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Capture d'écran. Tunisie le 2 mai 2012. Reuters/Zoubeir Souissi
Capture d'écran. Tunisie le 2 mai 2012. Reuters/Zoubeir Souissi

Erythrée: la contrebande d'Etat qui fâche les Soudanais

Une imposante caravane de contrebande a été interceptée par les douaniers soudanais, avant d'avoir pu entrer en Erythrée.

Quatre-vingts camions rouillés roulaient à pleins gaz, en file indienne, vers l'Erythrée.

Pourtant habitués à traquer les contrebandiers dans la région, les gardes-frontières de Kassala, la grande bourgade de l'est du Soudan, n'ont pas hésité longtemps.

L'immense convoi, formé de vieilles guimbardes aux plateformes déglinguées et de pick-up Toyota, n'avait pas l'air de vouloir s'arrêter.

Une importante caravane de véhicules non identifiés filaient à toute allure vers la turbulente dictature érythréenne, dont le territoire commence derrière les djébels (montagnes) qui surplombent la ville: l'incident était grave, il fallait les intercepter.

Les Soudanais ont alors ouvert le feu, crevant les pneus, perçant les réservoirs.

Dix camions troués d'impacts de balles ont été interceptés. Une quarantaine est parvenue à fuir dans le désert, quelque part au Soudan. Une trentaine a franchi la frontière érythréenne.

A bord des véhicules arrêtés, les gardes-frontières soudanais ont trouvé des bidons renfermant 142.000 litres de carburant, essentiellement du kérosène, 140 sacs de farine et 12 sacs de blé. Onze chauffeurs ont été menottés et conduits au commissariat de Kassala.

Selon le site  alrakoba, qui a révélé cet incident, le 24 septembre, les trafiquants ont admis qu'ils agissaient pour le compte de l'Erythrée, en contrepartie de 7 millions de livres soudanaises, soit environ 1.200 euros.

On leur avait demandé de faire une demi-heure de route entre la zone de chargement à Kassala et le village de Mukeserat, de l'autre côté de la frontière, le long d'un parcours où l'on compte pourtant pas moins de onze stations-service.

A raison d'une vingtaine de voyages par mois, a expliqué l'un des trafiquants à la police soudanaise, cela représente une petite fortune.

Aviation clouée au sol

Il est plus que probable que ce très imposant chargement de kérosène était destiné à l'aviation érythréenne.

Les vieux Mig-21 et Sukhoï-25 et 27 de l'Eritrean Air Force sont en effet cloués au sol par les sanctions internationales et la désuétude de leurs équipements.

D'ailleurs, dès 2011, le Monitoring Group de l'ONU sur la Somalie affirmait:

«La flotte de la force aérienne érythréenne comporte 22 appareils à hélice fixe et 7 appareils à hélice rotative. Sur ce total, seuls 7 sont actuellement considérés comme opérationnels.»

Malgré ces handicaps, l'aviation érythréenne, commandée par le puissant général Tekle Habteselassié, a été fréquemment utilisée pour livrer des cargaisons de Kalachnikovs, de lance-roquettes et de munitions au groupe djihadiste somalien al-Shabab.

Des témoins ont d'ailleurs régulièrement rapporté à la presse ou aux diplomates étrangers que des appareils immatriculés en Erythrée étaient présent sur les tarmacs des aéroports de Mogadiscio ou de Kismayo.

Il semble donc qu'Asmara, qui vit également dans la crainte d'une invasion éthiopienne, fait tout ce qui est en son pouvoir pour maintenir sa force de frappe aérienne et ses vieux Antonov en état de voler.

Zone de contrebande historique

Que la contrebande de biens, d'armes et d'hommes batte son plein autour de Kassala et de la zone frontalière n'est pas nouveau.

A l'époque de la guerre d'indépendance (1961-1991), la guérilla érythréenne utilisait déjà sa base arrière soudanaise, non seulement pour soigner et entraîner ses hommes, mais aussi pour acquérir des fusils et du teff (blé utilisé pour fabriquer les galettes) pour les maquisards et les habitants des territoires libérés.

Les barons du marché noir soudanais se sont ainsi constitués de confortables rentes, qui ne se sont certainement pas taries avec la descente progressive de l'Erythrée dans la dictature et l'exode de sa jeunesse.

Ce qui est nouveau, c'est d'abord que le trafiquant ait avoué que le convoi avait été payé par la République d'Erythrée.

Ensuite, les autorités soudanaises, liées par une amitié ambiguë au gouvernement érythréen, ferment d'habitude les yeux sur les trafics transfrontaliers, elles qui ont suffisamment maille à partir avec la communauté internationale.

Mais cette fois, elles ont décidé d'agir, sans que l'on sache exactement quelles étaient leurs intentions.

Quoi qu'il en soit, Khartoum n'entend probablement pas laisser la bride sur le cou de l'imprévisible président érythréen Issayas Afeworki, alors que les anciens rebelles du Congrès Beja, naguère activement soutenus par l'Erythrée, viennent de dénoncer les «fausses promesses» du Soudan, lors de la signature d'un accord de paix en 2006, faisant craindre une reprise des embuscades dans la région.

Les sanctions internationales et les pénuries

L'embargo sur les armes, ainsi que les multiples sanctions décidées par le Conseil de sécurité à l'encontre de l'Erythrée, commencent manifestement à resserrer l'étranglement financier du président Issayas Afeworki et son clan de généraux.

Les pénuries sont fréquentes, à Asmara comme dans les campagnes. Les Erythréens récemment sortis du pays racontent qu'il n'est pas rare que de longues queues occupent les trottoirs devant les boulangeries, les boucheries et les poissonneries.

Dans ce pays de salaires de misère, l'essence est hors de prix: 9,58 dollars le gallon au dernier relevé (un gallon représente à peu près 4 litres, soit environ 2 euros le litre, Ndlr).

On ne trouve plus grand chose dans les épiceries, sinon de l'huile, un peu de sucre et des légumes cultivés dans le pays. Les familles de la diaspora envoient souvent des colis avec des pâtes, du chocolat, des conserves, à leur parents restés en Erythrée.

Depuis cette année, les habitants d'Asmara doivent par ailleurs supporter les fréquentes coupures d'électricité, dues à l'état de délabrement de la centrale à diesel de Hirgigo et l'absence de pièces de rechange, que l'on doit nécessairement payer en dollars aux commerçants soudanais.

Or, le manque de devise forte est tel dans le pays que toute importation devant être réglée en liquide doit être approuvée par le bureau du président, qui établit «les priorités» de la nation.

Dans les coins les plus reculés du sud et de l'ouest érythréen, des poches de famine se sont donc créées, après plusieurs années de sécheresse.

Dans les rangs de l'armée de conscrits, entassés dans les baraquements qui balisent les frontières, les jeunes recrues sont mal nourries.

Le visage émacié des évadés qui parviennent à rejoindre chaque jour les camps de réfugiés du Soudan ou d'Ethiopie en témoigne.

Mais les «priorités nationales» du gouvernement érythréen se trouvent dans la remise en route de son aviation militaire, en plus de quelques sacs de grain.

Léonard Vincent

 

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Léonard Vincent

Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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