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Grand Bassam par Kafka on the shore
Grand Bassam par Kafka on the shore

Comment l'Atlantique menace les Ivoiriens

L'Atlantique avance d’un mètre par an à Grand Bassam, l’ex-capitale de la Côte d'Ivoire. Et, le réchauffement climatique met en péril l'habitat de millions d'habitants sur toute la côte atlantique.

L'étude date d'une dizaine d'années. Avec une élévation d'un mètre du niveau de la mer, 54 kilomètres carrés de terre seront inondées, en grande partie dans la région d'Abidjan.

C'est là, en bord de côte, que s'entassent des millions de personnes, souvent dans des habitats précaires. Beaucoup sont venus du nord, du Mali, du Burkina Faso, du Niger où la désertification gagne du terrain.

Et si l'océan ne monte que de 50 centimètres, au moins mille kilomètres de routes bitumées, de pistes, de ponts seront emportés dans la capitale économique ivoirienne. La faute au réchauffement climatique.

«Pourtant, l'Afrique pollue moins», relève Cédric Lombardo, un consultant français qui se bat depuis des années pour la cause écologique. Mais elle subit de plein fouet les effets des gaz à effet de serre.

A Abidjan, comme dans une grande partie de la Côte d'Ivoire, il pleut moins et la température moyenne a augmenté d'un degré en vingt ans.

En cause, le déboisement intensif. En cinquante ans, le pays a perdu les neuf dixièmes de ses forêts, qui constituaient un aspirateur à gaz et un rempart contre l'avancée du désert.

Les terres de culture du cacao, qui a besoin d'eau et d'ombre, rétrécissent. Il est urgent de reboiser, en utilisant des techniques scientifiques nouvelles, mais la Côte d'Ivoire consacre moins de 0,5% de son PIB à la recherche, contre 13% en Corée du Sud.

«Vous êtes sûr que la mer ne va pas nous emporter cette nuit?».

L’homme, un Français d’Abidjan,  n’est visiblement pas rassuré en s’adressant à Didier, le patron d’un des nombreux hôtels qui longent la plage de Grand-Bassam, haut lieu de villégiature, avec Assinie, pour les habitants de la capitale économique ivoirienne.

Il est en week-end avec sa compagne et a loué une chambre à 25.000 francs CFA (environ 39 euros).

«La mer est en colère»

«Ca fait quinze ans que je suis ici, et je suis toujours vivant!», lance l’aubergiste pour le rassurer.

Comme chaque mois d’août, la mer est en colère. Les vagues ont submergé la terrasse de l’établissement, malgré la rangée de sacs en jute remplis de sable disposés comme un rempart.

Le mur, construit l’année précédente avec des fondations de  trois mètres,  disparaît dans le sable.

«Tous les ans à la même époque, ça recommence, se lamente Didier. On a à peine fini de réparer les dégâts de l’année précédente, qu’il faut recommencer. Depuis que je suis arrivé, la mer a avancé de dix à quinze mètres, presque un mètre par an. La piscine pour enfants a été emportée. J’en ai construit une autre en retrait. Voyez, elle est déjà remplie de sable. Ma terrasse où j’avais construit une paillote, a été bouffée. Je n’ai plus de place pour installer des tables. Les cocotiers qui bordaient le resto ont disparu eux aussi. Les vagues arrivent dans les chambres. Je vis dans l’angoisse permanente et je n’ai d’autre solution que de regarder mon affaire partir en ruine.»

La plage a quasiment disparu et les vagues viennent buter contre les pauvres défenses établies par les hôteliers.

Dans quelques semaines, l’océan va battre en retraite, mais l’année prochaine il attaquera de plus belle. «On alerte les autorités, les grands types d’Abidjan mais personne ne fait jamais rien », s’insurge Didier.

«On n’y peut rien, soupire un homme sortant de la cour du roi des N’zimas, l’ethnie locale, qui tient audience chaque mercredi. Avant même, l’eau était plus éloignée. Nos grands-parents nous disent qu’elle était à des kilomètres. Donc c’est naturel. Ça approche, nous on regarde seulement, poursuit-il, fataliste. Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra encore des années pour emporter tout le village.»

Le village, c’est le quartier France où survivent de magnifiques bâtisses de l’époque coloniale, d’anciennes grandes maisons de commerce, certaines restaurées, d’autres en voie d’irrémédiable délabrement.

Sur une bande de terre molle, un lido de deux  kilomètres  de long, d’une largeur de 350 m et d’une superficie de 70 hectares, entre océan toujours en furie et lagune ensommeillée, qui rétrécit inexorablement. 

L’ensemble vient enfin d’être classé au patrimoine mondial de l’Unesco, qui s’est fait longtemps tirer l’oreille.

A cause notamment de l’état de décomposition avancée où périclite Grand Bassam, l’ancienne capitale coloniale abandonnée en 1900 par les Français qui fuyaient la fièvre jaune.

On croise un monument en l'honneur d'un gouverneur, des rues portent le nom de militaires français dont tout le monde a oublié le nom.

Plus de la moitié des bâtiments coloniaux, l'hôtel des postes, le palais du gouverneur, le mess des officiers, le cercle colonial... ont été restaurés mais le palais de justice, le premier construit en Côte d'Ivoire, est en ruines.

Au bout du quartier France, on atteint l'embouchure du fleuve Comoé, où le wharf, une passerelle en fer de plus de deux cent mètres, permettait d'embarquer des passagers et des marchandises, grâce à une nacelle, sur des bateaux stationnant derrière la barre et ses vagues meurtrières.

On franchit l'embouchure à pied. Elle est bouchée par le sable et le fleuve, après un long détour par la lagune, va se jeter aux portes d'Abidjan, à une trentaine de kilomètres.

«La Comoé, en se jetant ici dans l'océan, retardait l'érosion de la côte. Il faudrait rouvrir l'embouchure si on veut sauver Grand Bassam», explique depuis des années Cédric Lombardo. 

«Des élus font des devis de travaux mais on ne voit jamais rien venir», s’insurge un propriétaire d'hôtel.

Périodiquement, on engloutit des centaines de millions de francs CFA dans des frais d’étude diverses et variées, mais quand il s’agit de passer à l’action, les prix des travaux sont tellement gonflés qu’ils provoquent le renoncement de l’Etat bailleur de fonds.

Deux kilomètres plus loin, en longeant la côte, on découvre un spectacle lunaire: la mer a fait une immense saignée dans la côte, un morceau de la route bitumée a été emportée, comme les cocotiers qui bordaient la plage.

Des dizaines d'hommes, armés de pelles, remplissent de sable des semis-remorques à un rythme effréné.

Attendre le déluge qui engloutira tout?

Le balai infernal  de camions commence avant le lever du soleil pour s'achever après la tombée de la nuit. Plus d'une centaine par jour vont déverser leur contenu dans les chantiers d'Abidjan.

Le trafic a débuté sous Gbabgo et s'est amplifié sous Ouattara et personne ne l'arrête. Et pour cause, tout le monde «mange». Les camionneurs évidemment, mais aussi les villageois, qui perçoivent une redevance, les «corps habillés» du coin, qui prennent leur pourcentage, et même la mairie qui ponctionne son obole.

Retour à Grand Bassam. Quand on traverse le pont de la Victoire, on entre dans la ville africaine avec ses  dizaine de milliers d’étrangers, issus de toute l’Afrique de l’ouest pour s’installer dans des habitats précaires, son supermarché «Au bon prix», son café «Le Vaudois», QG de derniers vieux blancs moisis, ses routes défoncées, ses fossés d’évacuation bouchés où stagnent des eaux pestilentielles, terrain de jeux d’enfants délaissés, ses tas d’ordures, son village artisanal où des bijoutiers, des menuisiers, des commerçants venus du Sénégal, du Mali, du Niger, du Sahara, tentent de survivre à l’affût de rares clients. 

Ici, ce n’est plus la fièvre jaune qui sévit, mais celle de l’autoroute qui va relier Grand-Bassam à Abidjan d’ici deux ans. Alassane Ouattara vient d’en poser la première pierre. On attend désormais la deuxième. Son tracé a été reculé à l’intérieur des terres pour échapper aux attaques de l’océan.

Elle sera financée par les Chinois et mettra l’ancienne capitale coloniale à un quart d’heure de la mégapole. D’où une inflation du prix des terrains et, pour vendre les derniers espaces constructibles, une épidémie de remblayage. Avec du sable... toujours du sable...

Alors que faire? Attendre le déluge qui engloutira tout? Comme à Lahou, à cent cinquante kilomètres à l’ouest d’Abidjan où les derniers vestiges du comptoir colonial sont dévorés dans l’océan, où les tombes du cimetière sont emportées, où le village africain est à son tour menacé de disparition, où le dernier moignon du phare vient d’être avalé par la mer. Celui de Grand Bassam, éteint depuis 1950, est encore debout. Jusqu’à quand ?

Philippe Duval

 

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Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

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