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Des supporters kényans au stade Moi de Nairobi, septembre 2008 © REUTERS/Antony Njuguna
Des supporters kényans au stade Moi de Nairobi, septembre 2008 © REUTERS/Antony Njuguna

La fascinante guerre du foot de Nairobi

Les deux grands clubs de la capitale kényane, AFC Léopard et Gor Mahia, se sont affrontés, fin septembre, dans un choc au sommet de la Kenyan Premier League. Découverte d'un duel fratricide, fait de concurrence sportive et de rivalité ethnique et politique.

Impossible de rater un jour de match entre les Léopards (AFC Leopards) et les Kogalo (les joueurs de Gor Mahia) à Nairobi, capitale du Kenya.

Pour le Shemeji derby, comme le surnomme les Kényans, la tentaculaire mégalopole se drape par-ci de bleu et de blanc, par-là de vert, les couleurs des clubs rivaux. Et dans une grande procession, au son des vuvuzelas, des dizaines de milliers de supporters se dirigent lentement vers le Moi International Sports Centre, en ce samedi 22 septembre.

Les deux légendaires formations kényanes s’affrontaient à l'occasion de la 25e journée de la Kenyan Premier League, dans une rencontre riche en enjeux.

Gor Mahia et AFC Leopards, chacun douze titres de champions au compteur, bataillent donc ce jour-là, en tête du classement, en quête du Graal qui leur permettrait de supplanter l'éternel rival en terme de palmarès.

Fondés dans les années 60, les deux clubs, qui comptent également cinq victoires dans le championnat d’Afrique de l’Est, sont les plus populaires et les plus titrés du pays. Alors, une fois de plus, la rencontre a déplacé les foules, près de 60.000 personnes sont venues suivre le match.

Une ambiance festive mais électrique

Si, à l'occasion de chaque «clasico», Nairobi s’enivre de l'aube au crépuscule, des supporters déguisés déambulent, chantent ou dansent à longueur de journée dans les rues du quartier des affaires, au centre de la capitale, c’est que le derby a son histoire.

Avec le Shemeji derby, même les duels sans grand enjeu sentent la poudre. En mars 2012, des émeutes avaient éclaté en fin de rencontre du côté des fans de Gor Mahia, après l’expulsion d’Ali Abondo, défenseur du club qui avait violemment taclé un adversaire. Conséquence, les fans de la Green Army (l'autre nom de Gor Mahia) avaient été bannis des stades pour plusieurs semaines.

L'histoire compte aussi ses «traîtres». Demond Selanga, seul joueur à avoir marqué avec les deux formations dans le derby, est sifflé —ou insulté— à chacune de ses prises de balle par les supporteurs des Ingwe (léopards, en kiswahili) qui n’ont jamais apprécié son transfert vers le club ennemi.

Mais, dans des conditions de sécurité pas forcément idéales, le duel prend des proportions qui dépassent souvent celles du ballon.

Un passé parfois tragique

En 2010, deux rencontres ont connu ont connu une issue mortelle. A l'issue d’une énorme bousculade à la sortie d'un match de championnat, sept personnes ont été tuées, alors que des dizaines d’autres ont été blessées.

Quelques mois plus tard, un match de coupe du Kenya a vu des supporters des Leopards lancer des pierres sur l'arbitre, depuis les tribunes décrépies du Nyayo Stadium aux allures d’arène. De quoi forcer l’homme au sifflet à mettre un terme au jeu, bien avant son terme.

Pas étonnant, donc, que les autorités aient choisi de combattre le hooliganisme. Samedi 22 septembre, le mot d'ordre des organisations de supporters était d'ailleurs clair:  

«Le football est un jeu, l'hooliganisme une honte.»

La veille du match, des fans des deux équipes s'étaient même retrouvés pour une marche de paix, sur Haile Selassie Avenue, une des plus grosses artères de Nairobi.

Alors, le 22 septembre, la victoire de Gor Mahia contre les Ingwe d’Abaluhya United FC —nom du club jusqu’en 1980, la loi interdisant depuis les références tribales— par deux buts à un était, cette fois, la vraie actualité.

Et l’Ougandais Dani Sserunkuma, l'homme fort du match avec un retentissant doublé a été fêté en héros.  

«Gor a fait la peau des Léopards», relatait, le dimanche 23 septembre, la presse locale, pas avare de jeux de mots.

Luo contre Luhya

La rivalité, les fans des deux camps l'ont dans leurs veines. D'un côté les Luo, de l'autre les Luyha. Une division ethnique à l'image d'un pays régulièrement déchiré par des affrontements ethniques.

En témoigne la crise postélectorale de 2007-2008 entre les Kikuyus soutenant le président sortant Mwai Kibaki et les Luos, ethnie de son rival et aujourd'hui Premier ministre, Raila Odinga, ou plus récemment, les violences meurtrières entre les tribus Pokomo et Orma dans la région de Tana River.

Les Luos, régulièrement au pouvoir depuis l'indépendance du Kenya en 1963, occupent principalement la province de Nyanza, au sud-ouest du pays sur les bords du lac Victoria. La forte implantation de la troisième ethnie du pays (13% de la population) à Nairobi fait également des «Verts» l’équipe la plus populaire de la capitale.

Le club de Gor Mahia est imprégné de la mythologie Luo. Selon la légende ethnique, Gor était un sorcier, originaire de Homa Bay dans la région de Nyanza, doté de pouvoirs mystiques. Et en langage Dholuo, le mot «Mahia» définit un sentiment d'effroi mêlé de respect. Inutile donc de préciser que sur les terrains de la Kenyan Premier League les joueurs de la Green Army se sentent investis d'une mission quasi-divine.

Géographiquement, les Luhyas sont très proches de leurs cousins. L'ethnie de cœur des Leopards est établie dans la Western Province, au nord du Lac Victoria. Dans cette région fertile de la Rift Valley, à la plus forte densité de population du Kenya, la deuxième ethnie du pays (14% de la population) se prend de passion pour les Ingwe.

Moins populaire que son éternel rival à Nairobi, l'AFC jouit davantage d'un statut de club provincial malgré son implantation dans la capitale. Mais le club de Jan Koops, qui bénéficie d'un fort soutien dans tout le pays, est le plus populaire d'Afrique de l'Est et revendique près de 9 millions de supporters sur le continent.

Le foot n'est jamais loin de la politique

«Ce sommet entre l'AFC Leopard et Gor Mahia, c'est un avant-goût du match présidentiel entre Raila Odinga et Musalia Mudavani», prédisait un internaute sur le forum du Daily Nation à l'aune du Shemeji derby.

Une comparaison qui n'a rien d'extravagante. Raila Odinga et Musalia Mudavani, qui a quitté le Mouvement démocratique Orange (ODM) du Premier ministre pour avoir la possibilité de se présenter à l'élection présidentielle 2013, appartiennent chacun à l'une des deux ethnies: Luo pour Odinga, Luhya pour Mudavani.

L'histoire de Gor Mahia est marquée du sceau de la famille Odinga. La création du club, en 1968, est le résultat d'une fusion entre le Luo Union et le Luo Sport Club. Odinga Odinga, père de Raila, était l'un des dirigeants du club, lors de sa création et joua comme milieu de terrain pour le club.

Son fils, favori pour succéder à Kibaki à la tête de l'Etat, a plusieurs fois déclaré son amour pour les Kogalo. Dans le camp d'en face, Musalia Mudavani n'a pas une telle love story avec les Leopards. Mais comme tout bon Luhya qui se respecte, le fondateur du United Democratic Forum Party (UDF) supporte les Ingwe.

Reste à espérer, pour lui, que la défaite des siens dans le choc de la Kenyan Premier League ne soit pas un mauvais présage avant la bataille présidentielle. Dans le derby de Nairobi, la politique n'est jamais très loin du football.

Camille Belsœur et Bruno Poussard

 

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Journalistes français.

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