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Une déplacée somalienne à Mogadiscio, septembre 2012. © REUTERS/Ismail Taxta
Une déplacée somalienne à Mogadiscio, septembre 2012. © REUTERS/Ismail Taxta

Le printemps somalien n'aura pas lieu tout de suite

La Somalie a encore de nombreux défis à relever pour se hisser au rang des pays démocratiques et pour lutter efficacement contre les terroristes shebabs.

A Mogadiscio, après le double attentat suicide du 20 septembre, qui a fait 14 victimes et la tentative d'assassinat du président huit jours auparavant, l'hypothèse d'un printemps somalien semble, malgré tout, prématurée.

En effet, ensevelies sous les macabres manchettes des dernières semaines, certaines nouvelles sont étonnamment bonnes: le parlement somalien, récemment nommé, vient d'élire Hassan Cheikh Mohamoud comme président, et d'en faire le premier chef d’Etat post-transition du pays.

Pour la Somalie, il s'agit d'un tremblement de terre —mais pas pour les raisons qu'avancent la plupart des observateurs.

L'élection de Mohamoud est loin d'annoncer la fin des 21 ans d'effondrement de l’Etat somalien. Elle ne fera pas non plus cesser, tout d'un coup, la violence endémique qui meurtrit le pays.

Ce nouveau président prend les rênes d'un gouvernement défaillant qui n'exerce qu'un contrôle de façade sur la capitale, Mogadiscio, et doit faire face à la menace réelle, même si moins forte qu'à une époque, d'al-Shabaab, une filiale d'al-Qaida.

Dans le meilleur des cas, il faudra des années à ce gouvernement pour accroître et renforcer son autorité.

Et même si cette élection conclut huit ans d'une transition politique profondément défaillante, le nouveau gouvernement de Mohamoud doit encore l'achever —la tâche est ardue.

La véritable signification de l'élection de Mohamoud —comme celle, deux semaines auparavant, de Mohamed Osman Jawari, le président du parlement fédéral— c'est de montrer combien la société civile somalienne est encore bien vivante, même si des années de violence politique ont forcé ses meilleurs éléments à quitter le pays ou à se retirer de la vie publique.

Dans cette élection, c'est une mobilisation citoyenne et très bien organisée qui s'est manifestée, une mobilisation contre le gouvernement corrompu et illégitime du président de transition, Cheikh Sharif Cheikh Ahmed, et son entourage mafieux.

Selon une enquête de l'ONU, 70% de l'aide étrangère et des autres sommes allouées au gouvernement de Cheikh Sharif entre 2009 et 2010 se sont volatilisées, ce qui a hissé la Somalie au rang de gouvernement le plus corrompu de la planète, selon le classement 2011 de l'ONG Transparency International.

Il s'agit peut-être du début de la version somalienne d'un printemps arabe, avec toutes les incertitudes que cela comporte. Un printemps sans manifestations, sans balles, juste des bulletins de vote —et beaucoup de volonté, de jugeote et d'action collective de la part d'une coalition de leaders politiques ou issus de la société civile qui n'avait qu'un seul objectif en ligne de mire: défaire le président sortant.

Pratiquement personne n'a vu la chose venir. La dernière année du gouvernement fédéral de transition a été sinistre.

Certaines étapes essentielles —comme la rédaction d'une Constitution— ont fait l'objet de manœuvres dilatoires, sont passées en force, ou n'ont été effectuées qu’à moitié; le gouvernement de transition était paralysé par la corruption et par des luttes intestines, et le pays se relevait à peine d'une grave période de famine.

Voulant à tout prix la formation d'un gouvernement central, des diplomates de l'ONU ont mis au point une «délégocratie» —où des délégués nommaient des délégués qui devaient sélectionner d'autres délégués. On peut comprendre qu'un tel procédé n'ait eu que peu de légitimité aux yeux des Somaliens.

La plupart des observateurs étaient convaincus que les parlementaires ainsi nommés seraient à la botte des «seigneurs de l'argent» somaliens —une faction belliqueuse et boiteuse d'entrepreneurs politiques qui, depuis 2009, s'est imposée sur les finances du gouvernement de transition pour s'acheter des allégeances et s’enrichir personnellement.

Mais au lieu de cela, c'est un mélange de nationalistes, d'islamistes modérés, d'hommes d'affaires et d'intérêts interclaniques qui ont eu raison de Cheikh Sharif et de ses partisans.

Mohamoud, issu de la société civile, est un éducateur et un bâtisseur de paix. Finaliste opposé à Cheikh Sharif lors du second tour, il a réussi à le battre à plates coutures.

Dans les critiques faites à cette élection, l'idée que les deux camps aient profité de dessous-de-table est souvent avancée, et c'est probablement vrai. Mais ce n'est pas le plus important.

L'essentiel, c'est qu'au sein d'un rapport de force entre deux coalitions rivales, ce soit une «élite constructive» —un groupe célèbre et admiré pour avoir bâti des universités, des hôpitaux, mis sur pied des institutions caritatives et des entreprises durant les longues années de la guerre civile— qui l'ait emporté face à une élite de parasites, dont l'énergie a totalement été investie dans le détournement de fonds publics.

La victoire de Mohamoud a électrisé les Somaliens, et la communauté internationale en a été à la fois surprise et soulagée. Les perdants se répartissent en deux groupes: les seigneurs de l'argent et ceux de la guerre, qui pensaient pouvoir encore profiter du statu quo, sans oublier al-Shabab.

 
Les miliciens somaliens d'al-Shabab, septembre 2012. © Reuters/Omar Faruk

Cette élection a été un coup très dur pour les terroristes. Pendant des années, la corruption et les errements du gouvernement de transition ont été parmi les principaux leviers de recrutement du groupe jihadiste.

Al-Shabab jouissait du soutien de nombreux Somaliens frustrés et désœuvrés, en partie parce que l'alternative n'avait rien d'inspirant.

Aujourd'hui, ce soutien s'évapore à mesure que les Somaliens se rallient derrière le nouveau gouvernement. Le gouvernement de Mohamoud représente donc une menace existentielle pour Al-Shabab qui, même si le mouvement est affaibli, est toujours capable de mener des attaques terroristes dévastatrices.

Dès lors, on peut s'attendre à ce qu'al-Shabab tente le tout pour le tout pour atteindre et discréditer le gouvernement, y compris en élargissant sa campagne terroriste aux pays voisins de la Somalie.

Mais sur un front parallèle, le gouvernement de Mohamoud doit aussi livrer bataille contre la mafia et les seigneurs de l'argent et de la guerre, aujourd'hui marginalisés. Ils ont démontré leur volonté de recourir à l’intimidation et à la violence politique et, pour le nouveau gouvernement, le danger qu'ils représentent n'a rien à envier à celui d'al-Shabab.

Pour autant, malgré tous ces défis, les opportunités sont réelles et la communauté internationale devra, en réponse, dérouler les bonnes stratégies. Il ne peut pas s'agir du paquet cadeau habituel, avec ses engagements de bonne gouvernance et son droit aux aides étrangères.

Plus que d'argent, c'est d'espace politique qu'aura besoin le gouvernement de Mohamoud. Les Somaliens veulent leur propre gouvernement, leur propre politique.

S'ils veulent voir cesser les agissements des seigneurs de guerre et des djihadistes, ils veulent aussi la fin de la domination étrangère.

 C. Mohamud, le président somalien, lors de son investiture, 16 septembre 2012 © Reuters/ O. Faruk

Mohamoud est face aux aspirations de ses concitoyens, à leur volonté de réduire l'influence des Nations unies et des pays donateurs et d'avoir, progressivement, davantage d'ascendant sur l'Union africaine et ses opérations de maintien de la paix en Somalie.

Les étrangers doivent respecter le désir des Somaliens de reconquérir leur souveraineté et ils doivent laisser au nouveau gouvernement l'initiative des propositions politiques, afin d'améliorer sa responsabilité et la mise en œuvre d'une bonne gouvernance.

La communauté internationale devrait aussi anticiper la possibilité que le gouvernement Mohamoud, s'oriente vers les factions «rachetables» d'al-Shabab, dans l'optique de négociations et d'un futur accord. Maintenant qu'un gouvernement post-transition est en place et qu'al-Shabab est suffisamment affaibli, le moment est peut-être opportun pour tester une telle stratégie.

Mohamoud devra aussi, sans doute, trouver des compromis similaires avec les seigneurs de guerre et de l'argent, afin de maintenir la paix dans son pays.

Ce genre d'accords pourraient angoisser les Etats voisins et les pays donateurs occidentaux, mais les étrangers devront les comprendre et s’accommoder des prochaines négociations complexes entre Somaliens.

Mohamoud est un homme droit et sérieux, il a de l'expérience et le respect des Somaliens, de l'intérieur comme de la diaspora.

Les astres n'ont jamais été aussi bien alignés pour la Somalie et l'espoir de voir ce pays sortir de vingt ans de crise, de guerre et d'effondrement étatique n'a jamais été aussi vraisemblable. Essayons de ne pas y faire obstacle.

Ken Menhaus (Foreign Policy)

Traduit par Peggy Sastre

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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