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Loik Le Floch-Prigent à Lomé le 17 septembre 2012. REUTERS.
Loik Le Floch-Prigent à Lomé le 17 septembre 2012. REUTERS.

Le Floch Prigent dans l’enfer des Mille et une nuits

L’ancien PDG d'Elf, plusieurs fois condamné en France, vient de retourner à la case prison. Au Togo, où un milliardaire émirati l’accuse d’escroquerie dans une histoire à dormir debout avec femme fatale, arnaqueurs en tout genre et millions de dollars escamotés. Le tout copieusement arrosé d’or noir.

Mise à jour du 31 janvier 2013: Loïk Le Floch-Prigent, détenu depuis quatre mois au Togo, demande à être soutenu par la France "comme n'importe quel Français" et regrette que son pays le considère comme un "présumé coupable" en raison de son passé judiciaire, dans un entretien écrit à l'AFP.

"Comment expliquer l'attitude de la France à mon égard, si ce n'est que je suis depuis le 14 septembre +présumé coupable+ ?", estime l'ancien patron d'Elf dans des réponses, transmises par mail par sa famille, à des questions écrites de l'AFP.

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Mais où est passé Loïk Le Floch-Prigent, 69 ans,  le 21 septembre?

Depuis 1996 et le début de ses ennuis judiciaires, l’ancien grand commis de l'époque de l'ancien président français François Mitterrand, PDG de Rhône-Poulenc (ancien groupe chimique et pharmaceutique français, leader du secteur, de 1928 à 1998), d’Elf Aquitaine de 1989 à 1993, de Gaz de France, et enfin de la SNCF, passait son temps dans les prétoires et dans les prisons.

Mais quand on le cherchait dans une geôle, il avait déjà été remis en liberté pour raisons de santé. On le croyait dans sa maison de Trébeurden (Finistère, ouest de la France), mais il avait  été à nouveau incarcéré pour manquement au contrôle judiciaire. Ou il avait pris l’avion pour exercer ses activités de consultant dans la recherche de pétrole et de gaz sur le continent africain, où il s’était recyclé depuis 1997. Pour payer notamment ses frais d’avocat et les millions d’euros d’amende que lui a infligés la justice française dans les procès liés à l’affaire Elf (vaste et longue affaire politico-financière qui a éclaté en France en 1994).

Depuis 1996, Le Floch Prigent a beaucoup payé: trois condamnations, trente mois ferme dans l’affaire Dumas, cinq ans dans l’affaire Elf elle-même, et quinze mois avec sursis dans une affaire d’emplois fictifs liés à Elf.

Il est aujourd’hui celui qui a été le plus lourdement condamné dans cette gigantesque  entreprise de corruption et de détournement des revenus du pétrole africain à des fins occultes de financement de partis politiques et même de déstabilisation de régimes en place.

Mais où est aujourd’hui Le Floch-Prigent? En train d’écrire la suite de La crevette et le champignon où il relate son expérience de la pêche à pied? Ou plus sûrement celle d’un polar bretonnant qu’il vient de publier à 3.000 exemplaires?

Il y conte l’histoire d’un meurtre, celui d’un retraité de la marine, après avoir laissé en chantier un roman sur l’or noir, commencé en prison, car il le trouvait trop «nul». Le titre du bouquin? Granit rosse, comme si l’ancien PDG d'Elf n’arrivait plus à distinguer le «rose» du «rosse». 

Eternel prisonnier

Est-il encore entre deux avions, «quinze jours par mois à Brazzaville, Abidjan, Addis-Abeba et Dubaï, les quinze autres jours à Paris avec des voyages en Italie et dans les pays d’Europe de l’Est», comme il le raconte dans une récente interview à l’AFP?

Depuis le 16 septembre, Le Floch Prigent est de nouveau en prison. A Lomé, au Togo, inculpé d’escroquerie par la justice locale après avoir été prestement extradé par les autorités ivoiriennes en vertu d’un mandat d’arrêt international émis le 3 septembre par la justice togolaise.

Il serait compromis dans une arnaque «à la nigériane», telle qu’elle s’est développée sur le Net. Des milliers d’internautes ont reçu ce genre de message en provenance d’Afrique:

«Je suis l’épouse d’un grand type, hélas décédé. Il m’a laissé des millions de dollars. Aidez moi à les recouvrer.»

L’histoire débute le 10 mars 2008, quand un richissime homme d’affaires d’Abu Dhabi, Abbas Ibrahim Al Yousef, est abordé dans les toilettes d’un palace de Dubaï par un nigérian se faisant appeler Mamadou Keita.

Cet homme lui présente par la suite une parente, Elsa Gueï, prétendument veuve du président Robert Gueï, l’ancien président ivoirien assassiné le 19 septembre 2002, lors du coup d’Etat manqué contre Laurent Gbagbo.

Comme la Shéhérazade des Mille et une nuits, elle lui raconte une histoire palpitante: elle aurait toutes les peines du monde à récupérer l’héritage de son défunt mari, une somme de 275 millions de dollars bloqués dans les coffres de la Banque centrale togolaise.

Bon prince, l’homme accorde son bras secourable à la pauvre éplorée pour l’aider à mettre la main sur son magot. En dépensant une fortune sans, à ce jour, en récupérer le premier sou. Un vrai maraboutage…

Si Al Yousef avait cliqué sur le Web, il aurait immédiatement su que Rose Doudou Gueï, la vraie épouse, n’était plus de ce monde, assassinée en même temps que son mari. La fausse se nomme, en réalité, Mounira Awa.

C’est une très accorte jeune femme de type arabe. Et s’il existe un lien de parenté avec le rondouillard et noir Mamadou Keita (celui des toilettes du palace de Dubaï), il ne peut ressortir que des miracles de la génétique. 

Arnaque à la nigériane?

Mais que vient faire Le Floch Prigent dans cette galère? Le plaignant raconte que Le Floch était son conseiller au sein de Pilatus Energy, une société de recherche pétrolifère engagée notamment au Congo-Brazzaville depuis 2006.

«Ne connaissant rien à l’Afrique, je me suis tourné vers lui pour m’éclairer, explique t-il à un média togolais, Focus Infos, dans une interview. Or, il s’est avéré que c’était lui le chef d’orchestre. C’est compliqué de vous dire exactement comment j’ai été embobiné.»

 Entrent alors en scène, selon les dires d’Al Youssef, un faux ministre de l’Intérieur togolais, un vrai directeur de cabinet de Faure Gnassingbé, le président togolais, un véritable avocat ghanéen, un authentique ambassadeur et quelques parfaits aigrefins qui gravitent autour de la belle Mounira et son «parent».

La bande en met plein les yeux du naïf homme d’affaires, qui bénéficie même d’un accueil officiel sur l’aéroport de Lomé et est reçu en audience par le chef de l’Etat. Et met constamment la main à la poche pour payer des voyages, distribuer des bakchichs qu’on lui réclame pour débloquer les fonds de la veuve Gueï.

Au total, Al Youssef soutient avoir dépensé dans cette aventure «entre 40 et 50 millions de dollars. Il y en a plus, ajoute t-il  ingénument, mais c’est ce montant que je pourrai prouver.»

Pour preuves, il affirme détenir des copies de mails et de bordereaux transferts d’argent.

«Il est établi aujourd’hui que Le Floch Prigent était de mèche avec tout ce beau monde avant moi; et que c’est lui qui m’a attiré dans cette affaire d’escroquerie», accuse-t-il, en s’affirmant déterminé à récupérer son pactole. 

Le micmac prend même des allures d’affaires d’Etat au Togo où Faure Gnassingbé est désormais à la manœuvre. Dans un climat social délétère, il a lâché et limogé son directeur de cabinet, désormais soutenu par certains groupes d’opposition.

Pourquoi jeter aujourd’hui en pâture à l’opinion publique internationale cette histoire à dormir debout, digne d’un conte des Mille et une nuits, au risque de se couvrir de ridicule?  

D’où des supputations en tout genre qui transforment le maraboutage d’Al Yousef en un imbroglio dont l’Afrique, seule, a le secret. Avec en arrière-plan, un pataquès pétrolier  et un méli-mélo franc-maçon.

On sait que l’une des voies royales, en dehors du coup d’Etat, pour accéder à des responsabilités suprêmes sur le continent noir, est d’être intronisé par une filiale d’une loge maçonnique d’obédience française.

Le Congo-Brazzaville, avec Denis Sassou Nguesso, le Gabon avec Ali Bongo, le Burkina Faso avec Blaise Compaoré, sont dirigés par des grands-maîtres. Or Faure Gnassingbé aspirerait depuis longtemps à intégrer ce cercle très restreint de chefs d’Etat francs-maçons. Avec comme parrain, frère Denis.

«Pourquoi le président togolais, Faure Gnassingbé, a-t-il annulé un voyage prévu le 17 juin à Pointe-Noire puis à Oyo, village natal de Denis Sassou Nguesso, qui devait l'initier aux enseignements maçonniques?», se demandait récemment La Lettre du Continent.

Et certains esprits de subodorer une brouille entre les deux présidents, le «frère de lumière» et l’aspirant. Mais quel rapport avec l’embrouillamini Al Yousef? C’est là qu’on repasse par la case Le Floch.

Partie de billard à plusieurs bandes

L’ancien PDG d’Elf a depuis longtemps ses entrées au palais présidentiel de  Brazzaville où la société d’Etat française a joué un rôle déterminant dans l’arrivée au pouvoir de Sassou le 15 octobre 1997, à l’issue d’une sanglante guerre civile contre le président Pascal Lissouba. Lequel avait eu l’outrecuidance d’ouvrir les vannes de l’or noir à une multinationale américaine, mettant ainsi en danger le monopole d’Elf dans le pays.

Ce n’est donc pas un hasard si Al Yousef a choisi Le Floch comme consultant pour ses investissements au Congo-Brazzaville. Avec des résultats mitigés. Evoquant le bilan des recherches entreprises dans le cadre d’un permis pétrolier accordé dans ce pays, la directrice de communication de Pilatus Energy, la société de l’homme d’affaires émirati, se lamentait en septembre 2011:  

«Nous sommes dans une zone marécageuse très enclavée et il y a des étapes à suivre, avant de trouver du pétrole. Le chemin est souvent long. Malgré les moyens colossaux que monsieur  Al Yousef a déjà mis en œuvre, beaucoup reste à faire.»

Bref, Le Floch n’aurait pas eu le nez creux en conseillant Al Yousef chez Sassou et le contentieux entre les deux hommes ne serait pas né de cette rocambolesque escroquerie à la nigériane. D’où aujourd’hui cette partie de billard à plusieurs bandes.

Avec tous ses déboires financiers, Al Yousef  se dit financièrement affaibli mais pas ruiné. La preuve, il vient de prendre la présidence d’une holding dans l’agro-alimentaire, basée à Lucerne (Suisse).

La plupart des protagonistes de l’escroquerie supposée dorment en prison. Sauf la belle Mounira  et son «parent» qui courent toujours.

Quant à la justice française, elle semble traiter l’affaire Le Floch avec des pincettes. Elle n’a pour l’instant pas donné suite à la commission rogatoire que lui a adressé un juge togolais.

Philippe Duval

 

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

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