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Des chiites qui brûlent un drapeau américain à Karachi, le 11 février 2006.REUTERS/Athar Hussain
Des chiites qui brûlent un drapeau américain à Karachi, le 11 février 2006.REUTERS/Athar Hussain

«Charlie a caricaturé le pape, pourquoi pas Mahomet?»

Journaliste à Charlie Hebdo, Zineb el Rhazoui, Franco-Marocaine, explique pourquoi elle est favorable à la publication des caricatures du Prophète.

SlateAfrique - Vous travaillez à Charlie Hebdo. Vous êtes d’origine marocaine. Comment réagissez vous à la publication des caricatures du prophète Mahomet?

Zineb el Rhazoui - Il faut d’abord délimiter sur quel terrain on se situe. Si on juge ces caricatures du point de vue artistique, on a le droit de trouver ces dessins excellents ou mauvais, vulgaires ou grivois, bêtes et méchants.

Mais si on les juge sur le terrain du droit, est-ce que ceux qui jugent ces caricatures seraient prêts à affirmer qu’on a quand-même le droit de les faire en tant que journalistes?

Ils sont prêts à tergiverser sur la liberté de pensée et attaquent le travail de Charlie. Je comprendrais que l’on dise que ces caricatures sont de mauvais goût, chacun peut en faire la lecture qu’il veut. Mais, je pense que Charlie en a tout à fait le droit, sans entrer dans des considérations de goût.

Ensuite, sur le moment choisi pour publier ces dessins. Cela a été l’élément massue de nos détracteurs. Mais, que voulaient-ils que l’on fasse? On est journalistes ou on ne l’est pas.

Nous nous devons de commenter l’actualité comme tout le monde, mais aussi à notre façon. Et l’actualité de la semaine c’était cela: des hordes de barbus enragés qui ont tué un ambassadeur, qui ont brûlé des bâtiments au Bangladesh et à Téhéran. On ne pouvait pas manquer cela.

On a commenté cette actualité avec la méthode de Charlie, qui est avant tout un journal satirique. Et la caricature écorche par définition. Elle est irrévérencieuse même. Elle n’est pas là pour faire plaisir aux caricaturés ou pour les caresser dans le sens du poil. 

On nous a également reproché de vouloir jeter de l’huile sur le feu, en mettant en danger la vie des Français vivant à l’étranger. Je pense qu’on ne peut pas faire endosser la responsabilité à des journalistes d’actes violents qui seraient commis à Tripoli ou à Kaboul.

Il faut être clair: les seuls responsables de ces actes, ce sont leurs auteurs, pas les journalistes. En tant que journalistes, nous n’avons pas à nous substituer à une logique de responsabilité d’Etat. Ce n’est pas notre devoir. Le nôtre c’est de travailler sur l’actualité, de respecter la déontologie journalistique qui est très claire et qui est de ne pas faire d’appel à la haine, ni de diffuser de propos racistes ou ou de faire des appels à la violence, etc. Tant que nous n’enfreignons pas ces règles je ne vois pas pourquoi, nous devrions nous en priver.

Zineb el Rhazoui © Tous droits réservés.

SlateAfrique - Le dessin avec l’étoile collée sur les organes génitaux du Prophète fait vraiment partie de l’actualité?

Z.R.: Disons que c’est la ligne éditoriale de Charlie. Il a caricaturé dans des positions extrêmement délicates le pape, Jésus ou encore Nicolas Sarkozy (ex-président français). Je ne vois pas pourquoi Mahomet ferait exception.

Il faut que les détracteurs nous disent clairement s’ils veulent que nous respections une interdiction religieuse musulmane. Je crois que, nous, en tant que journalistes satiriques français, dans un pays où, jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas de délit de blasphème, on a le droit de le faire.

Je sais que le blasphème ne fait pas plaisir à tout le monde mais il faut être conscient que ces groupuscules de barbus —qui prétendent s’exprimer au nom d’un milliard et demi de musulmans, comme moi, parce que je suis de culture musulmane, même si je suis athée, et au nom d’une majorité de musulmans croyants et peut être même pratiquants— même s’ils n’apprécient pas le contenu de Charlie, ils n’iraient jamais égorger un ambassadeur.

A chaque fois que nous aurons des réactions violentes, nous aurons la confirmation qu’on a là un tabou bien coriace. Et à ce moment-là, en tant que journalistes satiriques, nous aurons le choix entre deux options: soit on se couche en nous disant que c’est dangereux et qu’on ne touche plus à Mahomet, soit on se dit qu’on a le devoir de repousser les lignes de la liberté d’expression.

SlateAfrique - Vous n'ignorez pas que ce genre de dessins peuvent susciter la colère de certains musulmans et provoquer des vagues de violence...

Z.R.: En faisant ces dessins, je ne dirais pas que nous nous attendions à ce genre de réactions exactement. Mais cela ne nous surprend pas. Nous avons déjà eu affaire à eux.

En 2006, lors de l’affaire des caricatures danoises et, en 2011, lorsque nos locaux ont été incendiés avec deux cocktails Molotov parce que nous avions sorti un numéro spécial intitulé Charia Hebdo.

Donc, on se disait qu’il y aurait comme ce type de réactions à chaque fois que quelqu’un dans le monde, que cela soit Charlie ou un autre, dessine le Prophète. Soit il est assassiné, soit il est sous surveillance policière à vie. 

Vous savez que nous avons à Charlie plus de procès avec les extrémistes catholiques qu’avec les musulmans, sauf qu’eux n’égorgent personne pour se venger.

C’est seulement lorsqu’il s’agit des musulmans que l’on fait un maximum de bruit. Quant à la notion de responsabilité, je reste très prudente.

C'est-à-dire qu’un journaliste, avant d’écrire, même s’il sait qu’il est dans son droit, doit considérer les réactions violentes et criminelles des uns et des autres. Nous ne pouvons pas être responsables de quelqu’un qui commettrait un crime à la publication tout à fait légale d’un contenu journalistique.

En ce qui me concerne, et je le dis aussi au nom des journalistes de Charlie, on a fait quelque chose de tout à fait légal en France. Les réactions que l’on craint, et pour lesquelles on devrait cesser de faire notre travail sont des réactions illégales et criminelles.

Ces gens, qui sont en Afghanistan, en Tunisie ou encore en Libye, qui n’attendent que le petit truc pour sortir et égorger du blanc ou de l’Occidental, ceux-là, sont dans une approche belliqueuse et n’attendent que le prétexte pour le faire.

Si ce ne sont pas les caricatures de Charlie, c’est autre chose. Je rejette complètement ces sous-entendus et allégations qui voudraient que Charlie soit responsable d’actes criminels de gens à Islamabad.

SlateAfrique - Que répondez-vous à ceux qui affirment que Charlie Hebdo cherchait avant tout à se faire un coup de pub?

Z.R.: Il faut être très honnête par rapport à cela. Quel est ce journal qui n’est pas content d’écouler ses tirages?

Je pense que notre métier c’est aussi cela. On est tous ravis d’avoir un peu de succès et que notre travail arrive à un maximum de lecteurs. Si c’est lucratif tant mieux, surtout pour un journal qui est en difficulté financière.

Mais, on ne peut pas dire que le but recherché était uniquement celui-là. Si ce n’était que cela, je pense qu’il aurait était beaucoup plus facile pour Charlie de faire dans le people.

Maintenant, il est vrai que pour ce numéro on a écoulé 75.000 exemplaires rien que le premier jour. Mais, sincèrement, sortir cet argument pour un journal qui a été attaqué en novembre 2011 et dont les locaux ont été complètement saccagés, qui a essuyé des pertes matérielles colossales, je trouve que c’est un peu cher payé juste pour un coup de pub.

Mais, évidemment, tout le monde à la rédaction se dit satisfait des ventes. Mais, ce n’était pas le but premier.

Ce n’est pas un argument très honnête surtout venant de la part de directeurs de journaux bien fournis en pub, et qui, je le suppose, ont des revenus très confortables. Charlie Hebdo refuse de prendre de la pub, et le salaire le plus haut chez nous est de 3.500 euros.

SlateAfrique - Etes-vous inquiète pour votre sécurité?

Z.R.: Non, je n’ai pas peur des barbus. Mais, il se pourrait que les choses changent dans l’avenir. Et auquel cas, je serai probablement amenée à vivre sous protection policière.

Je m’en passerai bien. mais elle me serait utile quand on voit le type de réactions qu’on pourrait avoir en face. Je sais que je suis vulnérable de part mon identité généalogique et culturelle. Je suis une arabo-berbère, sensée être musulmane. Pour le moment je n’ai pas subi d’attaques personnelles.

Slate Afrique - N'avez-vous pas peur de devoir vivre toute votre vie sous protection policière?

Z.R.: Si, un peu. D’autant que j’ai bien envie d’avoir une vie normale, fonder une famille et d’avoir des enfants. Mais, il faut crever l’abcès de cette interdiction que les fondamentalistes veulent nous imposer, sinon, il va falloir attendre cinquante ans avant de tenter de nouveau. C’est une question de principe.

Si je n’avais pas eu cette conviction, ma vie aurait été beaucoup plus simple. Au Maroc, si j’avais voulu faire des concessions sur mes principes, j’aurais pu avoir un boulot très bien payé.

Mais que vaut le confort matériel lorsque l’on ne porte aucun message? Si j’avais voulu faire le sacrifice de mes convictions pour le confort ou les privilèges, je l’aurais fait il y a bien longtemps.

Propos recueillis Pierre Cherruau et Lala Ndiaye

 

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