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Collection d'Adama Paris au centre et les mannequins/ photo Nicolas Romain
Collection d'Adama Paris au centre et les mannequins/ photo Nicolas Romain

Black Fashion Week, vitrine des créateurs africains

Face à l’absence de créateurs africains dans les Fashion Week, la Black Fashion Week s’installe à Paris pour leur offrir une visibilité qui leur est trop souvent refusée.

Une procession de grandes silhouettes féminines habillées de bazin (tissu africain) et turbans noirs, parées de bijoux dorés, défilent les unes après les autres sur une musique de Youssou Ndour, chanteur et actuel ministre de la Culture et du Tourisme du Sénégal.

Tous les mannequins sont noirs ou métisses. Il ne s'agit pas de la Dakar Fashion Week qui a fêté ses dix ans en juin 2012 au Sénégal, mais bien de la première édition de la Black Fashion Week (semaine de la mode noire) à Paris.

Alors que la Fashion Week vient tout juste de tirer sa révérence, la Black Fashion Week (BFW) a pris ses quartiers dans la capitale de la mode du 4 au 6 octobre. Et pas n'importe où. Dans le très chic pavillon Cambon-Capucine, à deux pas de la place Vendôme et du Ritz.

Aux manettes, Adama Ndiaye alias Adama Paris, la célèbre créatrice franco-sénégalaise. L'objectif: promouvoir les créations du continent africain.

«Nous voulons simplement faire connaître, au-delà des frontières africaines, des créateurs très connus en Afrique ou dans leur pays, mais qui n'ont pas accès au marché international», explique Adama Paris.

«Pour les mannequins, en majorité noirs, c'est aussi l'occasion de défiler, car la plupart des podiums font appel à des blanches, plus chères, dont certaines se sont d'ailleurs désistées de la Black Fashion Week au profit d'autres défilés mieux payés», souligne-t-elle.

Tradition, modernité et futur

Un festival de couleur défile sous nos yeux. Broderies, soies, couleurs chatoyantes, tradition, modernité… Tous les styles se côtoient dans le catwalk (podium où défilent les mannequins). C’est une véritable immersion dans le continent africain avec un soupçon de modernité.

Les jupes sont courtes, les corsages décolletés, les robes volantes ou graphiques et des manches évasées suggérant le kimono s’invitent dans ce cortège de couleur. Le vêtement est précieux et attirant. Un vrai régal pour les yeux.

Collection du créateur américain Laquan Smith/ photo Nicolas Romain, le 5 octobre 2012

«Les créateurs africains n'ont absolument rien à envier à leurs collègues occidentaux en ce qui concerne la mode. La Black Fashion Week permet d’exposer le travail de nombre d’entre eux», souffle la Sénégalaise Mame Fa Gueye Ba, créatrice depuis plus de 15 ans. 

Des créateurs à l'ombre

Une exposition importante pour ces 15 créateurs, qui se sont donné rendez-vous pour ses deux jours de Black Fashion Week.

Laquan Smith venu tout droit des Etats-Unis, Jamila Lafqir du Maroc, Sophie Nzinga Sy l’Américano-Sénégalaise, l’Américain J-Cheikh, le Martiniquais Olivier Couturier, la Sénégalaise Mame Fa Gueye Ba. Mais aussi Martial Tapolo, qui représente le Cameroun, le créateur nigérien du Festival international de mode africaine (Fima) Alphadi, la Française Katrine Pradeau, le Marocain Karim Tassi, le Haïtien Zacometi, Thula Sindi venant d’Afrique du Sud, Elie Kuame, le Libano-Ivoirien et enfin Soucha qui représente la Tunisie et l’Egypte.

Collection de Soucha / photo de Nicolas Romain le 6 octobre 2012.

Les mots vitrines et visibilités sont sur toutes leurs lèvres. Longtemps restés au placard, il s'agit, pour eux, d'éveiller la curiosité et surtout de montrer l'étendue de leurs talents.

«Tous les designers veulent briller à Paris, c'est la capitale de la mode», sourit Adama Paris.

«J'ai déjà participé à d'autres BFW, celle de Dakar et Prague en particulier», se félicité Eli Kuame, créateur libano-ivoirien en pleine ascension. Dans la Fashion Week officielle, les intervenants aux noms à consonance africaine doivent se conformer à l'image qu'on a d'eux. C'est-à-dire, respecter les idées préconçues que l'on a de l'Afrique, alors que l'on peut apporter de nouvelles tendances.»

«Les critères sont très stricts pour intégrer les Fashion Week, ajoute le créateur nigérien Alphadi alias le magicien du désert. Et les créateurs les plus connus s'approprient nos codes en ne voulant pas que des créateurs de chez nous les fassent

Burberry, Armani et Gauthier en mode Afrique

Si les créateurs africains n'arrivent pas à percer dans le mainstream, la mode africaine, elle intéresse. 

Pour sa collection homme printemps/été 2012, l'enseigne Louis Vuitton s'est inspirée du tissu traditionnel masaï, la shuka (sorte d'etole), qui fait intégralement partie de l’héritage de ce peuple d’Afrique de l’Est., et qui a déjà inspiré de célèbres créateurs à l'instar de Georgio Armani pour sa collection printemps/été 1999.

Certains créateurs africains ont accusé la marque de faire du profit en exploitant l'héritage masaï. Cette collection a surtout posé la question de savoir pourquoi les Kényans n'ont pas eux-mêmes exploité et commercialisé leur tissu depuis tout ce temps.

«Le manque de financement a raison des designers africains», souligne Alphadi.

En plus de la shuka, le bogolan, un tissu teint suivant une technique utilisée au Mali, a également été repris par Oscar de la Renta à l’occasion de sa collection printemps/été 2008.

Même topo pour le wax, le fameux tissu hollandais qui habille quasiment toutes les subsahariennes. Des grands noms de la mode tels que Burberry ou Jean-Paul Gaultier ont utilisé le wax dans leurs collections.

«Alors que des créateurs africains travaillent cette étoffe depuis longtemps et sont trop souvent délaissés par le milieu de la mode occidentale qui le trouvait avant trop exotique », ajoute Alphadi. 

Collection Adama Paris, photo Nicolas Romain le 5 octobre 2012

Pas de podium pour les mannequins noirs

Les mannequins aussi restent à l'ombre.

«Il faut montrer différents types de beautés, peu de mannequins noirs ont la possibilité d'apparaître dans les défilés ou encore dans les pubs», analyse Alexis Peskine, artiste plasticien et collaborateur d’Adama Paris.

 «Il faut habituer les gens au fait qu'il y a de belles femmes noires. Il faut évoquer et mettre en avant ce genre de beauté, explique Alexis Peskine. La Fashion Week officielle est une White Fashion Week, tout ce qui est la norme est de couleur blanche.»

Ce grand métis aux origines afro-brésiliennes de par sa mère et franco-russe de par son père, s'exaspère de la situation..

Olivier Bahonda, mannequin d’origine afro-antillaise de 31 ans, tout de noir vêtu, fait le même constat:

«Je rencontre des difficultés à chaque fois que je postule pour des défilés. J'ai la taille, le poids, l'allure, mais pas la bonne couleur».

Et d’ajouter avec enthousiasme:

«La Black Fashion Week permet de créer une émulation pour un mannequin d'origine africaine, notamment en France. Le fait d'avoir été retenu pour le casting constitue un réel tremplin pour ma carrière

Collection Karim Tassi, photo Nicolas Romain le 6 octobre 2012

 

«La mode ne devrait pas avoir d'étiquette»

Vincent Mc Doom, président du jury de Miss Black France et personnalité médiatique française originaire de Sainte-Lucie aux Caraïbes, est dubitatif.

 «C’est dommage. On a vu durant cette Black Fashion Week des choses intéressantes, mais la mode ne devrait pas avoir d’étiquette. Le côté “black” me gêne. Et je sais de quoi je parle, lors de l’élection miss Black France, j’ai réalisé que c’était sectaire, et la presse ne nous a pas loupé», sourit-il, vêtu d'une robe moulante noire et juché sur des talons de 7cm.

Même son de cloche du côté de Jean-Jacques Picart, consultant renommé de la mode et du luxe:

«Pour moi, le talent n'a ni couleur ni nationalité. S'il s'agit d'une mode folklorique, typiquement africaine, pourquoi pas. Mais si ces créateurs ont pour ambition d'habiller les femmes de la planète, alors c'est sectaire», argue-t-il.

Ce à quoi répond Adama Paris:

 «Cette mode n'est pas faite par des noires pour des noires. C'est paradoxalement une mode multiculturelle, très variée et très instinctive, qui n'est pas codifiée contrairement à la mode internationale avec ses couleurs et ses tendances.»

«La Black Fashion Week n’est pas une question de couleur. Personne ne représente les créateurs africains dans les Fashion Week. Je me pose la question de savoir s’il y a une volonté, une envie de montrer nos créations», lâche Mame Fa Gueye.

«Dès qu’on organise un événement positif pour mettre en avant une culture ou une autre, tout le monde crie au communautarisme», dénonce Alexis Peskine. 

Malgré tout, la Black Fashion Week s’exporte. Après avoir posé ses valises à Prague puis à Paris, l’événement se rendra en novembre prochain à Montréal au Canada. Puis, direction Salvador de Bahia, au Brésil, en mars 2013.

Maïmouna Barry

 

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Maïmouna Barry

Journaliste franco-sénégalaise

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