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Alassane Ouattara et Charles Konan Banny, Abidjan , mai 2011. © REUTERS/Thierry Gouegnon
Alassane Ouattara et Charles Konan Banny, Abidjan , mai 2011. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Tribune: Il est temps de lâcher Ouattara!

Pour l'éditorialiste Théophile Kouamouo, la communauté internationale devrait soutenir Charles Konan Banny, le président de la Commission de la réconciliation, seul désormais, selon lui, à pouvoir instaurer un véritable rééquilibrage politique en Côte d'Ivoire.

Mise à jour du 8 octobre 2012: Les frontières terrestres et maritimes de la Côte d'Ivoire avec le Ghana, fermées par Abidjan le 21 septembre après une attaque meurtrière, rouvrent le 8 octobre 2012, a annoncé le 7 octobre le ministre ivoirien de la Défense.

Le président ivoirien Alassane Ouattara "décide qu'à compter du lundi 8 octobre 2012 à 7H00 du matin (locales et GMT), les frontières terrestres et maritimes soient réouvertes", a déclaré le ministre Paul Koffi Koffi en lisant un communiqué sur la télévision publique RTI.

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Bien que leur origine soit largement non élucidée, les phénomènes de guérilla que l’on peut observer en Côte d’Ivoire depuis un mois et demi sont-ils devenus, d’une certaine manière, «structurels»?

En tout cas, les coups de feu et les tirs à l’arme lourde ont «repris du service», après une pause de quelques semaines. Ils interviennent dans un contexte particulièrement préoccupant, qui se caractérise par un véritable désenchantement que l’on peut lire à travers un certain nombre de déclarations, d’annonces et d’attitudes.

Ainsi, la dernière sortie de Jean-Louis Billon (président de la Chambre de commerce et du patronat en Côte d'Ivoire), au sortir d’une rencontre avec Charles Konan Banny, est très significative.

«Il a été question de la situation sociopolitique qui, aujourd’hui, inquiète les Ivoiriens et surtout en ce qui nous concerne, nous, le secteur de l’entreprise, nous les acteurs économiques. Depuis le mois de juillet, on a vu la violence revenir en Côte d’Ivoire. Cela n’est pas fait pour rassurer. Nous sommes venus donc pour que le président Banny puisse interpeller l’Etat et que le dialogue reprenne en vue de la réconciliation vraie des Ivoiriens. (...)», a-t-il indiqué.

L’on croirait entendre un responsable du Front populaire ivoirien (FPI). Mais non! Celui qui s'exprime ainsi est un représentant emblématique de ce que l’on pourrait appeler la droite conservatrice ivoirienne.

Il est sorti de la «cuisse» du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) comme Dionysos est sorti, selon la mythologie grecque, de la cuisse de Jupiter.

Le groupe agro-industriel Sifca, dont il est le patron —et l’héritier— a, en effet, longtemps été la holding officieuse du parti de Félix Houphouët-Boigny (président de 1960 à 1993), et a largement profité des privatisations des années 1990. Lesquelles privatisations ont souvent consisté à transférer le patrimoine national dans des coffres forts privés.

Jean-Louis Billon représente donc l’oligarchie ivoirienne, pour laquelle l’alliance avec la France officielle, dont il est un des relais d’influence, est inconditionnelle et non-négociable.

Même les soutiens économiques n'en veulent plus

Le fait qu’il s'exprime avec autant de dureté sur le bilan d’étape et les pratiques d’un régime qu’il a contribué à installer en dit long sur les désillusions des milieux d’affaires franco-ivoiriens face à une gouvernance décadente et à l’absence de réelles perspectives économiques dans un contexte politique plus que jamais bloqué.

La «parole libérée» de Jean-Louis Billon rencontre, entre autres, celle de l’ambassadeur des Etats-Unis à Abidjan, dont les communiqués réprobateurs font désormais partie du paysage. Comme Billon, l'ambassadeur Philip Carter III a été un des plus actifs soutiens d'Alassane Ouattara dans sa conquête violente du pouvoir d’Etat.

Le fait que le président de la Chambre de commerce s’exprime avec autant d’audace au sortir d’un entretien avec le président (maltraité) de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR), Charles Konan Banny, n’est pas non plus anodin.

Une sorte de bataille à fleurets mouchetés se livre désormais entre le numéro un du régime qui domine actuellement la Côte d’Ivoire et le notable, au départ controversé, qui a pris aujourd’hui une dimension de vieux sage du village.

Par petites touches, avec un certain sens de l’opportunité, Charles Konan Banny commence à faire entendre, sur le terrain institutionnel, la voie de la majorité silencieuse qui refuse l’escalade guerrière qui est désormais la seule stratégie du clan Ouattara.

Bien qu’il soit quasiment tout le temps réduit à danser de plusieurs manières le tango de l’impuissance, Banny rallie, peu à peu, à la fois la mouvance de l’opposition souverainiste, la société civile «raisonnable», et de gros morceaux du Rassemblement houphouétiste pour la démocratie et la paix (RHDP).

Au nom de l’intérêt national bien compris et des intérêts à long terme d’un pays que l’on mène à une seconde guerre civile pour préserver de sordides intérêts politiciens.

Konan Banny, seul véritable rempart

La communauté internationale devrait comprendre qu’en soutenant Banny, en se rangeant aux côtés d’un véritable rééquilibrage politique, y compris par les moyens de pression et de contrainte traditionnels —il n’y a pas que la «démocratie des bombes»—, elle pourrait bien réparer ses erreurs et trouver une porte de sortie honorable face à la dictature de plus en plus rétrograde qu’elle a contribué à installer et qu’elle ne contrôle plus du tout.

Le récent déferlement haineux orchestré contre le voisin ghanéen, pourtant tranquille, démocratique et de plus en plus prospère, est un motif supplémentaire d’inquiétude.

Le caractère irréfléchi des réactions du régime aux coups de feu entendus dans la ville frontalière de Noé, dont l’origine reste pourtant largement mystérieuse et l’activisme délirant des faucons du régime sur les réseaux sociaux —Alain Lobognon (ministre de la Jeunesse) et Guillaume Soro (président de l'Assemblée nationale) mènent la danse sur Twitter— et dans les médias sont des indices très clairs.

Ils montrent que, face à son incapacité notoire à ramener la sécurité, donc la prospérité, le régime Ouattara a choisi la fuite en avant et la diplomatie hargneuse.

La guerre permanente est en effet le seul moyen de maintenir soudées toutes les forces centripètes qui constituent l’ossature du pouvoir d’Abidjan.

Théophile Kouamouo (Fondateur du Nouveau Courrier)

 

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Théophile Kouamouo. Journaliste camerounais. Spécialiste de l'Afrique.

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