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20 Dollars canadiens, by Lludo via Flickr CC.
20 Dollars canadiens, by Lludo via Flickr CC.

Le Canada sévit contre l'«impôt révolutionnaire» des Erythréens

Après des mois de bras de fer, le Canada a obtenu de l'Erythrée que cesse le racket organisé de la diaspora par la dictature d'Asmara. L'objectif est de couper les vivres aux islamistes somaliens shebab.

Le gouvernement érythréen a finalement cédé. Il s'est engagé à ne plus collecter «l'impôt révolutionnaire» qu'il ponctionne habituellement sur les salaires de la diaspora au Canada, après que le gouvernement d'Ottawa l'a menacé, par écrit, d'expulser le dernier diplomate représentant la dictature dans ce pays qui compte une importante communauté d'exilés érythréens.

Depuis la publication par le quotidien canadien National Post, en novembre 2011, d'une enquête révélant que cette ponction de 2% sur les salaires des Erythréens installés au Canada était destinée à un «usage militaire», le département canadien des Affaires étrangères avait plusieurs fois mis en garde le gouvernement d'Issayas Afeworki.

Ce qui avait particulièrement irrité les autorités canadiennes était la publication, par le National Post, d'un formulaire édité par le consulat érythréen, sur lequel apparaissait une case spécifique pour les «dons à la défense nationale contre l'invasion éthiopienne».

Toutefois, cette agressivité diplomatique était également motivée par les efforts de la communauté internationale pour assécher les ressources des djihadistes somaliens du groupe al Shabab, soutenus financièrement et logistiquement par l'Erythrée, malgré ses dénégations souvent surréalistes.

Du reste, le 5 décembre 2011, alors que la polémique sur la «taxe de 2%» battait son plein, le Conseil de sécurité de l'ONU avait adopté une nouvelle résolution élargissant les sanctions frappant l'Erythrée, en raison de son soutien aux «talibans noirs» de Somalie, qui ont fait allégeance à al-Qaida.

Et, sous la pression conjuguée de militants érythréens des droits de l'homme et du Monitoring Group sur la Somalie, dirigé par le Canadien Matt Bryden, le Conseil de sécurité avait également «condamné» la pratique d'extorsion de la diaspora, exigeant de l'Erythrée qu'elle «cesse ces pratiques», demandant enfin aux Etats membres de «prendre les mesures appropriées» pour l'y contraindre.

Chantage à l'accréditation

En France, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suède, les gouvernements ne sont pas parvenus, faute de volonté politique, mais aussi faute d'aiguillons dans l'opinion publique, à prendre le problème au sérieux.

C'est au Canada que les Erythréens exilés, qui depuis longtemps se plaignent bruyamment des pratiques autoritaires de leurs représentations consulaires, ont été réellement efficaces.

Le renouvellement de l'accréditation du consul d'Erythrée à Toronto, Semere O. Micael, arrivant à expiration le 20 septembre, le département des Affaires étrangères canadien a donc mis en demeure les autorités érythréennes, dans une note diplomatique au ton particulièrement sec, de confirmer par écrit qu'elles «se conformaient pleinement» à ses «attentes».

Faute de quoi le Canada attendait d'Asmara qu'elle «rappelle» son diplomate— ce qui serait un revers singulièrement douloureux, étant donné l'importance de ce racket de grande envergure pour un pays isolé, au budget exsangue, engagé clandestinement sur des fronts militaires extérieurs et faisant face à d'importantes pénuries à l'intérieur.

Par ailleurs, c'est au Canada que siège l'une des compagnies étrangères les plus importantes pour le régime, Nevsun ressources Ltd, laquelle exploite en joint venture avec le gouvernement d'Asmara le très lucratif gisement d'or de Bisha, dans l'ouest du pays.

Pour la première fois de son histoire, l'Erythrée a par conséquent fait savoir, le 18 septembre, par une note verbale inhabituellement humble, qu'elle acceptait la demande du Canada et que son personnel à Toronto avait reçu «des instructions» en ce sens.

Sous la surveillance des «moustiques»

Se considérant toujours sous la menace d'une invasion imminente par l'Ethiopie voisine, la junte militaire dirigée par Issayas Afeworki n'entend pas perdre le contrôle sur la population érythréenne.

Dans le pays comme à l'étranger, la surveillance, la délation et les menaces sont permanentes, pour les fugitifs comme pour les expatriés. Les redoutables et redoutés «moustiques», les mouchards du régime, y veillent avec méthode.

Se montrer lors d'une manifestation, exprimer publiquement une critique du président ou de son clan, refuser de participer aux «festivals» et «séminaires» patriotiques organisés par les autorités ou le parti unique à travers le monde, c'est à coup sûr s'exposer à des représailles.

Pour ceux qui ont quitté l'Erythrée légalement et y retournent occasionnellement, les passeports ne sont pas renouvellés, toute requête administrative est refusée, les colis, courriers et mandats envoyés sont interceptés, les familles restées au pays sont sanctionnées.

Et il arrive même que les autorités refusent d'accorder aux récalcitrants un «visa de sortie», ce sésame indispensable qui permet aux Erythréens en diaspora de quitter le pays après une visite.

Ils se retrouvent donc coincés en Erythrée, souvent enrôlés de force dans cette armée de conscrits qu'Issayas Afeworki et les siens utilisent comme main-d'œuvre bon marché pour leurs grands chantiers gouvernementaux.

Pour les réfugiés politiques, pourtant placés sur le papier sous la protection des pays qui leur ont octroyé l'asile, les représailles sont encore plus féroces.

Les membres de leur famille restés en Erythrée sont expulsés de leur logement ou leur licence commerciale sont annulées, les privant de leur épicerie ou de leur atelier. Les plus vulnérables sont incarcérés ou envoyés en camp militaire.

Leur libération n'est obtenue, avec de la chance et la manifestation de sa soumission au Parti, qu'en échange d'une rançon de 50.000 nakfas (la devise érythréenne), soit environ 3.000 euros.

«Ce n'est pas un gouvernement normal»

Pour le journaliste exilé Aaron Berhane, l'abdication érythréenne, même si elle est «logique et bienvenue», ne changera pas la situation.

«Je pense que le gouvernement canadien ne se rend pas compte du degré de perversion de ce régime», insiste-t-il.

Pour lui, comme pour de nombreux Erythréens à travers le monde, la seule solution à ce problème serait «la fermeture pure et simple» des représentations diplomatiques d'Asmara.

Le diplomate menacé, quant à lui, a claironné dans le National Post qu'il allait continuer malgré tout à collecter l'impôt.

«Je ne percevrai pas la taxe à mon bureau, c'est tout. C'est ce que le gouvernement canadien demandait et ils ont eu la réponse», a-t-il déclaré, bravache, sans que l'on sache toutefois dans quelle mesure il s'agit de la position officielle de l'Erythrée.

«Ce n'est pas un gouvernement normal, comme n'importe quel autre gouvernement», martèle Eyob, un jeune réfugié érythréen en Suisse, qui est régulièrement menacé par téléphone ou dans la rue par le personnel consulaire de Genève.

«Ce sont des voyous, des menteurs et des brutes. Et vous, les Occidentaux, les traitez comme des hommes politiques ordinaires, avec qui on peut parler. Nous autres, Erythréens, nous ne comprenons pas votre politesse envers des gens si malfaisants.» 

Léonard Vincent

 

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Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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