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Concert de Cheb Mami à Oujda le 24 juillet 2011.  Youssef Boudlal / Reuters
Concert de Cheb Mami à Oujda le 24 juillet 2011. Youssef Boudlal / Reuters

Comment devenir une star immortelle du raï comme Cheb Hasni

En 1994, est morte une étoile du raï algérien. Retour sur la carrière d'un chanteur disparu à la force de l'âge.

C’est quoi un vrai chanteur raï à Oran?

Voici les conditions du métier, selon la culture oranaise, dix huit ans après l’assassinat de Cheb Hasni, l’icône.

D’abord mourir jeune 

Cheb Hasni, le raïman, «raïlove» est mort assassiné à 26 ans, il y a dix-huit ans justement. A 11 heures 58, il allait rejoindre son frère dans le quartier populaire de Gambetta, à Oran, capitale de l’ouest algérien et du chant raï.

Un jeune «admirateur» l’interpelle. Hasni revient sur ses pas, l’admirateur s’approche de lui pour l’embrasser, puis lui tire une balle au cou et une autre à la tête. Pour parfaire le boulot.

Cheb Hasni meurt. La nouvelle se répand et paralyse la ville. Des centaines puis des milliers de gens affluent vers l’hôpital, puis vers la maison du chanteur.

De son vivant, Hasni était un symbole, une icône, le plus gros vendeur de cassettes en Algérie, le plus accessible dans ses rues, le plus «oranais» avec ses gestes, sa mal-vie et son apolitisme.

Parfaite cible pour ceux qui voulaient en le tuant, provoquer des réactions, venger le califat raté du FIS (Front islamique du salut) ou faire basculer les opinions.

Quelques trois jours avant, le 25 septembre 1994, c’est une autre icône qui est enlevée en Kabylie: Lounès Matoub. La synchronisation devait être parfaite. Matoub sera assassiné quelques années plus tard.

Ainsi le chanteur ne vieillira jamais et aura l’âge de ses admirateurs, à tour de rôles et de générations. A coté de Hasni, Khaled représente les vieux, Mami, les quadras.

Qui a tué Cheb Hasni, alias Chekroun Hasni de son vrai nom en 1994? La guerre civile des années 90 et deux assassins qui se sont enfuits dans une Renault 12 avant d’être abattus. Depuis, on ne sait rien.

Assassinat sur fatwa? Meurtre pour provoquer un basculement populaire? Les doutes persistent. Hasni est mort jeune. Comme les grands chanteurs qui fabriquent l’éternité par la brièveté.

Ensuite, vendre beaucoup

Cheb Hasni reste le recordman des meilleures ventes raï de tous les temps et mauvais temps de l’Algérie.

Ses albums ont atteint le chiffre hallucinant du million d’exemplaires dans un pays où le raï n’a pas le soutien de l’Etat, des fonds publics, de la télé conservatrice, des majors inexistants, des industries de concert ou de clips et de spectacles.

Rien que du pur et du dur et du «hand made».

Presque vingt ans après son assassinat, Hasni continue de vendre, à tous, par tous et bat les records des chanteurs vivants. 

A l’époque, exploité, mal conseillé, débutant, il vendait tous ses droits et cassettes. Aujourd’hui Cheb Hasni est l’homme le plus piraté, le chanteur le plus écouté, le jeune Oranais qui n’a pas pris une ride mais seulement deux balles mortelles. Il est adulé même par ceux qui sont nés au moment de sa mort et qui n’ont pas connu la mode Hasni et l’âge d’or du raï.

A Oran, comme ailleurs, à Alger ou Casablanca ou Tunis, on écoute encore Hasni, on achète Hasni, on a le portrait de Hasni et on connaît l’histoire de Hasni l’homme assassiné.

Il faut avoir chanté beaucoup 

 

Cheb Hasni a enregistré plus de 150 albums, en huit ans de carrière, depuis son premier duo magique avec Zahouania, en 1986, pour l’hymne sexuel de cette époque: Beraka m’ranika (une baraque déglinguée).

«Nous avons fait l’amour dans une baraque déglinguée. Moi je l’ai prise et qu’ils aillent se faire F…»

Une blague circulait de son vivant: un homme se présente au disquaire pour acheter «le dernier album» de Cheb Hasni. Le revendeur lui répond:

«Celui d'hier matin ou celui d’hier soir?»

A l’époque, on parlait de pléthore et d’inflation chez les puristes, aujourd’hui on devine l’effort d’un Oranais pauvre contre la pauvreté héritée.

Le raï paye mal et les raïmen se font exploiter, essorer par toute une industrie locale depuis toujours. Les chanteurs raï travaillent généralement à la chaîne, en fast-raï pour pouvoir manger et dépenser.

Hasni chantait tout: raï, reprises de Julio Iglesias, de George Michael, oriental algérianisé, raï sauvage et sulfureux, mal-vie…, etc.   

Il faut avoir chanté quatre choses

El Visa, El Beida et Ezzargua (la blonde ou la brune), Oran perdue, l’espoir et le Consulat. Oranais typé, amoureux d’une Algérienne installée en France, père d’un fils unique, jeune et amoureux du football, Cheb Hasni a donc été le bon mélange: du premier album jusqu’à la mort.

Il puisait de sa propre vie ses paroles: il a donc chanté le visa refusé, puis l’exil, puis le retour, puis le désir de rester chez lui «Ghir H’na ouen dirou el galb (c’est ici que l’on doit avoir courage).

Il a aussi chanté ses amours déçues avec sa femme, la séparation. Tout le périple du couple de cette génération et de celle qui suit: l’amour est y déchirure, la séparation une mer ou un guichet consulaire, le fatalisme un livre anonyme et l’espoir une fierté.

Dans le répertoire du raï oranais, Cheb Hasni a été l’inventeur du love-raï, du néoromantisme et du sentimentalisme facile mais qui parfois coïncidait avec une expression sincère et émouvante du désir contrée et de l’attente que la mer ne comble pas.

Petit champs lexical de l’univers Hasni et donc oranais: le lycée (d’où sortent les jeunes filles), la séparation, le cabaret, monsieur le juge (Sid El Kadi), les adieux, Qui va élever mon fils (1990), Ezz’har (alias la Chance), Oran/La France (1992), Ma bkatch elhedda (1994, traduction: l’exil n’est plus intéressant), etc.

Toutes les chansons d’amour d'Hasni sont une biographie tumultueuse de son couple et une monographie d’Oran tel que vécue et vue par les siens.   

Il faut être visionnaire 

Quand, cet après midi du 29 septembre 1994, la rumeur avait annoncé la mort d'Hasni, Oran n’y avait d'abord pas cru.

La cause? Hasni avait déjà chanté son décès. «Hedertou fiya ou goultou mat» (vous avez lancé des rumeurs et vous avez dit que j’étais mort).

La rumeur passait en boucle en 1991: Hasni avait péri dans un accident de voiture. Il démentira par un album où il raconte un peu sa colère et les scènes de son enterrement avec des milliers d’admirateurs autour de son domicile.

«Que d’hommes et de femmes!»

Exactement ce qui arrivera en 1994. Au cimetière d'Aïn eL Beida, à Oran, où pour la première fois on vit des milliers de femmes assister à un enterrement, dans un pays où les sépultures sont un devoir d’hommes.

Il faut être généreux, désintéressé par l’argent

Cheb Hasni a été l’enfant d’un soudeur occasionnel et d’une femme de ménage. C’est «le fils du pauvre» version raï-urbain. L' Oran populaire des bas quartiers. L’enfant d’un lycée et d’une fugue et amateur de foot. Le football sera sa carrière imaginaire, un choix qu'il n'a pas fait. Car, Hasni était un excellent joueur, selon les siens.

Devenu riche, il restera pauvre et dépensera un peu son argent pour les siens, son quartier, sa ville.

Il faut être impossible à hériter, à filmer, à imiter

Cheb Hasni ne sera jamais remplacé à Oran ni ailleurs. L’industrie locale du raï tentera de mettre en orbite un jeune «Hasni Seghir», alias Hasni junior mais sans succès.

Le poids de l’aîné était lourd et sa présence trop forte. Son fils, Abdallah, aujourd’hui installé en France essaiera aussi de jouer sur la fibre, mais peine perdue. Son album Allach Ya Bouya Katlouh (Pourquoi ils ont tué mon père?) est à peine connu et sa vie subira le poids d’un père martyr et trop célèbre.

Le monde du cinéma tentera d’exploiter le filon avec un premier film: La dernière chanson, réalisé par Laïb Messaoud avec le scénario de Fatima Ouazene.

Sauf que le film a sombré longtemps dans la polémique et la guerre entre le réalisateur et la veuve tonitruante du chanteur et qui a remué ciel et tribunaux pour bloquer le film en sollicitant même le président Bouteflika.

Sa bataille éternelle fait la joie de la presse people locale et la dame force le trait en promettant une biographie écrite de sa main.

Plus dramatique encore, le réalisateur de l’un des documentaires sur la star, Djamel Kelfaoui, auteur du Cheb hasni, je vis encore, sera tué par un militaire algérien le 22 mai 2009, à Laghouat au sud algérien.  

Il faut être partout même si on n’est plus que dans une tombe 

Aujourd’hui Hasni a ses photos partout à Oran et ailleurs. Sur les affiches, posters, tee-shirt, en miniature, en autocollant auprès des jeunes revendeurs clandestins de tabac dans les rues de la ville.

On l’entend aussi dans les mariages, chez les alcolos ou après les chagrins d’amour ou de visa. Lors de son dernier concert à Alger, avec sa dernière chanson Mazal kayen l’espoir (Il y a encore de l’espoir), il avait rassemblé plus de 150.000 spectateurs.

Depuis, ils sont des millions, partout. Réconciliation nationale oblige, le pouvoir en fête l’image d'une victime du terrorisme.

Cette année, le Oran officiel a ignoré l’anniversaire. Témoin de l’homme, la photo présumée de son cadavre, publiée par le journal arabophone à sensation Echorouk et qui a provoqué le malaise.

Laisser le mythe de la chanson inconnue

Le «véritable» dernier album de Hasni est un mythe et beaucoup d’argent. Après le décès du chanteur, des maisons d’édition en feront un art du faux: des rushs de mixages, des versions refusées par le chanteur, des imitateurs de Hasni, des enregistrements amateurs lors de mariages ou de soirées privés… etc.

Pendant quelques années, le marché fut noyé par ses sosies, doubleurs, faussaires et imitateurs. Sauf qu’il en sera le seul survivant!

Kamel Daoud

 

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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