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Petits boulots ou chômage, fatalité des jeunes diplômés sud-africains

Sur la photo accrochée au mur, la jeune femme fièrement parée de sa toge noire de diplômée universitaire affiche un large sourire qui illumine le salon de sa maison de Protea Glen, dans le township de Soweto, de promesses d'un avenir radieux.

Dix ans plus tard, ce cliché n'est plus pour Kgomotso Sebabi que le triste rappel de ses ambitions déçues.

"Vous allez à l'école (...) et puis vous vous retrouvez avec un paquet de diplômes que vous ne pouvez même pas utiliser", s'indigne la jeune femme, 36 ans.

Licenciée en gestion et en commerce, elle travaille comme simple opératrice dans un centre d'appels.

Son cas est loin d'être isolé. Vingt-cinq ans après l'avènement de la démocratie dans leur pays, des millions de jeunes Sud-Africains ne trouvent pas d'emploi ou sont contraints à la débrouille pour survivre. Leurs frustrations ont résonné tout au long de la campagne pour les élections générales du 8 mai.

"C'est incroyablement difficile et démotivant", confie Tswelopele Maputla, 22 ans. Diplômée en 2018 de la prestigieuse université de Rhodes (sud), elle cherche désespérément un poste de journaliste.

"J'ai les compétences, mais c'est démoralisant de ne pas avoir l'occasion de le prouver", regrette-t-elle amèrement.

Dans la première puissance industrielle d'Afrique subsaharienne, le chômage atteint aujourd'hui des proportions endémiques, conséquence d'une croissance molle depuis des années.

L'Institut national de la statistique (StatSA) le place à un taux de 27% pour l'ensemble de la population active, soit plus de 6,1 millions de personnes. Il s'envole à 53% chez les jeunes.

- Promesses d'emplois -

Les chefs des principaux partis politiques du pays assurent avoir fait de la lutte contre le chômage leur priorité.

"Nous allons créer jusqu'à 275.000 emplois de plus chaque année", assure Cyril Ramaphosa, le président du pays et du Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis la fin de l'apartheid en 1994.

Son principal rival Mmusi Maimane, chef de l'Alliance démocratique (AD), rêve de "créer un boulot dans chaque foyer". Quant au héraut des Combattants pour la liberté économique (EFF), Julius Malema, il proclame avec sa rhétorique enflammée habituelle que le peuple veut "manger maintenant".

Mais les prévisions des analystes restent pessimistes, bien loin de toutes les promesses de campagne.

Le Fonds monétaire international (FMI) vient d'abaisser de 1,4 à 1,2% sa prévision de croissance pour 2019, et les mines et le secteur bancaire, gros pourvoyeurs d'emplois, n'en finissent plus de licencier.

Dans ce climat, il y a peu de chance de voir le chômage reculer rapidement. D'autant que les racines du mal sont profondes.

Pour la statisticienne en chef de StatSA, Malerato Mosiane, la formation des jeunes ne correspond pas "aux besoins du marché".

Depuis la chute de l'apartheid, l'accès aux universités s'est pourtant nettement amélioré, notamment pour la majorité noire. Le nombre de diplômés des établissements supérieurs publics est passé de 92.874 en 2000 à 203.076 en 2016. 

Mais la voie qui mène de l'université au marché du travail reste pavée d'embûches. A commencer par l'histoire du pays.

- 'Non-retour' - 

"Les jeunes qui sont diplômés d'universités historiquement blanches trouvent plus facilement un emploi dans le secteur privé comparé à ceux qui sortent d'universités moins prestigieuses", constate Ahmed Bawa, responsable de l'organisation qui fédère les 26 universités publiques du pays.

Même si le régime raciste blanc a été aboli il y un quart de siècle, les campus réservés aux Noirs sous l'apartheid restent moins dotés financièrement que les autres.

Dans rapport publié l'an dernier, la Banque mondiale a étiqueté l'Afrique du Sud comme "sans aucun doute, l'un des pays les plus inégaux du monde".

Si le pays a fait des progrès depuis 1994, note l'institution, "la trajectoire de réduction de la pauvreté s'est inversée entre 2011 et 2015". Durant cette période, le taux de pauvreté de ses 56 millions d'habitants est remonté de 36 à 40%.

"Nous sommes dans un cercle vicieux où le chômage, le faible niveau d'éducation et la pauvreté se renforcent l'un l'autre", résume l'analyste Pali Lehohla, "nous allons vers un point de non-retour".

Le chômage a déjà éloigné nombre de jeunes de la politique. Selon la commission électorale, 9 millions de Sud-Africains en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales pour le scrutin de 8 mai. Dont 6 millions de moins de 30 ans.

"Les hommes politiques ne sont que des moulins à paroles", tranche Tswelopele Maputla. "J'ai perdu toute confiance dans les partis, ou au moins dans celui dont je pensais qu'il changerait les choses", ajoute-t-elle en référence à l'ANC.

Kgomotso Sebabi, elle, n'a pas entièrement renoncé à la classe politique. "Un jour, quand ils seront assez vieux pour avoir des petits-enfants, ils donneront leur chance aux jeunes", espère-t-elle, "et les choses commenceront à changer".

AFP

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