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Charb, directeur de Charlie Hebdo, signant un numéro de la caricature, 19 septembre 2012, AFP/Fred DUFOUR
Charb, directeur de Charlie Hebdo, signant un numéro de la caricature, 19 septembre 2012, AFP/Fred DUFOUR

Charlie Hebdo n'a pas d'excuse

Les nouvelles caricatures du prophète de l'islam font mal. La presse africaine dénonce une provocation inutile du canard français.

La nouvelle publication des caricatures du prophète Mohamed par Charlie Hebdo le 19 septembre a été très mal perçue par les médias africains.

Les journaux ouest-africains et maghrébins se sont tour à tour, acharnés sur le journal satirique français. Et la tension risque d’aller crescendo en ce vendredi 21 septembre, jour de prière où le recteur de la Grande Mosquée de Paris a appelé toutes les mosquées liées à son organisation à lire un message pour condamner les évènements.

Le jeu de Marine Le Pen

En Algérie, le Quotidien d’Oran a dénoncé «l’insulte et l’incitation à la haine» de Charlie Hebdo, qui comme «l’odeur de sang pour un serial killer n’a pas pu résister à la provocation malgré les réactions en chaine suscitées par le film, L'Innocence des musulmans». Plus loin, le Quotidien d’Oran s’insurge contre «le coup de pub» du journal, qui un an après la publication de son numéro spécial Charia Hebdo, remet ça.

«En remettre une louche sur le prophète de l’Islam c’était facile et tentant, et ça pouvait faire le buzz, Charlie Hebdo n’y a pas résisté. Il a donc remis ça, faisant pâmer d'aise Marine Le Pen qui est allée de son trémolo sur la liberté d'expression sacrée et du "quittez-la-France" si vous ne le supportez pas», se désole le journal algérien.

 Et poursuit, «il est évident que taper sur les musulmans ça fait courageux sans risque et ça permet de doper les ventes. En France, où une manifestation contre le film antimusulman a été interdite (malgré le caractère officiellement intouchable de la liberté d'expression) et où les représentants officiels de l'Islam voulaient éviter toute expression "excessive" des musulmans, Charlie Hebdo a la partie facile. L'hebdomadaire, mis sous protection policière joue avec un feu qui ne risque pas de s'éteindre mais qui peut atteindre d'autres».

La peur des Français

Une question qui préoccupe le site marocain Yabiladi, qui s’interroge sur le sort des ressortissants français au Maroc.

«Les Français au Maroc ont-il peur?», se demande Yabiladi qui dans un reportage donne la parole aux expatriés. Même si le Maroc n’est pas concerné par la mesure du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius de fermer les écoles et ambassades françaises dans une vingtaine de pays musulmans, les avis sont partagés sur cette question. Si certains se disent peu inquiétés par la tournure des évènements, d’autres préfèrent rester sur leurs gardes. L’ambassadeur de France au Maroc, Charles Fries a également regretté la publication de ces dessins, dans une déclaration sur les ondes de la radio Medi1.

«La liberté d'expression est un principe garanti par la Constitution française, et ce principe n'a pas à être remis en cause. Mais je déplore en l'espèce que ce journal ait utilisé cette liberté d'expression de façon excessive et de manière choquante pour les musulmans en faisant en réalité de la provocation, dans un contexte déjà très sensible», s’est-il indigné. Cependant, il a appelé les musulmans à ne surtout pas «tomber dans le piège qui a été tendu par l’auteur de ces dessins».

Sale coup de pub

Pour La Presse de Tunisie, cette affaire ne mériterait pas qu’on s’y attarde. Et demande à ne pas faire «un coup de pub à la médiocrité». Dans sa chronique Zoubeir Chaouch qualifie Charlie Hebdo de «charognard», qui tente d’exploiter un évènement, avec toute la vague de mécontentement que le film «l’Innocence des musulmans» a suscité dans le monde musulman, «pour vendre sa feuille de chou». Le chroniqueur ne manque pas de s’interroger sur les conséquences d’une éventuelle caricature juive ou chrétienne.

«Imaginons un instant: si la caricature de la première page du canard avait représenté le juif orthodoxe sur la chaise roulante, ça aurait déchaîné la colère de toutes les têtes bien-pensantes et mobilisé la Licra», se demande Chaouch.

Et d’ajouter: «Le canard charognard sait se fixer des limites, quand il veut, et ça s’appelle la déontologie qui l’emporte sur la liberté d’expression. Imaginons que de notre côté, à nous autres musulmans, on se mette à salir ce que les chrétiens ont de sacré: publier des caricatures de Jésus en simple appareil, ou de sa sainte Vierge de maman en monokini, je ne crois pas que les lecteurs chrétiens auraient digéré le coup de la liberté d’expression invoqué de notre côté.

Mais aucun caricaturiste musulman n’aurait eu l’idée saugrenue de le faire, pour la simple raison que Dieu loue la mère et son enfant dans le Saint Coran. Donc, intouchables. Nous savons nous fixer des limites, on préfère laisser le monopole du mauvais goût à des feuilles de chou du genre Charlie Hebdo.»

Provoc au premier degré

«Provocation inutile et dangereuse», avertit le Journal du Faso, qui pose le débat sur la responsabilité du journaliste:

«Charlie Hebdo, dans un contexte actuel marqué par des tueries à Benghazi en Libye et les menaces de toutes sortes qui pèsent sur les Américains d’une façon générale à travers le monde, avait-il besoin de publier un tel brûlot? Il s’agit d’opposer la liberté d’expression, de provocation à la responsabilité du journaliste.»

Le Républicain du Mali, n’en pense pas moins.

«De la provoc au premier degré, écrit-il. Et invite par conséquent les musulmans à ne pas tomber dans le piège de ses détracteurs. Sinon ils auraient rendu le plus grand service aux détracteurs de l’Islam», signe Adam Thiam dans un édito.

Mais le quotidien La Tribune au Sénégal, se demande «si les auteurs de ces caricatures ne cherchent pas délibérément à mettre de l’huile sur des braises incandescentes. La liberté d’expression exhibée en France ne résiste pas à la passion de certains musulmans qui se sentent blessés mais aussi et surtout aux extrémistes qui trouvent là une belle occasion pour se montrer en utilisant la violence inouïe souvent contre des innocents».

Lala Ndiaye

 

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Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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