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Le président ghanéen John Atta Mills et le président américain Barack Obama sur une affiche à Accra. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Le président ghanéen John Atta Mills et le président américain Barack Obama sur une affiche à Accra. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Ghanéens et Noirs américains, même combat

Tandis que le Ghana célèbre le 54e anniversaire de son indépendance, son vice-président met en exergue le lien entre la lutte pour la libération de son pays et le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains.

Le 6 mars 1957, au douzième coup de minuit, à l’aube du nouveau jour, naquit une nouvelle nation. C’est à cet instant que l’Union Jack fut remplacé par un drapeau rouge, or et vert, marqué en son centre de l’étoile noire si caractéristique. La Côte-de-l’Or, sous domination britannique, devenait un pays autonome, le Ghana, première nation subsaharienne à s’affranchir du colonialisme.

Kwame Nkrumah, père de l'indépendance ghanéenne

Ce fut un événement historique, considéré comme la force qui encouragea les autres nations subsahariennes à œuvrer pour leur libération. Ce que l’on a moins tendance à évoquer, c’est l’impact que l’indépendance du Ghana eut sur le mouvement des droits civiques américains, ou l’impact que l’Amérique noire eut sur le Dr Kwame Nkrumah, l’homme qui mènerait son pays à la liberté.

La plupart des intellectuels africains de cette époque avaient fait leurs études supérieures en Europe. C’était habituel, voire normal. Toujours visionnaire, Nkrumah jeta son dévolu sur l’Amérique.

Il s’inscrivit à la Lincoln University, qui jouit de la distinction d’avoir été l’une des plus anciennes universités accueillant des noirs. Il y étudia l’économie, la sociologie et la théologie; il y reçut aussi une formation officieuse en politique raciale et fut initié aux difficultés des noirs en Amérique.

Quand Nkrumah n’était pas en cours à Philadelphie, il vivait à New York, dans le quartier de Harlem, où il gagnait difficilement sa vie en faisant des petits boulots aussi variés que vendeur de poisson dans la rue ou serveur à bord de navires marchands.

Nkrumah fréquentait des églises noires à Harlem et Philadelphie. Il se joignit à des organisations politiques noires comme la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), où il rencontra et commença à travailler avec l’universitaire W.E.B. Du Bois, qui devint rapidement son mentor.

À la fin de ses études à la Lincoln University, Nkrumah fréquenta l’université de Pennsylvanie, où il obtint une maîtrise en science de l’enseignement et philosophie. C’est là qu’un Kwame Nkrumah déjà politisé commença à mettre en forme ses idées de panafricanisme, ainsi que sa vision d’un continent libéré et unifié, un lieu où tous les peuples d’ascendance africaine pourraient retourner, qu’ils pourraient considérer comme chez eux.

Marcus Garvey, l’activiste jamaïcain défenseur de l’autonomie des noirs aux États-Unis, joua aussi un rôle décisif dans la vie et la formation de Nkrumah.

«Mais je crois», nota Nkrumah dans son autobiographie, «que de toute la littérature que j’ai étudiée, le livre qui m’a enthousiasmé plus que n’importe quel autre fut Philosophy and Opinions of Marcus Garvey. Garvey, sa philosophie de "l’Afrique aux Africains" et son mouvement "Retour en Afrique" inspirèrent beaucoup les Noirs d’Amérique dans les années 1920.»

Pendant ses études à l’université de Pennsylvanie, Nkrumah contribua à la création d’un département d’études africaines. Il mit également en place l’African Students Association of America and Canada, dont il fut le premier président.

Sachant tout cela, rien d’étonnant que certains des noirs les plus éminents de l’histoire américaine aient été présents pour assister à l’indépendance du Ghana. Ralph Bunche, sous-secrétaire aux Affaires politiques spéciales de l’ONU et prix Nobel de la paix; le sénateur Charles Diggs; le député Adam Clayton Powell Jr.; Mordecai Johnson, premier président noir de l’Howard University; l’activiste et syndicaliste internationale Maida Springer Kemp; Horace Mann Bond, premier président noir de la Lincoln University et père de Julian Bond; Martin Luther King Jr. et Coretta Scott King; et enfin Lucille Armstrong, représentant son mari Louis, qui ne pouvait venir.

Ghanéens et noirs américains, un combat pour la liberté

Richard Nixon, alors vice-président, était également présent. Une anecdote plutôt parlante circule sur la façon dont il approcha un groupe de noirs qu’il pensait ghanéens, et à qui il demanda: «Qu’est-ce que ça fait d’être libres?» «Aucune idée », répondirent-ils. «Nous venons d’Alabama».

Leur réponse n’illustrait que trop bien une remarque faite au vice-président par Martin Luther King au cours d’une réception organisée deux jours avant l’indépendance. C’était leur toute première rencontre:

«Je veux que vous veniez nous voir en Alabama», avait dit King, «où nous sommes à la recherche du même genre de liberté que celle que la Côte-de-l’Or est en train de célébrer.»

Cette référence répétée à l’Alabama et à la liberté était particulièrement émouvante, car l’indépendance du Ghana talonnait une grande victoire des droits civiques là-bas: le boycott des bus de Montgomery.

Ce mouvement, qui dura un an, avait débuté le 1er décembre 1955 quand Rosa Parks avait refusé de se lever pour céder sa place à un blanc dans le bus, et se termina en novembre 1956 quand la Cour suprême des États-Unis rendit un jugement déclarant que la ségrégation à bord des bus était inconstitutionnelle.

Dans son ouvrage African Americans in Ghana: Black Expatriates and the Civil Rights Era, Kevin Kelly Gaines écrit:

«L’accomplissement des exigences d’indépendance nationale ghanéennes et africaines influença de nombreuses luttes afro-américaines pour l’égalité entre citoyens.»

Au cours d’un entretien à la radio accordé par King pendant qu’il était encore à Accra, il déclara la chose suivante au sujet de l’indépendance du Ghana:

«Elle renouvelle ma conviction dans le triomphe ultime de la justice. Et il me semble que c’est un juste témoignage qu’au final, les forces de la justice triomphent dans l’univers, et que d’une manière ou d’une autre, l’univers lui-même est du côté de la liberté et de la justice. Voilà qui me donne par conséquent un nouvel espoir dans la lutte pour la liberté.»

Le Ghana, terre d'accueil pour la diaspora africaine

La relation intime forgée par Nkrumah entre le Ghana et l’Amérique noire s’est poursuivie. Du Bois, absent des célébrations de l’indépendance à la suite du refus du gouvernement américain de lui délivrer un passeport, se rendit au Ghana en 1961 et y passa le reste de sa vie.

La liste des Afro-Américains qui se sont installés au Ghana est longue, et comprend des gens comme la poétesse Maya Angelou, l’auteur panafricaniste George Padmore, l’écrivain Julian Mayfield et le révérend Pauli Murray, avocat et écrivain.

En 2001, le parlement du Ghana vota la loi du droit de résidence, qui autorise toute personne d’ascendance africaine à y élire domicile et à y travailler indéfiniment. Le Ghana est le premier pays africain à avoir proposé une telle ouverture au peuple de la diaspora.

«Il revient aux Africains de décider de l'avenir de l'Afrique», a déclaré le président américain Barack Obama lors de son discours au parlement ghanéen en juillet 2009. «Les peuples d'Afrique sont prêts à revendiquer cet avenir. Dans mon pays, les Afro-Américains —dont un grand nombre d'immigrés récents— réussissent dans tous les secteurs de la société. Cela, nous l'avons accompli en dépit d'un passé difficile et nous avons puisé notre force dans notre héritage africain.»

Pendant qu’Obama parlait, je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point il était juste que le premier président noir des États-Unis ait choisi le Ghana comme destination pour sa première visite officielle en Afrique. Un merveilleux hommage à une relation ancienne et chargée de valeur, qui a influencé nos destins mutuels.

John Dramani Mahama, vice-président du Ghana, écrit actuellement un ouvrage documentaire sur l’Afrique.

Traduit par Bérengère Viennot

John Dramani Mahama

Vice-président du Ghana.

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