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Région d'Al Hoceïma en février 2004, après le dernier fort séisme qui a touché le Maroc. Reuters/Andrea Comas
Région d'Al Hoceïma en février 2004, après le dernier fort séisme qui a touché le Maroc. Reuters/Andrea Comas

Le Japon ravive la peur d'un tsunami au Maroc

Le risque d’un tsunami géant en Atlantique réveille au Maroc un vieux souvenir: le terrible séisme de Lisbonne de 1755 dont «la punition divine» avait touché les principales cités du royaume. La construction d'une centrale nucléaire est pourtant en projet sur le littoral.

1er novembre 1755, 9h40, la terre tremble au large du Portugal. En ce jour de la Toussaint, les 250.000 habitants de Lisbonne sont pour la plupart en prière dans les églises.

La première secousse fait vaciller clochers et flèches des édifices religieux qui se mettent à onduler comme les blés sous le souffle du vent. Une seconde secousse raye de la carte une des cités les plus opulentes de l’époque, faisant plus de 60.000 victimes. Les répliques sont si fortes qu’elles sont ressenties partout en Europe et au Maghreb.

Les survivants de Lisbonne se rassemblent sur les quais, au bord du Tage, espérant échapper ainsi à une mort certaine. Hélas pour eux, il n’en sera rien.

Si les eaux destructrices semblent s’être retirées au loin, découvrant le sable et les fonds marins, quelques minutes plus tard, un tsunami poussant des vagues d'une hauteur de 10 mètres déferle sur la partie basse et littorale de la ville, emportant les bateaux et la foule, puis reflue en entraînant vers le large cadavres et débris de toutes sortes. Les chutes de cheminées favorisent alors l'éparpillement des feux domestiques et provoquent un gigantesque incendie, qui durera cinq jours, plongeant la cité dans un chaos indescriptible.

Le séisme, un des plus puissants de l’histoire —d'une magnitude proche de 9 sur l’échelle de Richter—, bouleversera tant la Méditerranée que l’Atlantique, ravageant villes et villages jusqu’aux côtes nord-africaines.

Aussi, à l’instar de l’Asie du Sud-Est en 2005 et du Japon aujourd’hui, «il faut se garder de croire que ce phénomène est exotique», souligne Najib Cherfaoui, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui rapporte dans une étude le récit du Père gardien du Couvent royal de Meknès et vice-préfet apostolique des Saintes Missions, témoignant des dévastations dues au tremblement de terre de 1755 au Maroc (PDF):

«Les places côtières sont les plus touchées, à Tanger, Asilah, Larache, Mehdia, Salé, Safi et Agadir. Les dégâts sont aggravés par la montée extraordinaire des eaux de la mer. Le raz de marée tumultueux ouvre des brèches dans les digues, inonde les maisons, submerge les cultures et engloutit de nombreuses embarcations. Les eaux laissent une grande quantité de poissons, de sables et de débris dans les champs.

A Tanger, l’eau se retire des sources pendant vingt-quatre heures. Il s’ensuit une vive émotion, accentuée par un grondement continu et souterrain qui persiste plusieurs jours après la catastrophe. La lagune de Mar Chica (Nador) se ferme et s’assèche. Le port de Badis disparaît. A Larache, l’Oued Loukkos perd un bras et l’île antique de Lixus se retrouve au milieu des terres. L’estuaire du Bou Regreg à Rabat glisse vers le Sud (causant des dégâts sur le site inachevé de la Mosquée Hassan) et le port de Salé s’enlise sous les sables. Les effets de la catastrophe se ressentent aussi à l’intérieur du pays, à Fès, Meknès et Marrakech.»

Un remake de l’Atlantide

Durant le siècle dernier, plusieurs tremblements de terre continentaux ont frappé le pays, avec cependant une magnitude qui ne dépassait pas les 6 degrés sur l’échelle de Richter. Seuls les séismes d’Agadir (1960), d’Erfoud, de Rissani (1992) et d’Al Hoceïma (1994 et 2004) ont enregistré de fortes magnitudes.

«La position géographique du Maroc, à l’extrême nord-ouest du continent africain, fait qu’il se trouve au carrefour de deux failles majeures. L’évolution géologique est fortement influencée par l’interaction entre les plaques tectoniques. Depuis quelques années, plusieurs études réalisées ont montré une activité sismique intense, le long des chaînes montagneuses du Rif et de l’Atlas», expliquait Nacer Jabour, chef de service de la surveillance sismique à l’Institut national de géophysique après la forte secousse ressentie dans le pays en 2007, et dont l’épicentre avait été localisé à 400 km au large de Rabat.

Des spécialistes estiment toutefois qu'un cataclysme sans précédent pourrait se préparer au départ de l'île de Palma, dans l'archipel des Canaries. Selon eux, le flanc ouest du volcan Cumbre Vieja serait instable et pourrait, suite à une éruption, s'écrouler dans l'océan. Le détachement de ce long morceau de terre de 400 km2 provoquerait un méga tsunami. Palma, El Hierro et La Gomera seraient alors englouties par une montagne d’eau de plusieurs centaines de mètres de haut dont les ravages lamineraient Ténérife et la façade atlantique du Maroc, jusqu’aux confins du Sahara Occidental.

Les côtes américaines de New York à la Floride, les Caraïbes et le Nordeste Brésilien en seraient aussi affectés. Un scénario apocalyptique d’une ampleur inégalée qui n’est pas sans rappeler le mythe de l’Atlantide.

Une première centrale nucléaire en projet

Ni l’occurrence éventuelle d’un tel événement d’échelle planétaire (jugée certes très lointaine par les prévisionnistes), ni la crise nucléaire au Japon ne semblent décourager le gouvernement marocain dans son ambition de lancer à l’horizon 2020 la construction de sa première centrale nucléaire sur le littoral atlantique.

En 2006, l’Agence fédérale russe de l’énergie atomique (Rosatom) et la société Atomstroyexport avaient fait part de leur intérêt pour participer à l’appel d’offres international marocain pour la construction d’une telle centrale afin de pallier la grande dépendance énergétique du royaume, qui s’est lancé en parallèle dans un ambitieux programme solaire.

Les Français d’Areva eux aussi sont dans la course et comptent bien apporter leur expertise dans l’extraction de l’uranium du phosphate dont le Maroc détient les plus importantes réserves au monde.

Un premier réacteur nucléaire civil marocain de type Triga Mark II, fruit d’un accord de coopération nucléaire conclu en 1980 entre le Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN) et les Etats-Unis, est opérationnel depuis 2005. Doté d’une puissance de 2MW, ce réacteur est destiné à produire des radio-isotopes utilisés en médecine, en industrie et en agriculture et fournir des prestations d’analyses pour la géologie et l’archéologie. Il devrait apporter au Maroc les compétences technologiques nécessaires dans le nucléaire à des fins de production d’électricité.

Dans la société marocaine, contrairement aux inquiétudes exprimées en Occident après le tsunami japonais, le débat sur un risque nucléaire n’est pas d’actualité. Les cataclysmes naturels sont plutôt généralement compris et jugés à l’aune de la foi, comme l’est d’ailleurs le fléau du sida.

Du siècle des Lumières aux millénaristes religieux

Sur le plan moral, la tragédie de 1755 avait suscité en Europe un débat philosophique majeur. Comme toutes les catastrophes naturelles, dont les causes étaient totalement inconnues, beaucoup l’expliquaient par une punition divine.

Les Anglicans assuraient qu’un pays catholique vivant sous une forte inquisition ne pouvait qu’indisposer Dieu. Les catholiques affirmaient quant à eux que c’est le châtiment que méritaient les Portugais pour les souffrances infligées aux Indiens d’Amérique.

Plus largement, c’est toute la philosophie positive des Lumières, qui défendait l’esprit critique et la Raison contre l’obscurantisme, le fatalisme et les préjugés moraux, qui s’est trouvée remise en cause.

«Si c’est ici le meilleur des mondes possibles», fait-il dire à son Candide contemplant Lisbonne ravagée, «que sont donc les autres?» s’interrogeait Voltaire, critiquant ainsi la «bonté divine».

Kant tenta de son côté de réconcilier l’Homme et son Créateur en avançant qu’un tremblement de terre peut faire surgir des entrailles de la terre des gisements de minéraux ou des sources thermales pour le plus grand bénéfice de l’humanité.

Pour Rousseau, la faute en revient à l’imprévision et au manque de perspicacité et de sagesse des Portugais qui avaient choisi de bâtir une capitale insolente de richesses face à l’océan au lieu de vivre dans les bois, à l’état naturel, sublimant ainsi le Paradis perdu d’Adam et Eve!

Dans le Maroc d’aujourd’hui, la croyance d’un Dieu vengeur revient au galop quand l’actualité mondiale s’y prête, tant les conservatismes sont ancrés dans la société et le regain de religiosité palpable.

Au lendemain du tsunami qui avait frappé l’Asie du Sud-Est en 2005, le récit du déluge est subitement revenu au goût du jour. L'eau étant le purificateur des péchés des hommes. C’est un «avertissement précoce au Maroc», avait titré à l’époque Attajdid (Le Renouveau), journal proche du parti islamiste Justice et développement (PJD). Allah aurait donc voulu ainsi punir les hommes pour avoir «ignoré ses commandements».

«Les raz de marée, précisait-il, constituent un grave avertissement pour le Maroc qui doit prendre les mesures nécessaires contre cette calamité» —celle que constitue, selon ce journal, le tourisme sexuel. «Les touristes sexuels s'installent au Maroc, notamment à Marrakech, Agadir, Esaouira, Taroudant et El Jadida» et «des réseaux de prostitution et d'exportation (...) ont ainsi été dévoilés», avait assuré Attajdid, suivi en cela par des prêches enflammés de quelques imams dans les mosquées, et provoquant une vive polémique.

Une association contre le racisme s’était alors élevée «face à un discours qui, sous couvert de morale, cache l'inquisition et la haine de l'autre». Pourtant, un sondage réalisé sur internet par Le Journal Hebdomadaire révélait que plus de 40% des 4.000 internautes sondés ont répondu par l’affirmative à la question de savoir s’il s’agissait d’une punition divine, et 20% n’en étaient pas totalement convaincus.

«Tout homme ayant un minimum de croyance en Allah sait qu'il n'y a rien qui échappe a sa volonté, rien absolument rien, ni sur cette terre ni ailleurs. L'éruption volcanique à l'origine du tsunami n'a eu lieu que parce que Allah l'a permis. Allah savait aussi qu'il y avait des gens qui allaient mourir!» s’exclamait, résigné, un internaute marocain après la catastrophe de 2005.

Après celle du Japon, c’est le même sentiment que l’on retrouve chez nombre de Facebookiens marocains.

Pour s’en convaincre, l’un d’entre eux n’a pas hésité à affirmer que les infidèles reconnaissent enfin la puissance du châtiment divin en citant Shinatro Ishihara , gouverneur de Tokyo, qui déclarait récemment lors d’un point presse que «l'identité du peuple japonais se caractérise par l'égoïsme, et qu'il faudrait bien user de ce tsunami pour laver cette mentalité. Je pense que cette catastrophe est une sorte de punition divine».

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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