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Naufrage du ferry Le Joola, 26 septembre 2002 © REUTERS/Stringer
Naufrage du ferry Le Joola, 26 septembre 2002 © REUTERS/Stringer

Joola: le deuil des familles passe par le renflouage de l'épave

Le renflouage du ferry qui a coulé au sud du Sénégal, le 26 septembre 2002, est toujours attendu. Pourtant cette opération est plus que nécessaire si l'on veut que les familles des victimes puissent faire leur deuil.

Mes voyages dans la région de Ziguinchor (capitale de la Casamance) m'ont permis de mesurer l'ampleur de la tragédie du bateau Le Joola. Ils m'ont également permis de constater que le deuil n'est pas encore effectif.

Dix ans après, les douleurs et souffrances des familles des victimes du Joola restent intactes. La permanence marquante de ces souvenirs douloureux est amplifiée par l'absence de sépulture.

Le Joola n'est toujours pas renfloué. Un renflouage exigé par les familles des victimes au lendemain du drame.

L'Etat sénégalais fait semblant d'avoir bien compris le message des familles de victimes sénégalaises, africaines et européennes.

Des promesses jamais tenues

Quelques jours après le naufrage, le ministre sénégalais de l'Intérieur de l'époque déclarait dans un de ses communiqués, que «le Joola était tiré vers les côtes».

Depuis lors, plus rien! L'Etat avait fini de faire le deuil sur l'épave, laissant les familles dans le doute et sans deuil. Ce même Etat, au moment de prendre une décision sur le renflouage ou non de l'épave, a pris langue avec des «psychologues» et non avec les concernés (familles de victimes).

Ces psychologues contactés par l'Etat ont déconseillé à l'Etat le renflouage. Motif: l'épave pouvait constituer un second traumatisme pour les rescapés et les familles de victimes.

Quelques mois voire quelques années plus tard, on a constaté que c'est l'effet inverse qui s'est produit. C'est plutôt l'abandon de l'épave dans les eaux maritimes qui crée des effets traumatiques et cauchemardesques pour les familles de victimes.

Nous tous avons perdu des êtres chers, mais on a pu les enterrer dignement. Et nous allons régulièrement au chevet de leur tombe pour prier pour le repos de leur âme. Cette tombe nous soulage. Elle nous permet de faire des prières et d'être plus proches de nos chers disparus. Pourquoi donc refuser ce droit aux familles des victimes?

Il n'existe aucun obstacle religieux ou culturel par rapport au renflouage de l'épave. Et chaque être humain a droit à une tombe. Même si les chances de trouver des corps dans l'épave sont minimes, l'essentiel c'est qu'elle soit renflouée; elle pouvait contribuer grandement à l'effectivité d'un deuil dans beaucoup de familles sénégalaises, africaines et européennes.

Renflouer pour ne pas oublier

A l'an IV du naufrage du Joola, en 2006, Nassardine Aïdara (coordinateur du comité pour la création d'un mémorial en hommage aux victimes du Joola), dans une contribution intitulée «Le régime de l'alternance et le naufrage du Joola», revenait sur l'importance de procéder au renflouement de l'épave:

«Le renflouement est un acte de respect de la dignité humaine (...) Il est une demande forte des familles de victimes. D'abord pour des raisons religieuses. Toutes les religions insistent sur l'importance des rites funéraires et du deuil.»

Les rites funéraires occupent également une place importante dans les us et coutumes de plusieurs ethnies présentes dans la région de la Casamance où sont originaires plus de deux tiers des victimes du Joola.

Dans cette partie sud du Sénégal, certaines ethnies procèdent souvent à ce qu'on appelle l'interrogatoire funéraire. Le mort est interrogé pour savoir les causes de son décès.

C'est seulement à l'issue de cet interrogatoire que les parents du défunt procèdent à certains sacrifices pour délivrer l'âme du disparu.

On comprend donc aisément les conséquences fâcheuses engendrées par le non-renflouement de l'épave dans cette région du Sénégal et bien d'autres contrées africaines ou européennes.

Dix ans après, il est presque impossible de retrouver un corps, mais il faut renflouer ne serait-ce que pour l'effectivité du deuil et pour lutter contre l'oubli.

Papa Moctar Selane, journaliste et cinéaste sénégalais, réalisateur du film Le Joola, l'ancre du souvenir

 

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