de la radio Nana FM à Lomé par la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC) avant que la chambre administrative de la Cour suprême ne lui donne raison en dernier recours.

La crise est passée par là

La crise économique qui perdure fait que beaucoup de journalistes sont tentés de jouer le jeu du pouvoir contre rémunération. Du reste, dans les rues de Lomé, il est à remarquer la multitude d’échoppes, des cabines téléphoniques, d’étals de friperies —et j’en oublie— qui se dressent. Chacun y allant de sa méthode et de ses moyens pour survivre.

Beaucoup doivent aujourd’hui regretter certainement l’époque où «Assiganmè», le grand marché de Lomé où les femmes sont très actives, tombé carrément en décrépitude, attirait des acheteurs de toute l’Afrique de l’ouest, voire du centre —au point de fabriquer une classe sociale fort aisée parmi les grandes commerçantes dudit marché, et surnommées «Maman Benz», en raison du fait qu’elles brassaient d’importantes sommes d’argent et roulaient dans de rutilantes Mercedes Benz. Avec les avatars de la vie sociopolitique togolaise et la longue crise économique que le pays a connus, les «Maman Benz» ont disparu. Et avec elles leurs grosses voitures, en attendant une embellie économique qui se fait toujours désirer.

Un avenir difficile pour Faure Gnassingbé

Mais pour nombre de Togolais, tant que le fantôme d’Eyadema continuera de planer sur Lomé, ils pourront toujours attendre. Car dans un pays aux clivages nord-sud patents, même si Faure Gnassingbé, qui est sensible à la nécessité d’un changement, aurait pu servir de trait d’union entre le nord d’où vient son père, et le sud dont est originaire sa mère, il reste qu’il n’a pas la tâche facile, tant l’armée majoritairement tribale que lui a léguée son père et qui l’a porté au pouvoir n’est pas encore prête à lâcher du lest —de peur de perdre le pouvoir et ses privilèges.

Marcus Boni Teiga

Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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