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Manifestation d'habitants de Kasserine à Tunis le 25 janvier 2011. AFP/FETHI BELAID
Manifestation d'habitants de Kasserine à Tunis le 25 janvier 2011. AFP/FETHI BELAID

Tunisie: Kasserine, la ville où les martyrs sont morts pour rien

L'écrivain tunisien Taoufik Ben Brik est allé à la rencontre des habitants de Kasserine meurtris par la révolution tunisienne. Reportage.

Un gros ciel ensoleillé écrase les interminables maisons des quartiers chagrins, toutes identiques, toutes en chantier, à se flinguer un dimanche, à se shooter à longueur de veine (shooter à mort). Poulet rôti, chmenka (plat à base de boyaux) et sieste. Petit tour à Kasserine, ville martyre.

Parce qu’on a beau se la raconter, ça finit par vous «miner», vous perdez l’énergie du désespoir, c’est beau le temps d’une petite excursion exotique charitable, le temps d’un show bien lourd, Kasserine toujours un naufrage d’avance, Kasserine laboratoire du déclin…

Des chiffres qui ne font pas cadeau. 80% de chômeurs. 90% de sans-emploi chez les jeunes des quartiers défavorisés. 80% de la vie économique se passent au marché noir. Même la société de cellulose n’emploie que le 1/10e de son effectif. 

«On est un monde à part. Un second pays.»

Les gens de Kasserine adorent vous dire ça. De là, le vide, cette vague qui vous chope, comme dans certaines villes de l’intérieur, Sidi Bouzid, Siliana, Gafsa, Le Kef, Jendouba…

Les martyrs réclament vengeance

La place des martyrs, au bout d’une rue sale. Un poste de police calciné et muré. Et encore les milliers de petites maisons décervelées. Un quart-monde chômeur. Toute la ville est une ceinture de misère. Est-ce qu’il y a quelqu’un ici?

Comme réponse, la lueur d’une télé derrière une fenêtre sans carreaux ni rideaux. Une gargote encore ouverte. Dans le fond, un réparateur de bicyclette. Et puis, glisse doucement comme un cobra, un tank mirobolant…

Toutes les idées du monde sont nées, tout près, ici, à Kasserine. Où? Dans cette flaque de sang jamais asséchée, comme un flambeau toujours flamboyant. C’est le sang des martyrs tombés les 8 et 9 janvier 2011:  

Walid Ben Ammar, ,Abdelkader Ben Sallah , Walid Saadaoui, Ahmed Jebari, Sabeur Rtibi, Belgacem Rodhbani, Mohamed Khadhraoui, Raouf Bouzidi, Abdelbasset Gasmi, Said Rouafi, Yaquin Guermazi, Ramzi Ben Habib, Mohamed Omri, Yassin Rtibi, Marouene Jomni, Ahmed Boulabi, Wajdi Saihi, Ghassen Chniti, Slah, Hamad et les autres.  

Une stèle qui bout, qui crie vengeance. On raconte qu’ils reviennent chaque nuit réveiller Kasserine et ses quartiers et crier:

«Vous nous avez oublié.»

Il manque une seule idée pour que Kasserine brûle… VENGEANCE.

Et, si dans ce chemin escarpé qui mène à la place des martyrs, les shouhadas (martyrs) de Kasserine défilaient en rang un par un et étalaient leur histoire, il faudrait sept jours avant d’entendre les lamentations du dernier:

«On croit mourir pour la patrie. On meurt pour rien.»

La comptabilité macabre

Tous les corps armés ont participé à cette boucherie. (Police, garde nationale, armée nationale). Vingt shahids, quarante, cent? Peut être plus, peut être moins. La comptabilité macabre.

Combien d’années d’espérance de vie ensevelies à jamais sur l’asphalte? Combien d’orphelins, de mutilés, de veuves, de pères et de mères inconsolables? Combien de tombes à la place de la bonne terre à blé?

«Mon frère Mohamed Amine était sur le chemin de retour. Ils lui ont fait sauter la cervelle. A cinquante mètres de la maison de grand-mère. Il est mort le 8 janvier (2011, ndlr). Le jour de son enterrement, ses amis, dans le cortège funèbre sont tombés. Six mois après, son frère, Seifeddinne, est mort. Sa sœur Nour EL Houda est devenue épileptique. Aujourd’hui, j’ai 24 ans et je chiale doucement en évoquant ces jours terribles», dit Mounira Ben M’barki, sœur du martyr.

Pourtant à Kasserine, dans le jaune de la saison, dans la moindre commissure, ce 3 octobre 2012 ressemble à une guirlande qui, à travers tout le pays, rallume et ravive des petits feux de mémoire, de loupiotes de douleur, mais des liens aussi, des souvenirs plus vifs depuis janvier 2011, des souvenirs d’un enfant, d’un poster accroché au mur, d’un certificat de décès par balle au fond d’un tiroir.

Cette petite fanfare qui joue faux et ces petits drapeaux et ces familles de martyrs alignées et le discours d’un président farfelu renvoient à d’autres éclipses de notre pays, à d’autres oublis, nos peines, nos traîtrises, comme on lit dans les journaux de la place qui traînent. Reste à savoir, demande une mère d’un blessé de la révo’, ce qu’on se remémore de ce 3 octobre.

Nos martyrs ou les leurs? La révolution ou l’involution? La gloire du peuple? Que signifie shahid?

En traversant le Kef, Tajerouine, Tala, Kasserine, en longeant ces immenses cimetières à ciel ouvert, on pense à quelque chose de morbide, la preuve d’une formidable supercherie.

Pour toute récompense, on a fait aligner leurs noms sur une stèle misérable. Un fourre-tout. Sans distinction. Sans étiquette. Comment ne pas voir là la mort banale, déjà le je-m’en-foutisme? Et on pense à ce vers qui dit:

«Mourir pour la patrie est le sort du plus pauvre.»  

Pourquoi ils sont morts?

A Kasserine c’est comme dans une guerre. Paul Valéry disait: 

«La guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas.»

Pourquoi ils sont morts, les shouhadas de Kasserine? Les rescapés n’ont pas trouvé de réponse. Comment a pu se produire ce carnage? Cette hécatombe? Que la révolution soit vue comme sacrée ou banale ne donne pas la réponse.

«Pour moi, dit Abdelkader, un blessé, elle réside dans El Glayeb (le cœur). Il fallait manifester. Et on a manifesté. Une fois, deux fois, trois fois. Et, puis il arrive qu’on prend une bastos dans le thorax ou dans le cul. Et, il arrive aussi qu’on a dû prendre à bras-le corps le corps d’un copain mort.»

Et, il s’est tu et c’est dans ce silence que je vous emmène. C’est le silence des révoltés de Kasserine.

Cette ville qui a marché sur la dictature du général Ben Ali et l’a contraint à mettre un genou à terre. La seule chose que je rapporte. Les Kasserinois ont sauvé quelque chose de Tunis. C’est ce désir parfaitement saisi par Guillaume Apollinaire: 

«Il faut que je reçoive Ô mon Lou la mesure/Exacte de ton doigt/Car je veux te sculpter une bague très pure/Dans un métal d’effroi.»

Comme si on pouvait retrouver un trou de mémoire. En une phrase, une seule, elle a tout dit sur l’étrange aujourd’hui qui secoue Kasserine: «Notre peuple nous a trahi», assène Abdelkader Karoui, blessé de la révolution, avant de déclamer ces vers d’un poète soufi:

«Les larmes coulent/Sonne le glas de ma mort/Devine…/Je suis l’égaré d’un peuple qui  m’a livré…»

Qui est responsable de notre calvaire?

Abdelkader Karoui, 26 ans, blessé de la révolution, n’en veut pas aux quatre gouvernements (Ghannouchi, Sebssi, Troïka) qui se sont succédé sur son dossier.

Finies nos bassboussets (embrassades) et nos accolades fraternelles et les promesses en l’air qui mettent en colère Abdelkader.

Le trou de mémoire a fini par engloutir l’attente des dupes. Abdelkader veut retrouver un trou de mémoire. Un trou de mémoire, c’est la mémoire aussi. 

«Pourquoi on ne me soigne pas? Qu’est ce qu’on me reproche? Pourquoi personne ne se sent responsable de notre calvaire?» 

Sans responsabilité, pas de justice. Entre la fuite devant les responsabilités et l’inflation d’une responsabilité infinie, sans contours, floue, de discours, entre “on arrive, fuyons” et la balle encore coincée dans le baba, un tas de colère tourmente Abdelkader.

«Où est le peuple? Où est la révolution? Pourquoi cet oubli?»

Amnésie… «Je fous le camp pour Lampedusa.»

 «Quand je suis sorti manifester le 9 janvier, d’autres garçons étaient sortis avec moi. Ils étaient d’El Malaji, de l’autre côté de la cité Ezzouhour, comme moi, très jeunes, presque des enfants, comme moi; j’en connaissais quelques uns de vue pour avoir parlé avec eux, mais pas la plupart. C’était Slah, Raouf, M’hamed Amine, Ali, Houcine, le gros Abdelbasset, Ramzi…nous avons fait la révolution ensemble. Aucun d’entre eux n’a survécu. Tous morts. Le 1er était Raouf…Au début je m’entendais mieux avec son frère, qui avait mon âge, mais avec le temps, Raouf est devenu mon meilleur ami, le meilleur que j’ai jamais eu; on était tellement amis qu’on n’avait pas besoin de se parler quand on était ensemble. Il est mort sur la place du shahid. Vous savez depuis le 9 janvier 2011, je n’ai pas passé un seul jour sans penser à eux. Ils étaient si jeunes…Ils sont morts. Tous morts. Morts. Tous. Aucun d’entre eux n’a jamais goûté  les bonnes choses de la vie: aucun n’a jamais eu de femme pour lui tout seul, aucun n’a connu le bonheur d’avoir un enfant et de le voir à trois ou quatre ans, se glisser dans son lit, entre sa femme et lui, un dimanche matin, dans une chambre ensoleillée…»

Personne ne se souvient

A un moment donné, Abdelkader  avait commencé à pleurer: son visage et sa voix n’avaient pas changé, mais quelques larmes, au-delà de toute consolation, coulaient, d’abord rapides, le long de la surface lisse de son beau visage, puis, plus lents sur ses joues à la barbe clairsemée.

«Parfois, je rêve d’eux et je me sens alors coupable: je les vois tous, intacts, ils me saluent en plaisantant, aussi jeunes qu’autrefois puisque le temps n’a plus cours sur eux, aussi jeunes qu’autrefois, ils me demandent pourquoi je ne suis pas avec eux, comme si je les avais trahis, car ma véritable place était là bas, comme si j’usurpais la place de l’un d’entre eux; ou comme si, en réalité, j’étais mort dans une quelconque place de Kasserine et que j’étais en train de rêver d’une vie future avec une femme  et des enfants, une vie qui finirait ici, dans cette gare, pendant  que nous causons.»

Abdelkader continue à parler précipitamment, sans sécher les larmes qui coulent le long de son cou et mouillait sa chemise sport.

«Personne ne se souvient d’eux, vous savez? Personne. Personne ne se souvient même pourquoi ils sont morts et pourquoi ils n’ont jamais eu ni enfants, ni femme, ni chambre ensoleillée; personne et encore moins ceux pour lesquels ils se sont battus. Aucune rue misérable d’aucun village misérable de merde ne porte ni ne portera jamais le nom de l’un d’entre eux. Vous comprenez? Vous comprenez n’est-ce pas? Ah…mais je m’en souviens moi, et comment! De tous je me souviens  de Ramzi, de Raouf… Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça, il n’y a pas un seul  jour où je ne pense pas à eux.»

Mémoire de la révolution

Abdelkader cessa de parler, sortit un mouchoir, se moucha, et le fit sans pudeur, comme s’il n’avait pas honte de pleurer en public, ainsi que le faisait les vieux guerriers homériques, ainsi que l’aurait fait un révolutionnaire blessé de Kasserine. Il but ensuite d’un trait son café refroidi. La lumière faiblissait peu à peu. Kasserine s’apprête à rentrer dans sa nuit banale. J’entends à peine passer les voitures. Je me sens bien, presque heureux.

Je pensais:

«Il se souvient de ses compagnons pour la même raison que je me souviens de mes compagnons de route sous Zaba (surnom de Ben Ali) et qui sont morts aujourd’hui, Moncef  Marzouki, Mustapha Ben Jaafar, Mohamed Abbou, Khelil Ezzaouia, morts dans la névrose du pouvoir.»

Abdelkader, en revanche, se souvient de ses compagnons de sang décédés un an et demi plus tôt, et pourtant pas encore morts, précisément parce qu’il s’en souvient, ou peut être ce n’est pas lui qui se souvient d’eux, mais eux qui s’agrippent à lui, pour ne pas mourir complètement.

Pourtant, sans Abdelkader, pensai-je, ses amis mourront complètement. Car il n’y aura personne pour se souvenir d’eux et les empêcher ainsi de disparaître.

Taoufik Ben Brik

 

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

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