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Avenue Habib Bourguiba de Tunis, by Tab59 via Flickr CC.
Avenue Habib Bourguiba de Tunis, by Tab59 via Flickr CC.

Le mouchardage, sport national en Tunisie

Les islamistes d'Ennhadha, au pouvoir en Tunisie, développent les mêmes techniques que l'ex-président Ben Ali, en matière de renseignement: intimidations et machinations. Et ils ont récupéré les dossiers de l'ancien régime.

Mehrez Zouari, un Ghannouchien (Partisan de Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahda) pur et dur, a mis la main sur le trésor de «Ben Ali Baba», sa boîte de Pandore: la Direction centrale des Renseignements généraux (DCRG), le joyau du  régime de renseignement de Ben Ali. C’est pratiquement la seule direction qui n’a pas été inquiétée par Rached Ghannouchi.

Pourquoi?  

«C’est simple: les nahdhaouis ont récupéré intacte la boîte noire du régime Ben Ali. Elle est déjà formatée et programmée pour le compte de Ghannouchi. Dans cette boîte noire, il y a toute les machinations, les filatures, les écoutes téléphoniques, les délations, les noms des indics, des dossiers concernant tous les responsables publics, toubibs, avocats, artistes, homosexuels, prostitués: tout est conservé au chaud, pour tout déballer au moment opportun (les prochaines élections?) et salir la réputation d’éventuels candidats. Ça promet. Ghannouchi excelle dans l’art du chantage et la machination», dévoile un haut cadre du ministère de l’Intérieur mis à l’écart. 

Plus anonyme encore, un agent des Services spéciaux, les célèbres SS tunisiennes, un sans-visage, sans identité, se laisse aller:  

«Ils m’ont refilé un dossier, celui de BCS, un ponte de Nida Tounès, parti coalisé avec Ennahdha, ça va faire plus d’un mois: 120 boîtes d’archives, 3.224 livres, 5.240 heures d’écoutes téléphoniques, 77 cassettes vidéo, et un amoncellement de rapports rédigés par les voisins, les cousins, l’épicier, le cafetier, le vendeur de journaux à la criée, le cireur, la femme de ménage, le gardien de l’immeuble d’à côté, le jardinier, le chauffeur de taxi et une prostituée qui s’est rappelée, il y a longtemps, lui avoir filé une maladie honteuse. Je connais tout de cet homme, la marque de sa brosse à dents, le jour de sa circoncision, ses plats préférés, les jours qu’il a fêtés, le nombre de ses souliers, le cercle de ses amis, son dossier médical et ses caries, ses bulletins scolaires, ses factures d’eau et de gaz, les souches de ses chéquiers, ses itinéraires, son arbre généalogiques qui remonte jusqu’à son aïeul, un corsaire Albanais, baiseur et adorateur de belles étoffes. J’ai 700 photos de ses concubines, de ses dix frères et sœurs, de ses quatre vingt cousins et cousines, jusqu’aux dalmatiens qu’il a élevés… Je l’ai poursuivi à travers ses hobbies, ses odeurs, l’amas et le fatras de sa vie.»

La DCRG se trouve à l’étage de la Dakhilia, le sinistre ministère de l’Intérieur. Cette bâtisse au cœur de la principale artère du pays, l’avenue Habib Bourguiba, occupe plus de trois hectares, dix-sept kilomètres de couloirs, mille bureaux et geôles.

La DCRG est juste au-dessus des bureaux administratifs. Les locaux des SS, là où se fait concrètement le travail de renseignement, d’analyse, de recoupement, de traitement et de montage, sont installés dans trois immeubles aux alentours de la rue Houcine Bouzaiene, celle du 18 janvier et aux abords du cimetière El Jallaz de Tunis.

C'est là, au cinquième étage d’un immeuble anonyme, que les moukhabarat (agents des services de renseignement) ont leurs quartiers. C’est la division la plus redoutée, la clé de voute du pouvoir de renseignement institué par Zaba (surnom de Ben Ali) et squatté par Zabala (surnom de Ghannouchi).

Personne n’y échappe, pas même les patrons du ministère de l'Intérieur ou nos omnipotents vizirs. Elle a un pouvoir au-delà de tout pouvoir. Son champ d’intervention est sans limites: la surveillance des faiseurs d’opinions, des rouges, des chiffes-molles… et des barbus auparavant (sic).

Cette division d’auparavant n’a de compte à rendre qu’au «résident de Carthage». Aujourd’hui, elle fourgue sa «camelote» à Ghannouchi. Chaque jour elle prépare la revue de presse, un aperçu de ce qui se passe dans le pays, de ce qui s’y trame. Elle informe le calife, lui rend compte des dessous d’une émeute ou d’une grève, lui rapporte ce qui se dit dans les universités et les meetings, le renseigne sur tous les foyers de troubles; cafés, bars, clubs, hauts lieux de papotages des enfoirés et des têtes brulées.

Un renseignement de taille qui laisse Ghannouchi pantois:

«Les Tunisiens haïssent Ennahdha plus que Ben Ali. Il y a un rejet total du régime nahdhaoui!»

Péril en la demeure

Le principal service des moukhabarat est le bureau des sciences de l’information. C’est un service créateur. Ses équipes sont spécialisées dans l’invention des blagues qui moquent ouvertement les adversaires de Ghannouchi, la fabrication d’albums photos et de cassettes pornographiques qui font et défont les réputations, la confection des éditoriaux de nos quotidiens de caniveau, la falsification des documents.

Des scénaristes, des fabulateurs créent des histoires fantasmagoriques et divertissantes pour faire diversion, lancer de mauvaises pistes, et détourner l’attention d’une hausse du prix d’un produit, d’une augmentation des impôts, de licenciements massifs.

Pour désamorcer la colère qui gronde, elle distille de faux espoirs. Il se dit alors qu’une coalition est dans l’air, qu’un remaniement ministériel est imminent. Lorsqu’il y a un regain de vitalité de la rue, elle insuffle le désespoir. Elle fomente des coups fourrés, pousse à la trahison, compose et recompose le paysage politique, crée des dissensions et alimente la guerre des clans.

«Lorsqu’Ennahdha sent que l’étau se resserre et qu’elle est dans la merde jusqu’au cou, elle brandit l’étendard noir et envoie les salafistes, sous le préxte que la religion est en danger», dit Meriem Azzouz, présidente de l’association Tunisie solidaire.

Derrière la façade du secret, il y a une vérité H énorme: On a affaire, en Tunisie, à un régime de renseignement. Il neutralise la parole. Articuler des mots est désormais hors la loi, la loi de Zabala (le surnom de Rached Ghannouchi, le chef d'Ennahda, le parti islamiste au pouvoir).

«Qu’est ce qu’un régime de renseignement? La police et l’armée sont des corps compacts qui avancent comme des bourrasques. Elles dispersent les émeutes, encerclent les villes, exécutent des hommes, anéantissent et détruisent en paquets. Ce sont des machines aveugles qui marchent au pas, sans se soucier des terres qu’elles ont brulées. Leur monopole de la violence s’impose comme une catastrophe naturelle. Le régime de renseignement, en revanche, est sournois. Il feinte, il drible, il s’insinue. Il se cramponne dans les corps et les esprits. Il gouverne par l’autosurveillance, l’autodénonciation, la veulerie, les coups bas, le faux-semblant», précise Ridha Raddaoui, avocat spécialisé dans les affaires policières.

Le Moukhabarat (service de renseignement) accroît son efficacité chaque jour, en propageant son venin à petites doses de telle sorte que la lenteur de cet empoissonnement prend en défaut la vigilance de la poignée de farfelus qui croient lui tenir tête.

C’est le directoire du complot. On propage des informations qui paraissent authentiques et trompeusement vraies. 

«Tous ceux qui sont contre Ennahdha sont contre Dieu!», clame Ghannouchi. A ce jeu, il gagne à tous les coups. C’est la caste des seigneurs, celle qui accapare et dispense honneurs et privilèges.

Les gourous de cette caste, on les initie sur le tas; filer, recruter une taupe, intoxiquer, rédiger des notes de synthèses, surveiller et prévenir les mouvements contestataires, empiler les tracts, obtenir et vérifier un renseignement, détourner le courrier, sonoriser un appartement, visiter par effraction les demeures, parler le langage des insurgés.

Ils étudient ce beau monde comme un ethnologue observe et étudie les mouches.

Patience et passion          

Pour que la «rapportmania» ne s’éteigne pas, ne s’étiole pas et ne demeure pas un outil dérisoire dans le dispositif de l’Agence de renseignement, le Moukhabarat recrute le maximum d’informateurs, non pas pour s’informer mais pour son bon plaisir, pour voir des hommes qu’on croyait cuirassés d’une rectitude morale sans faille tomber sans grande peine dans la pratique de la délation.

L’attente, l’interrogatoire dans les locaux de la DCRG, les regards obliques expliquent la facilité avec laquelle on parvient à ce résultat. Les mouiller pour les incorporer dans la caste d’El Haoula, les innommables, les sans-ombre. Ils veulent juste les salir, les délester de leur dignité pour qu’ils ne soutiennent plus leurs regards.

On leur fait vendre leur ombre à bon prix, contre rien, que dalle, juste la promesse qu’il ne leur arrivera rien s’ils se défroquent. On en fait des collabos bénévoles. La honte les amoindrit et fait d’eux des zombies, des souris. Ils ne se regardent plus en face, ils se sentent cassés, pourris, n’élèvent plus la voix, ne redressent plus la tête. Leurs femmes les cocufient et leurs enfants les humilient. Voilà ce que peut se dire un El Haoula lorsqu’il croise ou s’attarde avec un ami, un voisin, un parent:  

«Tais-toi lorsque tu parles. Si tu me parles, tu m’enfonces dans l’indignité. Ne me pousse pas à te trahir, à te vendre et à me salir.»

Rarement l’Agence intervient et signifie à un El Haoula, qui la submerge de dénonciations sur tout le monde et sur n’importe qui, de ralentir la cadence. L’agence fonctionne au jour le jour. S’il y’a une émeute ou une grève et qu’elle n’a rien sur les meneurs, elle fait appel en catastrophe à une taupe de haut vol, un maître mouchard capable de lui refiler en un temps record l’analyse nécessaire le regard brulant instantané, sur le fait du jour.

Seule l’actualité intéresse l’agence, le pain à peine sorti du four. Elle ne s’embarrasse pas de pain rassis. On le sait avec Malraux:

«Une bonne police est une police qui a su mieux qu’une autre organiser ses indicateurs.»

Tous des mouchards

Le célèbre journaliste britannique Robert Fisk mène l’enquête et nous assène avec ce chiffre moribond:  

«96% des Tunisiens pratiquent ce sport national très prisé: moucharder.»

Il se fait tard, un vent chaud balaie la rue du 18 Janvier, une rue mal éclairée qui traverse la ville en damier, à l’est de l’agence, non loin de Bab Bhar, la porte de la mer, à deux pas de la Dakhilia, qui gâche le paysage comme une verrue en bas d’un nez poilu. C’est un lieu qui suinte la guigne.

El Haoula se tourne les pouces et chasse les mouches. L'on parle une drôle de langue, un mélange entre les dialectes de différentes régions et le jargon policier. Qu’un suspect pointe son nez, il est pris en filature, cuisiné.  

«Je m’appelle Lahmar», lance un sans-visage, chasseur de rouges. Les initiés entendent:

«Laissez-le moi! Je m’en change. Je lui ferai avouer qu’il fornique dans les toilettes publiques avec sa mère. Et sa grande mère s’il le faut.»

ls font croire qu’ils ont tout le monde à l’œil, personne n’est à l’abri. L’agence a fait main basse sur la ville. Tous les matins elle refait le monde et son tour pour garder le cap. C’est la «Pax Zaballana».

Taoufik Ben Brik        

 

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Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

Ses derniers articles: La Tunisie n'a rien oublié du 14 janvier  Adieu à la démocratie  La deuxième révolte de Sidi Bouzid 

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