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Une Africaine aux couleurs de la France, le 6 mai 2012, Paris. © JOEL SAGET / AFP
Une Africaine aux couleurs de la France, le 6 mai 2012, Paris. © JOEL SAGET / AFP

L'Afrique (re)devient une priorité française

Un document du ministère français de la Défense confirme la volonté de la France de faire de l'Afrique une priorité et trace les défis des 30 ans à venir.

Mise à jour du 11 octobre 2012: La France est prête à répondre à l'offensive des «terroristes» au Mali si elle devait se poursuivre, a déclaré le 11 octobre François Hollande. Lors de ses voeux au corps diplomatique, le président de la République a dit sa préoccupation à l'égard de la situation au Mali, qui a demandé l'aide de la France pour repousser les insurgés islamistes qui avancent dans le nord du pays.

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Côte d’Ivoire, Libye et maintenant le Sahel. Depuis 2011, la France multiplie les interventions militaires au sud de la Méditerranée, sur un continent qu’elle avait un temps délaissé.

C’est la seule région du monde, en dehors de l’Europe, où Paris peut encore changer l’Histoire.

Et, de ce point de vue, François Hollande s’inscrit dans la continuité de l'ancien président Nicolas Sarkozy. Car les considérations stratégiques l’emportent sur les calculs politiques.

La délégation aux Affaires stratégiques du ministère français de la Défense a récemment et fort à propos publié un plan prospectif dans lequel elle livre notamment sa vision de l’Afrique pour ces trois prochaines décennies.

«L’Afrique restera une zone de convoitises et de confrontations potentielles et une zone d’intérêt stratégique prioritaire pour la France», écrivent les experts à l’heure de la «chinafrique» triomphante.

«Le creusement des inégalités et l’instrumentalisation identitaire, en particulier dans des Etats fragiles, pourraient favoriser le développement de l’islamisme radical et de la menace terroriste (Sahel, Corne de l'Afrique) dont la France constituera une cible particulière», avertit le rapport.»

 Liens migratoires

La France avait oublié qu’elle est le pays occidental ayant le plus de lien avec l’Afrique. A travers l’histoire, les relations économiques et culturelles, la Francophonie, mais aussi et surtout avec les liens migratoires tissés ces dernières années.

Quel est le pays européen comptant le plus de populations d’origine musulmane? La France. Le plus de populations d’origine subsaharienne? La France avec la Grande-Bretagne. Quel est le seul pays occidental ayant plusieurs bases militaires en Afrique? La France encore.

Paris ne veut pas devenir le «gendarme de l’Afrique», se gardant bien d’intervenir sans mandat de l’ONU et agit de préférence dans un cadre européen.

La France, «puissance africaine», membre permanente au conseil de sécurité de l’ONU, n'en garde pas moins une influence importante sur le continent.

«Le renouvellement des accords de défense avec plusieurs partenaires africains confère à la France des responsabilités particulières en matière d’assistance, appelées à s’inscrire dans la durée», souligne le rapport.

Les nouveaux accords sont plus «transparents» que les anciens textes qui brillaient par leur opacité, favorisant tous les fantasmes, toutes les rumeurs. Mais des «trous noirs» dans la communication subsistent.

Paris est par exemple toujours gêné lorsqu’il s’agit de confirmer la présence de forces spéciales françaises au Burkina Faso. Elles sont pourtant installées depuis plusieurs années et leur présence constitue un secret de polichinelle.

Evacuer les étrangers

Paris a également tiré les leçons de son intervention à Abidjan en avril 2011, au plus fort de la bataille d’Abidjan.

«La présence de nombreux ressortissants français dans les villes, dans un contexte de forte insécurité, devrait renforcer la nécessité de disposer de capacités d’évacuation adaptées», insiste le rapport.

De nombreux Français étaient restés pendant plusieurs jours coincés chez eux ou sur leur lieu de travail à Abidjan, notamment dans les quartiers du Plateau et de Cocody, sans que les militaires français puissent les évacuer.

Les deux ponts stratégiques reliant le sud et le nord de la métropole ivoirienne étant aux mains de miliciens pro-Gbagbo.

Il y a eu des évacuations par hélicoptère, mais elles étaient dangereuses et n’ont concerné que quelques personnes, comme l’ambassadeur du Japon. D’autres moyens auraient pu être mis en œuvre comme des bateaux sur la lagune ou la mise en place de ponts provisoires.

De plus, comme le relève le rapport, les évacuations d’étrangers «devront de plus en plus être coordonnées au niveau international et avec les acteurs locaux, notamment privés».

Les militaires français étaient à Abidjan les seuls à évacuer les étrangers, occidentaux, mais aussi libanais et africains.

Le rapport semble suggérer que des sociétés locales privées pourraient, à l’avenir, les aider davantage.

Les experts français mettent aussi l’accent sur la nécessaire collaboration avec les organisations régionales et continentales africaines, tout en soulignant «l’insuffisance probablement persistante des instruments de sécurité collectif, placés sous l’égide de l’Union africaine».

Ce n’est pas demain que les forces en attente africaines interviendront seules, sans aide occidentale, pour résoudre un conflit sur le continent.

Zones grises

L'Europe doit donc prendre les devants et développer ses «capacités de prévention des conflits», notamment en raison du «risque de multiplication des “zones grises” susceptibles de porter atteintes aux intérêts européens (terrorisme, trafics illégaux…)».

En d’autres termes, l’Europe et surtout la France feront tout pour éviter que s’installe un nouvel Afghanistan au cœur du Sahel, un sanctuaire terroriste à moins de cinq heures d’avion de Paris.

Le chapitre destiné au continent noir est d’ailleurs intitulé «L’Afrique en marche?». Les experts s’interrogent et mettent l’accent sur des «tendances lourdes» plutôt inquiétantes.

«Le fondamentalisme voire la radicalisme religieux, tant musulman que chrétien, pourrait progresser, en l’absence de perspective d’intégration économique et politique des populations les plus pauvres et surtout des jeunes», selon le rapport.

Le Nigeria, en proie à des violences confessionnelles et communautaires, et à un degré moindre la Côte d’Ivoire de 2011, pourrait donner les signes précurseurs du cauchemar à venir.

«Parallèlement, et paradoxalement, les sentiments nationalistes et/ou panafricains pourraient se développer, parfois au détriment des intérêts occidentaux», selon les experts. 

Tout le monde garde à l’esprit les violents appels anti-français de leaders politiques pro-Gbagbo lors de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire.

L’avenir africain verra-t-il la multiplication de clones de leaders populistes comme Charles Blé Goudé ou de Julius Malema? On ne le souhaite pas.

Une plus grande corruption

D'un point de vue politique, le rapport reste d’ailleurs très prudent.

«La tendance à l’ouverture des sociétés devraient s’amplifier avec l’émergence de sociétés civiles mieux organisées et informées, mais aller de pair avec une plus grande corruption.»

Et «les régimes devraient rester, en règle générale, des démocraties formelles de nature patrimoniale, malgré l’émergence de contre-pouvoirs (société civile, presse, syndicats)». Entre une démocratie à la sénégalaise ou à la gabonaise, l’écart est grand…

Et le grand vent de révolutions ayant balayé plusieurs autocrates arabes devrait s’arrêter au Sahara:  

«Une extension généralisée en Afrique subsaharienne des poussées démocratiques arabes paraît peu probable», juge le rapport.

Mais la flamme peut s’allumer dans certains pays «dans lesquels une société civile solide fait face à un Etat fort ou un pouvoir bloqué» et «si certaines circonstances sont réunies (crise économique, élection grossièrement truquée…)», selon les prospections du ministère français.

C’est donc dans un environnement particulièrement mouvant et très instable que la France se prépare à intervenir au Sahel, en appui logistique, à la force ouest-africaine.

Paris y joue son avenir sur un continent convoité par les puissances émergentes du Sud. Et n’a pas droit à l’erreur.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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