mis à jour le

Une femme dans le métro parisien le 28 octobre 2010. AFP/MIGUEL MEDINA
Une femme dans le métro parisien le 28 octobre 2010. AFP/MIGUEL MEDINA

Le jour où j'ai été tchipée dans le métro

Le tchip est une onomatopée qu'on retrouve dans presque toutes les diasporas africaines.

Avez-vous déjà été tchipé? Moi oui. A mon insu, car à l’époque, j’ignorais l’existence de ce verbe transitif. Heure de pointe dans le métro parisien, personne n’ose se regarder, ni faire le moindre mouvement, sinon les six personnes devant vous risquent de s’énerver. Au moment où vous vous apprêtez à descendre du wagon, vous bousculez un jeune homme, qui en l’espace de trois secondes vous lance un regard méprisant et vous tchipe. Aucun mot. Et pourtant son agacement n'échappe à personne.

Le tchip est une onomatopée produite par un mouvement de succion des lèvres contre les dents parallèlement à un mouvement opposé de la langue. Il n’est pas rare que l’onomatopée soit accompagnée d’un mouvement de tête, allant dans le sens inverse de la personne qu’on tchipe. Eh oui! L’exaspération est telle que la personne qui tchipe se détourne de celle qui la contrarie.

Djelissa et Lucky, deux collégiennes, originaires de Bondy, une ville de la région parisienne, prétendent tchiper une centaine de fois par jour.

«C’est mon métier», surenchérit Lucky en remettant son serre-tête rouge en place. Ni l’une ni l'autre ne tient en place. Appui sur un pied. Appui sur un autre.

«Au collège, quand une personne m’énerve ou me coupe la parole, je la tchipe. C’est instinctif! Je ne me souviens même pas à quel âge j’ai commencé à le faire, témoigne Djelissa, tout en regardant son amie avec un regard complice. Le tchip, c’est encore plus fort qu’une insulte.»

Quand un copain l’offense à la sortie du collège, elle le tchipe. Quand la professeure de français la sermonne, elle la tchipe.

Encore plus fort, car le tchip n’a pas d’équivalent dans la famille des insultes. Tchiper une personne, ce n’est pas exactement lui dire «tu m’énerves» ou «mais qu’est ce que tu es con». Non, le tchip ne se réduit pas à une vulgaire insulte. C’est peut-être là toute sa force.

Jean Christophe, d’origine antillaise, tchipe au quotidien avec ses amis «pour plaisanter», dit-il:

«Je tchipe avec mes potes sur le ton de la rigolade. Il devient presque un tic de langage dans mon groupe d’amis. Tout le monde l'utilise pour dire tout et son contraire. Par contre dans le cercle familial, ce tic-tchip reste prohibé comme toute autre insulte!»

Une onomatopée comme les autres

Jusqu’ici le tchip s’apparente à n’importe quelle onomatopée qui investit la langue courante, quitte à devenir un tic de langage.

Je me souviens d’une époque où j’utilisais l’onomatopée «touc touc», chaque fois que je parlais de mes activités. Ce son symbolisait alors ma capacité à passer d’une activité à une autre, avec simplicité et souplesse.

Pour le linguiste Philippe Hambye (enseignant à l'université catholique de Louvain), «le phénomène est effectivement fréquent voir courant. Le tchip est une onomatopée comme les autres. Certains l’utilisent tout le temps au même titre que «hum hum» ou «waou». Des emprunts à d’autres langues, il y en a tout le temps. La langue varie de façon continue et se renouvelle, car on y intègre de nouvelles expressions. On s’inspire souvent de ce que l’on a autour de soi, de ce qui se passe dans l’environnement.»

Le tchip est l’une de ces onomatopées, reprises et véhiculées par la majorité des cultures noires qu’elles soient africaines, caribéennes ou américaines.

Au Burkina Faso, cette onomatopée est appelée «Tchouro». Aux Etats-unis, les Africains-Américains utilisent l’expression “to suck his teeth”, ce qui signifie littéralement «sucer ses dents».

En Afrique, les onomatopées ont une place qu’elles n’ont pas Europe. La littérature orale africaine permet l’existence d’une variété d’onomatopées dont la littérature écrite est dépourvue.

«A l’oral, ces mots expressifs sont là pour illustrer et montrer ce qui n’est pas décrit. C’est un registre propre à l’oralité, car la voix et la présence physique de l’énonciateur permet d’illustrer tout cela», précise Ursula Baumgardt, co- auteur de Littératures orales africaines (éd. Karthala).

 

Le tchip, un marqueur identitaire

Cet ancrage africain de l’onomatopée et du tchip n’échappe pas aux élèves de deux classes de quatrième, dont j’ai évalué le niveau de connaissances sur le tchip.  

Tous (sans exception) associent le tchip aux communautés noires.

Une parodie de la série Bref (sur la chaîne française Canal+) met en scène un acteur antillais qui tchipe pour «exprimer son mécontentement» ou sa joie. Un tchip tous les dix secondes. Le tchip est le marqueur de son identité antillaise.

Au final, même si le phénomène est courant, le tchip est rapidement devenu «le marqueur d’un groupe restreint, une manière de signaler ouvertement son appartenance sociale et culturelle», selon le linguiste Pierre Hambye.

 

Guillaume, professeur de collège en région parisienne, entend ses élèves tchiper dans les couloirs et même en classe. Un phénomène qui ne touche pas seulement la diaspora africaine mais bien tous les élèves de sa classe:

«Par effet d’imitation, les autres élèves essaient de reproduire et d’intégrer cette onomatopée dans leurs discussions quotidiennes. Même en classe. C’est une mode à suivre, car elle permet d’entrer dans la catégorie des élèves rebelles et cool. Mais cela devient problématique quand des élèves ne savent plus distinguer cette manière de parler de la langue enseignée à l’école.»

Beaucoup de ses collègues remarquent que le tchip s’accompagne parfois d’une manière de répondre quasi-bestiale. Seulement des bruits, des sons.

Dans un collège du Val-d’Oise, toujours en région parisienne, j’ai pu sonder une classe de quatrième et une classe de cinquième.

Tous les élèves connaissent le tchip qu’ils définissent comme «un bruit de bouche». Filles comme garçons voient dans cette onomatopée, l’occasion d’exprimer son humeur avec «rapidité» et «facilité», sans que «personne sache véritablement l'intention qu'il y a derrière».

Echec de la culture dominante transmise à l’école

Lorsque les élèves tchipent, ils remettent non seulement en cause la langue dominante mais également les acteurs sensées la transmettre. Pauvre Guillaume.

Les jeunes collégiennes de Bondy que j'ai rencontrées lient leur usage du tchip à leurs origines antillaise ou africaine.

Une langue à part entière qu’elles utilisent avec leurs amis. Mais cela se fait-il au dépend de leur connaissance de la langue française? Pas forcément.

On peut tchiper et parler un français correct avec sa famille, ses collègues, son recruteur. Mais le risque pointé par Guillaume et le linguiste Philippe Hambye, c’est la difficulté qu’ont certains de sortir du tchip, du verlan, de la langue des quartiers. Parler à son patron comme on parlerait à son pote, c’est fatal!

Pour Philippe Hambye cela s’explique également par un échec de la culture dominante transmise à l’école.

«La culture scolaire a perdu de la valeur, car elle ne mène plus forcément à la réussite sociale. Leurs parents étaient prêts à jouer le jeu mais dès lors que cette promesse d’ascension n’est plus tenue, c’est plus difficile de faire accepter des normes.»

Nadéra Bouazza

 

A lire aussi

Le Canada, terre promise des Africains

Château rouge  ou le Paris exotique

Marseille, la plus grande ville comorienne

Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

Ses derniers articles: Dessine-moi un immigré  Une (re)naissance dans la douleur  Pourquoi l'Egypte n'aurait pas dû briser les sit-in pro-Morsi 

Antillais

racines

Être Africain aux Antilles

Être Africain aux Antilles

Racisme

L'autre combat de Thuram

L'autre combat de Thuram

Identité

Un film pour rafraîchir la mémoire

Un film pour rafraîchir la mémoire

identité africaine

coquetterie

Combien coûtent les tissages des Africaines?

Combien coûtent les tissages des Africaines?