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La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo. THOMAS COEX / AFP
La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo. THOMAS COEX / AFP

Le Maroc snobe Charlie Hebdo

La rue marocaine ne s’est pas embrasée après la sortie du film sur Mahomet ni la publication des caricatures de Charlie Hebdo.

Mise à jour du 21 septembre, 18h: Environ 200 personnes, pour la plupart des islamistes, ont manifesté aujourd'hui à Salé, près de Rabat, en scandant des slogans contre «l'Occident», les Etats-Unis et son président Barack Obama.

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Comme leurs voisins algériens, les Marocains ont choisi l’indifférence face à ce qu’ils appellent de «la provocation gratuite» voire «une conspiration américano-sioniste» contre l’islam et ses adeptes.

Vendredi 21 septembre, jour de la grande prière dans les pays musulmans, certains s’attendaient à de nouvelles protestations, mais il n’en fut rien au Maroc où les prêches des imams avaient été soigneusement cadrés par l’Etat dans le sens de l’apaisement.  

Une attitude qui est aussi celle des officiels. Le roi Mohammed VI s’était empressé d’exprimer à Hillary Clinton tout son «écoeurement» à la suite de l’attaque de la représentation diplomatique américaine en Libye causant la mort de l’ambassadeur Christopher Stevens, tout en fustigeant le film Innocence of Muslims.

Le buzz qu’a suscité le film dans les médias et les réseaux sociaux n’a paradoxalement pas fait descendre les Marocains dans la rue. Le lendemain de sa diffusion sur Internet, à peine une poignée d’entre eux avaient manifesté en désordre devant le Consulat des Etats-Unis à Casablanca.

La manifestation pourtant non-autorisée durant laquelle ont été scandés des slogans enflammés anti-américains et appelant à la guerre sainte contre les juifs a été faussement décrite par la chaîne de télévision publique 2M comme «une manifestation pacifique en défense du respect de toutes les religions».


Une manière de prouver au monde la singularité d’un Maroc «terre de tolérance», faisant la promotion d’une certaine image de l’Islam à l’étranger à l’instar de sa participation au projet du département islamique du musée du Louvre. Faut-il rappeler toutefois à ce sujet que la liberté de culte n’existe pas au Maroc?

Caricatures «mesquines»

Aux yeux de Paris, le Maroc semble faire effectivement exception. L’ambassade de France à Rabat s’est dite en «étroit contact avec les autorités du royaume du Maroc, auxquelles nous faisons pleinement confiance pour assurer en toutes circonstances la sécurité de nos représentations et intérêts. Aucune fermeture d’établissement français n’est envisagée au Maroc» au moment où le Quai d’Orsay prenait des dispositions sécuritaires dans la plupart des pays arabes, après la publication par l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo de son numéro comportant des caricatures du prophète Mahomet.

Les Français établis dans le royaume se disaient eux aussi confiants.

L'ambassadeur de France au Maroc, Charles Fries, a qualifié de «provocation» ces caricatures, exhortant les musulmans à ne pas «tomber dans le piège qui a été tendu» par leurs auteurs.

«Je regrette vivement la publication de ces dessins, de ces caricatures», a déclaré le diplomate qui était l'invité de la radio tangéroise Medi 1.

«La liberté d'expression est un principe garanti par la Constitution française, et ce principe n'a pas à être remis en cause. Mais je déplore en l'espèce que ce journal ait utilisé cette liberté d'expression de façon excessive et de manière choquante pour les musulmans en faisant en réalité de la provocation, dans un contexte déjà très sensible», a-t-il ajouté.

«Pour communiquer, l’ambassadeur de France a choisi une radio marocaine proche du palais royal et largement écoutée dans le pays. Une opération pour tenter de désamorcer tout de suite les réactions potentielles à ces caricatures», a estimé RFI qui a donné la parole à des Marocains dans la rue.

La plupart des personnes interrogées demandent l’interdiction pure et simple de Charlie Hebdo parce que «la liberté ce n’est pas humilier».

Paris et Rabat à l’unisson

En visite en France, le ministre marocain du Tourisme, Lahcen Haddad a jugé au micro de l’AFP «inutiles et assez mesquines» ces caricatures, tout en se disant très attaché à «la liberté d'expression».

Même son de cloche chez le chef de la diplomatie marocaine.

L’islamiste Saâd-Eddine El Otmani, qui s’est prononcé pour des «réactions civilisées et mûres».

Les appels officiels à «la retenue» et au «sens de la responsabilité» en tout point semblable à ceux du diplomate français montrent une certaine concordance de vues entre officiels français et marocains, même s’il est utile de rappeler que Rabat ne tolère pas la caricature religieuse au point d’interdire toute representation du roi Mohammed VI faisant valoir ainsi pour les besoins de la censure politique son statut de Commandeur des croyants.

La thématique de la religion demeure un des principaux tabous de la presse marocaine. En 2006, des manifestations étaient orchestrées par les autorités contre Le Journal Hebdomadaire, un titre phare de la presse indépendante aujourd’hui disparu, accusé à tort d’avoir publié les fameuses caricatures danoises du prophète.

La même année l'hebdomadaire arabophone Nichane était censuré pour publication de blagues «attentatoires à la religion» et de nombreux titres de presse étrangers sont régulièrement retirés des kiosques ou interdits à la frontière lorsque ceux-ci abordent des sujets traitant de l’Islam.

Le point de vue de nombre de Marocains s’exprime plutôt sur la Toile à l’image de ce commentaire d’un internaute sur le forum du site Yabiladi:

«Qu'Allah destine ces infidèles au brasier de l'Enfer. Gardez-la votre France, on n'en veut pas! Vous avez tous du racisme envers les Arabes, ne le niez pas!»

«Et si Charlie Hebdo nous faisait un numéro satirique avec des caricatures osées rien que sur nos amis juifs?», lançait pour sa part un blogueur exprimant un sentiment largement partagé au Maroc sur la ligne éditoriale jugée foncièrement «islamophobe» de l’hebdomadaire, alors que très peu de Marocains y ont accès: le journal satirique a de tout temps été interdit dans le royaume.

L’exemple de la Shoah mis en avant

Les Marocains ont en général une piètre idée de la liberté d’expression en France. Ils ne comprennent pas qu’il est impossible de rire de la Shoah sans être systématiquement catalogué d’antisémite et n’hésitent pas comme cet éditorialiste à faire le parallèle avec l’affaire des photos seins nus de la duchesse de Cambridge, Kate Middleton, dans le magazine Closer.

«Si dans une démocratie la liberté d’expression n’est pas négociable, même dans ce cas précis, il faut dire que Charlie Hebdo ne se montre pas aussi offensif dans ses caricatures quand il s’agit des juifs et du judaïsme. Les musulmans et les chrétiens, eux, en prennent régulièrement plein la gueule dans cet hebdomadaire. Et quand il le fait, il dilue toutes les religions dans une même sauce pour ne pas se faire accuser d’antisémitisme» estime pour sa part le site Demain connu pourtant pour son indéfectible attachement à la satire.

D’autres préfèrent mettre en avant leur «fierté d’être musulmans» ou se rangent comme le site Goud.ma derrière la posture du mépris observée dans cette affaire par Tariq Ramadan, très en vogue au Maroc.

«Charlie Hebdo? Connais pas» semble être alors le credo des Marocains.

«Des caricatures que je n’ai pas vues et qui ne m’intéressent pas du tout, pas plus que ne m’intéressent les autres dessins ou articles déjà parus dans cet hebdomadaire» se détourne un blogueur marocain qui défend la thèse mercantile du «coup médiatique»:

«Caricaturer le prophète Mohamed n’est ni bête ni méchant, mais c’est tellement lucratif!»

Une affaire reléguée aussi à «une tempête dans un verre d’eau» comme l’exprime le politologue marocain Ahmed Benani.

Ali Amar


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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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