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Des Tunisiens au chômage bloquent l'accès du ministère du Travail le 20 avril 2012.  AFP/FETHI BELAID
Des Tunisiens au chômage bloquent l'accès du ministère du Travail le 20 avril 2012. AFP/FETHI BELAID

Voyage en Tunisie rebelle

L'écrivain tunisien Taoufik Ben Brik traverse les régions minières qui ont été le berceau de la révolution tunisienne. Des régions délaissées, qui ne cessent d'être dans l'opposition au pouvoir central.

Mise à jour du 8 octobre 2012 :Le gouverneur (préfet) de Sidi Bouzid, berceau de la révolution tunisienne, a été démis de ses fonctions à la suite des troubles qui ont secoué cette région du centre-ouest de la Tunisie depuis des semaines, a rapporté la presse le 8 octobre.

Le chef du gouvernement, l'islamiste Hamadi Jebali, a remplacé Mohamed Néjib Mansouri par Amara Tlijani, qui était jusqu'alors préfet de Kébili (sud).

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Il a la gueule de l’emploi. Un port de chef de guerre, une peau basanée, plus tannée que le cuir d’une crosse de fusil, des yeux de fauve, un buste imposant, sur chemise blanche-farine, et un pouvoir sur les autres qui transpire de tous ses pores.

Le charisme d’un meneur d’hommes, d’un caïd de bourgade, d’un bandit d’honneur. Un syndicaliste de la trempe de Farhat Hached, Habib Achour… Lula, le Brésil en moins. J’exagère peut-être. C’est permis!

Adnène Hajji, 58 ans, 30 ans de syndicalisme au compteur, instit, fils de boulanger, né à Redeyef, ville minière, non loin de Gafsa, porte du désert, au sud-ouest. J’ai bouffé cinq cents kilomètres à l’aller pour le rencontrer dans son fief.

Nous avons longé le second pays, les villes de la misère à la frontière algérienne: Kasserine (centre-ouest), Kairouan (centre), Sidi Bouzid et Gafsa, ces non-villes portuaires de la révolution des bourgades, qui suintent la guigne, implantées au bord des steppes alfatières.

Des villes-relais qui font le commerce de méchoui (agneau rôti ou grillé), makhroudh (gâteau à la semoule avec de la datte à l'intérieur) et kaftaji (viande hachée), mets du bled. Des gargotes misérables, des toilettes immondes et un soleil d’automne menaçant.

«Prenez les bateaux de la mort!»

On quitte Tunis, mais Tunis-la-misère ne nous lâchera pas. Sur la route, il n’ya que la route, une route qui mène au sud de nulle-part.

Des antenais (moutons) crucifiés, deux bourriquots, un salafiste en robe sale, quelques femmes voilées… Un pneu de camion sur une crête, dix sacs de blé, des bataillons d’ouvriers saisonniers, des corps dans les gares de Kairouan, Jelma, Sidi Ali Bou Aoun, serrés dans des suaires poussiéreux. Je n’ai pas réussi à comprendre ce qui peut retenir un être humain dans ces étendues de la désolation.

Tirez-vous! Faits comme les haragas (brûleurs de frontières, par la mer). Lampedusa, mon amour. Prenez les bateaux de la mort! Non, au lieu de ça, ils restent plantés, là, comme des cons.  

«Parce qu’ailleurs, c’est pire», me dit un pâtissier, vendeur de Makroudh, gâteau de la région.

Gafsa à mi-chemin. C’est Bombay. Cris, marchands ambulants, thé, café, eau, sodas, bombons, cigarette, GSM, pneus, chaises, journaux, jouets… Mille vendeurs pour chaque article.

Le bordel est plus organisé qu’on le suppose. Souk oblige, ordre bédouin. Si vous souffrez dans cette vie, tant mieux, la prochaine sera vachement mieux. Votre vie est un enfer? La prochaine sera un petit paradis et celle d’après encore plus misérable. On ne peut pas vous dire:

«Ça dépend d’Ennadha et votre bonne allégeance. Mais, encore un effort, encore quelques vies et puis, fini, fondu, heureux, bienheureux, Al Jana, le paradis des croyants (en arabe ndlr).»

Qui pousse les gosses à boire de l’alcool?

La route suit une frontière algérienne désirée, tant redoutée, comme la destinée. Steppes by steppes, des oueds à sec, des touffes bigarrées d’alfa…

Un troupeau de chameaux passe. Géants, les palmiers. Un relais où on sert du café moisi au lait brûlant dans des petits canons de vin. Puis l’aube sur des champs d’orge et des arbres mal entretenues, des villages et des gens qui, sans vergogne, accroupis, font leurs besoin, et d’autre qui, tous frais sortent des mosquées, n’attendent rien de cette vie.

Le centre du monde est ici. La fin du monde. Le monde s’arrête à Redeyef. Très précisément à l’endroit où Aïmen vient de reposer la bouteille de château Mornag, au milieu d’une planche pourrie qui nous sert de table, exactement entre le sel, les olives offertes par l’épicier Mahmoud et assiettes éméchées par une éternité de disette.

Le jour descend, humide et bleu, sur Redeyef. On prend le frais sous l’arbre rachitique avec ceux qui logent dans la bicoque où nous sommes invités. Aïmen, notre hôte, fait le pitre. Personne ne veut entendre ce qu’il raconte, même si c’est la vérité:

«Y a-t-il une vie avant la mort? Est-ce bien ça la vie? Redeyef mouroir, Redeyef, miroir. Qui pousse les gosses à boire de l’alcool? Le destin? Le climat? Comment fermer les yeux. A qui la faute? La mondialisation, le système politique, la religion, la tradition ou bien les nahdaouis au pouvoir qui défilent dans les rues de Redeyef avec des portraits de Ghannouchi hauts comme ça. Malédiction de Rdeyef.»

Ça ne date pas d’hier. Mohamed Dhaoui, enfant de la compagnie de phosphate relate:

«Philippe Thomas, qui a découvert le phosphate en 1987, s’en voulait à mort d’avoir implanté le cancer dans la région.»

Philippe Thomas débarque. Et Philippe Thomas installe ses mines et le bassin minier se développe. Le cancer se développe. La catastrophe urbaine, la malédiction, le record du monde de l’exploitation. Philippe Thomas écrit à sa mère:

«Je n’aurai jamais dû découvrir le phosphate. Tout autour, des villes qui crient la misère.»

Pas de grève générale

Onze heures, toujours à Redeyef après sept heures de trajet sur une route cabossée. On jette les amarres tout près du local de l’Union générale des travailleurs tunisiens, l’UGTT. Adnène Hajji n’y est pas.

Mercredi, le soir, il a fait le déplacement à Tunis, pour entamer (plutôt finir) des négociations scabreuses avec Khélil Zaouia, le ministre de tutelle. Une grève  générale était prévue pour le jeudi.

A la dernière minute, Hammadi Jebali, le chef du gouvernement nahdhaoui (constitué des membres d'Ennadha), qui rechigne à débloquer de l’argent pour payer les ouvriers des chantiers (el hadhayer), s’est plié à la volonté des syndicalistes locaux. Adnène Hajji dirige les pourparlers sous l’égide de la centrale syndicale, l’UGTT.

Manque de pot. Pas de grève générale. Pas d’Adnène Hajji. Sur quoi vais-je me rabattre. Redeyef est morne. Insignifiante. Rien à cirer. La ville est mal fagotée, sale et ennuyeuse. Aucune attraction. Les gens de syndical local nous prennent en mains. Ils étaient dix, vingt…

Taoufik Ben Ibrahim, prof de philo, Nooman Ben Ammar, chômeur diplômé, Ridha Ezzedini, ouvrier, Abelaziz Ben Soltan, professeur, Mohamed Dhaoui, chercheur, Ibrahim, instit, Ahmed Chibani, fonctionnaire à la mine, Hassen Laâbidi, retraité, Trek Halimi, instit, Adel Jrad, ouvrier, Mohamed Bouslalhi, ingénieur adjoint, Jamel Nafti, professeur, Mohamed, chômeur et les autres…

A chacun la parole, une histoire à raconter. A tour de rôle. Ils ont fait le tour et son monde en deux heures. Depuis la création de la compagnie (cobbania)), jusqu’à son agonie.

La mine employait plus de 3.600 ouvriers avant l’application du PAS (Plan d’ajustement structurel). Actuellement, il n’y a pas plus de 500. Un déclin ressenti et décrié en 2008, année de braise, quand Redeyef a prophetisé la révolution de 2011, janvier avant l’heure et a donné quatre martyrs et une flopée de prisonniers.

Tous, sans exception, réclament la reconnaissance de leur initiative.  

«Redeyef est le berceau de la révolution tunisienne.»

Tout a été mis sur table. Tout a été mis à plat. Les élections, la révolution, Ennadha. Avec un excès de conscience sociale et politique. Peut-être un peu trop pour un village de 30.000 habitants. Cette conscience est peut-être la seule attraction vendable, en l’absence d’une Tour Eiffel ou d’un monument comme la mer Egée ou la neige du Kilimandjaro.

Les ouvriers en marche pour la lutte sociale

Ici, on débat à longueur de journée. On palabre sur tout et rien. La chose publique est la leur. Ce sont les enfants de la police, de l’agora. La politique, l’opposition, la défiance à l’égard du pouvoir central coulent dans leurs veines. C’est leur sport local, leur foot.

Stop, pause. La sieste. On casse la croûte. Un banquet en notre honneur chez les Hlimi. Slata, brik, méchoui, margua et fruits à gogo.

Toute la famille a été réquisionnée pour nous servir. Hospitalité du Janoub,du Sud, oblige. Après l’indispensable thé au Sahara, tour touristique. Quartier européen, quartier des algériens, quartier des Marocains… Stèle des martyrs. Visite d’un gisement de phosphate épuisée, balade dans les galeries abandonnées, s’arrêter au bas d’une gigantesque laverie du minerai.

Et puis prendre le maquis, la montagne d’aimant, Essatha Zargua, qui surplombe les étendues de Saghdord, tout en brouillard, à la porte du grand Erg.

Retour au village. Café au forum social. Café et discussion. Remise en cause du statu quo et attaques virulentes contre les nouveaux révolutionnaires, ceux qui étaient avec Zaba et qui ont, par on ne sait quel sortilège, ont endossé l’habit du résistant. Ouled Ahmed le poète, jusqu’à Béji Caïd Sebsi, chef de Nida Tounes, parti en vogue, tous sont passés à la moulinette.

Leur langue fourchue n’épargne personne. Pour toute défense, je risque cette avance: 

«On ne peut pas importer tout un peuple d’ailleurs et exporter le notre via l’Arabie Saoudite, chez Baba Zaba.»

Peu convaincant. Juste à côté, des ouvriers des Hadhayers, les chantiers de l’Etat, qui font sit-in. Ils sont dans un état effrayant.

Dix jours auparavant, un des leurs s’est suicidé, en guise d’ultime protestation. Il fait nuit et Adnène n’est toujours pas là. Je commence à fatiguer. Je suis debout depuis deux heurs du matin et j’ai fumé comme Manitou. Cinq paquets de cigarette brune dans le thorax.

Redeyef, le Chiapas du Maghreb

19 heures passées. Le chef est là. Branle-bas général. L’attraction enfin, Je n’attends pas qu’il sirote son café. Je me lance. Je suis épuisé. L’homme est sûr, à l’aise dans le tic au tac. Clair, simple et intransigeant. L’intransigeance de ceux qui ont le partage pour religion.

Il me rappelle ce fameux soudeur, Lula, qui un jour a présidé aux destinées des Brésiliens, parce qu’il a su choisir son camp, le camp des humiliés et des offensés. Un sous-commandant Adnène, qui, avec, presque rien, mais pas rien, a su créer de Redeyef un Chiapas dans cet Arizona du Maghreb. Redeyef, mon Macondo.

Il a mis le cap pour le grand large.

«L’UGTT doit descendre dans l’arène politique, la fosse aux lions. Il n’a pas le choix. Et, c’est notre ultime choix, face à la droite, libérale et religieuse qui cherche à nous imposer son diktat, sa pax et son way of life.»

Sur Ennahdha, il ne mâche pas ses mots: 

«C’est le Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD, avec barbe à papa Ghannouchi. Si non d’où est-ce qu’elle a eu ses 1,5 millions d’électeurs. Ennahdha a pompé  sans vergogne dans l’ancien parti de Ben Ali… »

Je vois que l’homme n’est pas du même bois que nous et on s’en rend  bien compte.

«Il diffère de tout ceux qui ont échoué ici, dans la Tunisie des Zaba et des Zabala, avant la ligne d’arrivée. Il n’est peut-être pas moins vulnérable, mais le système ne l’a pas eu. Comment arranger pour passer au travers? Possible que le pouvoir n’ait  pas réussi à l’asservir assez tôt comme cela s’est passé avec nous. Possible que, à force de courir par monts et  vaux… de bûcheronner, de flamber, de faire les fêtes foraines, il n’ait jamais donné prise. Il est malaisé de faire mouche sur une cible mouvante», décrit Ridha Raddaoui, son ami inaperçu, originaire du bassin minier de Gafsa.

C’est Joe de Bukowski:

«il y a des types qui ne se laissent jamais casser. Même le trou, ça ne les guérit pas. Prenez Joe Stratz: on aurait dit qu’il avait passé sa vie au trou. C’était la tête de turc du gardien chef. Si le gardien chef était arrivé à casser Joe, il aurait pu tenir un peu mieux tous les autres taulards. »

Le combat dans une vie éternelle

«Avec Adnène, il fallait recommencer par l’essentiel. De s’y maintenir. Sur la brêche, sur la ligne de crête, première ligne, ligne de feu, ligne de partage des eaux. Il déraillait. Une façon de dire, ils m’auront peut-être, mais je ne les aurais pas aidés. Une façon de ne pas se rendre. Surtout à l’évidence. Autour de Adnène, les hommes tombent, des murs se dessinent. Il n’en a cure. Ah! Comme il se bat bien! Et surtout comme il aime se battre. Ce feu  dans la mêlée, d’où vient-il? De la nuit et des jours de son père, boulanger, qui lui a inculqué que la vie est éternelle, la mort est passagère ! On ne trouve que des chemins peuplés d’hommes vaillants dans le livre de ses origines», renchérit, non sans emphase, Ridha.

Adnène, un emmerdeur, un réfractaire? Le rebelle à qui ça tombe toujours sur la gueule. «Une tête brulée», avait dit un imam qui demandait sa tête. Pas si faux. «Syndicaliste», voilà le mot qui lui convient. Adnène Hajji le syndicaliste.

«Il aurait pu devenir un formidable braqueur, le chef d’une bande. Adnène est un bandit contrarié. Celui qui vole aux riches pour donner aux pauvres. Celui qui organise l’évasion, tout prévu,  tout planifié, on creuse le tunnel, mais pas  pour tout le monde, pour que tout le monde se libère. Liberté. La belle pour tous, sinon rien », dit Hamma Hammami, chef du Parti des Ouvriers Tunisiens (POT).

Nous quittons, tard, la nuit, Redeyef, dans l’espoir de ne plus revenir. On a eu ce qu’on voulait. On reluque la relique. Ya Basta! Je me demande, sincèrement, comment des hommes peuvent vivre dans un lieu, que même les animaux et arbres ont déserté. Pourquoi, ils ne brûlent pas la chandelle? Qu’est-ce qui les retient dans cette terre hostile, où tout est de pierre, même les pierres?

Taoufik Ben Brik

 

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

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