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Dépouillement des urnes à la bougie, après l'élection présidentielle d'octobre 2011. © REUTERS/Akintunde Akinleye
Dépouillement des urnes à la bougie, après l'élection présidentielle d'octobre 2011. © REUTERS/Akintunde Akinleye

Le Cameroun est-il sous la dictature des réseaux mystiques?

Un ouvrage sulfureux fait polémique au Cameroun, qui accuse ouvertement les élites de maintenir le pays sous la coupe des cercles ésotériques et mystiques.

Le 14 octobre 2012, la franc-maçonnerie camerounaise célèbre son jubilé dont Paul Biya, le président du Cameroun, lui-même, présidera la cérémonie de clôture, selon La lettre du continent (N° 643, du 27 septembre 2012).

C’est le moment qu’a choisi l’auteur camerounais à succès, Charles Ateba Eyéné, pour organiser la promotion d’un livre effervescent, paru aux éditions Saint Paul à Yaoundé: Le Cameroun sous la dictature des loges, des sectes, du magico-anal et des réseaux mafieux. De véritables freins contre l’émergence en 2035 (La logique au cœur de la performance).

Tout un programme! Kilométrique et dense, son titre n’a eu aucune peine à trouver son public.

L’air est connu, la chanson aussi, que rythment des articles régulièrement parus dans la presse nationale et internationale.

Le «conspirationnisme» et la croyance au paranormal sont des marqueurs de la mentalité camerounaise.

Le sujet n’est pas nouveau, son traitement n’est pas des plus originaux. Mais, voilà, il y a comme un effet Ateba Eyéné.

Des intellectuels ont essayé de déployer le contenu de leur bagage sur des plateaux  de télévision pour décrédibiliser le travail de l’auteur. Ses détracteurs le taxent notamment de sophisme et de populisme.

Le paranormal érigé en norme

Dans une société plus voyeuse que liseuse, il est pourtant évident que le sophisme et le populisme se retrouvent à la télévision bien davantage que dans les livres.

Entre la situation analytique de l’écrivain et la posture critique de ses détracteurs, qui ne s’aventurent jamais sur le terrain de l’écrit, comme vaincus par avance dans un domaine où, pourtant, ils lutteraient à armes égales, on a comme le sentiment d’un fossé de jalousie et d’arrogance.   

On peut expliquer son succès par son acharnement au travail d’une part, il publie en moyenne deux ouvrages par an: il est le seul Camerounais dans ce cas-là; et par ceci que l’opinion publique le crédite d’une sorte d’authenticité d’autre part, on le trouve «vrai».

Il ne fait pas d’effets de voix quand il parle, ses phrases sont simples (sujet, verbe, complément) et ses mots ne semblent pas tous issus de la dernière édition du Larousse. Le procédé utilisé (sa syntaxe) et sa destination sociale (le public camerounais) font corps avec ses orientations thétiques.

Il existe des livres dont la forme est le principal et le plus explicite des messages (certains textes de Georges Perec ou d'André Gide), d’autres valent pour leur ton…

En ce qui concerne les productions d’Ateba Eyéné, ses problématiques recèlent toute l’essence et la matière de son œuvre, au-delà du traitement controversé qu’il en fait. Ce qui importe à chaque fois, c’est d’où il part, les problèmes qu’il soulève davantage que ceux qu’il résout. Après plus de vingt publications, l’œuvre qui se dégage est hétéroclite, et n’est réductible à aucune thématique.

Pourtant, elle est l’expression originale d’un combat dont l’unité est le sens moral qu’il veut imprimer à son action politique.

Charles Ateba Eyéné s’est progressivement imposé comme un agitateur, un éveilleur des consciences, chacun de ses livres contient des éléments dramatiques, des choses qui dérangent, des choses qui alertent, des choses auxquelles s’identifient visiblement la plupart des Camerounais, indépendamment de leur bord politique.

Charles Ateba Eyéné a lutté durement pour acquérir une reconnaissance, il s’est offert un doctorat et d’autres parchemins, a multiplié les interventions publiques, a noirci du papier, et a été gratifié au dernier congrès du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) d’une fonction de membre suppléant du comité central du parti du président Paul Biya.

Aujourd’hui, grisé par l’applaudimètre et une opinion publique qui lui est globalement favorable, il semble lutter pour (et contre) le pouvoir et attaque systématiquement ses camarades du parti, qui ne le ménagent pas non plus.

L’auteur des Paradoxes du pays organisateur n'entend pas résoudre les problèmes des Camerounais avec des signatures et des tampons; il n’existe pas du fait d’un chef-d’œuvre ou de livres époustouflants, mais plutôt en raison de la somme des petites choses qu’il produit.

Avant que l’opération Epervier (opération de lutte contre la corruption) n’atteigne sa vitesse de croisière, il avait tiré la sonnette d’alarme; avant la tenue du comice agropastoral d’Ebolowa (dans le sud du pays, en janvier 2011), bien de situations qu’il avait déplorées ont été revues.

Charles Ateba Eyéné a de belles intuitions d’écrivain et en matière de littérature produite au Cameroun, il est le reflet et la matière de ce que valent les Camerounais.

Contradictions et lacunes d'une œuvre

Dans son dernier livre, son intuition centrale est que le Cameroun est sous la dictature des médiocres.

Il ne s’en prend pas tant aux loges maçonniques en elles-mêmes qu’à leur improductivité. Autant les maçons et les rosicruciens sont des bâtisseurs en Europe, autant ils sont des prévaricateurs et des fainéants sous les latitudes tropicales.

Le succès de cet «écrivain TGV» (selon l'expression d'un journaliste camerounais, Venant Mboua) repose aussi sur un malentendu.

A priori, on le dirait fâché avec les ordres mystiques. A la lecture, il revendique des amis parmi les «sorciers» et défend le bilan des «cercles compliqués» sous d’autres cieux. Il se bat donc pour un strapontin qu’il gagnera probablement, sans étiquette mystique.

Charles Ateba Eyéné a parié sur les valeurs (il est le fondateur du Club éthique du Cameroun) et essaie, depuis, d’être conséquent par rapport à elles.

Il se peut que son point de vue dans son dernier ouvrage, par exemple, ne soit qu’un jugement de convenance, il se peut que, en dépit de tous les attributs de la scientificité dont il se pare (préface et postface de scientifiques, méthodologie évoquée, sources invoquées, etc.), son texte n’ait aucune validité scientifique intrinsèque. Ce n’est d’ailleurs chez cet auteur qu’une forme de prétention à la légitimité. Le fait est qu’il s’adresse au peuple et non à la communauté scientifique.

Il allègue une enquête réalisée dans des sociétés publiques, où on lui aurait demandé de présenter un «parrain».

Est-ce bien sérieux? Pour déposer une candidature spontanée, a-t-on besoin de rencontrer qui que ce soit? Pour répondre à une offre, il y a un canevas.

Le résultat qui motive ses conclusions est un faux positif, qui doit être contre-expertisé. Ses arguments, quant à eux, s’apparentent à des pétitions de principe et des raisonnements syllogistiques:

1— 95% de nos dirigeants sont dans des ordres mystiques.

2— Le Cameroun va mal.

3— Les ordres mystiques sont nuisibles au Cameroun.

Charles Ateba Eyéné ne prouve nulle part que ceux qui n’appartiennent pas aux loges sont les plus performants. Du reste, l’Etat peut-il récompenser tout le monde au même moment? C’est une vraie question, ça!

L’on entend régulièrement, chaque fois qu’un Camerounais est distingué à l’échelle internationale, cette espèce de sourd reproche à la République.

Il y aura toujours des génies méconnus, des talents non récompensés, des prophètes qui ne se révèleront qu’à l’extérieur, c’est dans l’ordre des choses. Alors, la compétence ne peut pas à elle seule tout faire.

En Afrique, les intellectuels, comme les militaires, ont suffisamment fait la preuve de leurs limites. Ce sont des politiques bienveillants qu’il nous faut et de vrais intellectuels, c’est-à-dire des gens dont on puisse mesurer la productivité intellectuelle.

Charles Ateba Eyéné pourrait être un bon politique et un intellectuel acceptable s’il se décomplexait et arrêtait de traîner ses diplômes dans les plateaux de télévision.

Mais si cela se trouve, c’est ce que veut le peuple, c’est là que réside l’élément d’identité de l’«ennemi public» du ministre Essimi Menye (minitre de l'Agriculture et du Développement rural, Ndlr).

La compétence est un critère du mérite, elle n’est pas tout le mérite. C’est une disposition dont nous pouvons nous servir ou pas. Le philosophe américain Noam Chomsky a établi à ce propos un intéressant corrélat de la performance.

Le fait est que ceux qui sont nommés au Cameroun sont tous pourvus de diplômes ronflants et de titres plus ampoulés que ceux de Charles Ateba Eyéné. Tous ceux qui sont nommés ont des parcours plus ou moins respectables. Très souvent ils sont suggérés par des cabinets internationaux ou des chasseurs de têtes.

Pour sa propre survie, un régime aussi peu démocratique que celui du RDPC ne peut se permettre de ne promouvoir que des imbéciles. Il y aura toujours une part d’irrationnel dans toute ascension sociale, il faut chercher ailleurs que dans les logiques de cooptation et de nomination les sources de l’inertie.      

Le parti au pouvoir comme cheval de Troie?

«Sur les 65 ministres et assimilés que compte le pays, 95% sont membres des cercles compliqués. Chez les femmes membres du gouvernement, certaines sources crédibles affirment que le pourcentage est de 100%. Au niveau des conseillers spéciaux et conseillers techniques à la présidence de la République et à la primature, 80% des responsables sont des fraters. Au niveau des directeurs généraux et des directeurs généraux adjoints, 79% fréquentent des temples. Parlant des directeurs, 90% sont adeptes des loges. Au niveau des sous-directeurs, 50% sont des initiés. Au niveau des chefs de service, 70% de ceux qui occupent des services juteux sont membres des loges.»

Ma source? Charles Ateba Eyéné, page 246 de son ouvrage au titre «compliqué».

L'auteur est soit un parfait imbécile soit un authentique génie. Il a dédicacé son ouvrage au président Paul Biya, «clé de voûte du système» qu’il dénonce. Il n’a, par ailleurs, jamais cessé de tresser des couronnes de lauriers à Emmanuel Sadi (un cacique du régime, ancienne plume du président et, aujourd'hui, ministre de l'Administration territoriale, Ndlr): cherchez l’erreur!

Comment peut-il à longueur de temps s’en prendre à tout l’environnement de Paul Biya et n’épargner que Paul Biya? Machiavel, «en feignant de donner les leçons au Prince en a donné de grandes au peuple».

 Charles Ateba Eyéné a dédicacé son dernier livre au prince: se sert-il de Paul Biya comme d’un paravent commode pour ses propres ambitions?

En réalité, il n’épargne pas Paul Biya. Il lui réserve ses attaques les plus subtiles. Dans le dessein, peut-être, de jouer un rôle décisif au moment de l’alternance qu’il prévoit pour... 2018, par malice plutôt que par conviction.

Il sait qu’elle peut intervenir n’importe quand, alors il se positionne et profite de la visibilité du RDPC dont il se réclame, pour mieux le torpiller: seuls les Camerounais l’intéressent, mais son équation est très «compliquée».

Il n’a pas encore les épaules suffisamment larges pour donner la réplique à ses camarades qu’il dénigre et qui viennent d’ailleurs d’obtenir la suspension provisoire de la vente de son livre.

La preuve, peut-être, que le Cameroun est très exactement sous la dictature de qui on sait.

Eric Essono Tsimi (écrivain camerounais)   

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

Ses derniers articles: Opération Serval: une néocolonisation choisie  Centrafrique: Biya snobe Bozizé  Depardieu, au Cameroun, les riches sont des dieux! 

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