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Cameroon Village_1557, by hoyasmeg via Flickr CC.
Cameroon Village_1557, by hoyasmeg via Flickr CC.

Chroniques d'un retour au village natal

L'écrivain camerounais Eric Essono décrit toute la joie de rentrer dans le village de ses ancêtres, au sud du Cameroun, et par là, ce que les Africains peuvent gagner à opérer un retour aux sources.

L’immigration et l’exode rural ont ceci de commun qu’ils sont sous-tendus chacun par des rêves d’ailleurs et le goût de l’aventure inscrits en nous tous.

La misère est une explication un peu courte de la désertion de nos villages pour les villes, de nos villes pour l’Occident. L’ambition donc, plutôt que la détresse, la curiosité plutôt que l’ambition, et notre nature plutôt que notre curiosité sont cause de la fuite.

Il s’ensuit que la France pratique une immigration eugénique, elle pompe l’Afrique, et débauche ses fils. L’Amérique aussi siphonne notre continent, lui fait une concurrence déloyale pour ainsi dire, en ne choisissant que la crème de la crème des candidats au départ.

En tant que citoyen qui vit en ville et découvre toute la beauté de l’arrière-pays camerounais, j’ai beau jeu de prêcher le retour aux sources, alors que je vis en ville.

Il y a certainement une sorte de naïveté à inviter tous les jeunes des villes à retourner dans leurs terroirs d’origine, les Camerounais de l’extérieur à rentrer au pays.

La magie du retour aux sources

Vous êtes Français, Italien, Canadien, Autrichienne, Algérienne, bref un non-Camerounais, et venez à vous retrouver au pays de Roger Milla, dans le cadre d’une mission professionnelle, d’un voyage d’affaires ou d’agrément: vos hôtes camerounais ne manqueront pas de vous emmener vous rincer l’œil à Guider, dans le nord du pays, pour l’amour de l’art, bien sûr.

Si vous ne comprenez rien aux subtilités des arts premiers, laissez-vous guider (sans mauvais jeu de mots) par vos instincts.

Le guidar est une danse camerounaise érotisée mais guère pornographique, par le biais de laquelle de jeunes filles drapées d’un voile ou d’un pagne qui leur ceint le corps de la poitrine jusqu’à mi-cuisse tapent dans le sol, comme dans une douce transe, les pieds ornés de grelots.

Les grelots participent avec le tam-tam à la rythmique du spectacle. En dessous du pagne, un cache-sexe ou une petite culotte sont le seul rempart contre leur nudité.

Les danseuses exposent leur fraîcheur et leur beauté, en se trémoussant dans la poussière, dans un festival de formes et de corps, une sorte d’orgie de poitrines. Pour danser le guidar, il faut avoir une poitrine à la Halle Berry, dans A l’ombre de la haine.

C’est de l’art, alors les canons esthétiques sont ce qu’ils sont. On a beau dire, il est difficile de ne pas ressentir des émotions sexuelles devant toute cette beauté, ce nu magnifique, cette grâce, cette jeunesse, cette nature, en un mot ces «merveilles de la création».

Si ces danses folkloriques choquent votre pudeur, il existe, au-dela des villes côtières de Kribi ou Limbe, d'autres solutions tout aussi interessantes.

Dans le sud, à Ebolowa, on peut visiter le village de Nkolandom et ses paysages rocheux, ses bois tout en palmeraies, ses sites tout en grottes, tout en étangs, tout en hauteur: vue imprenable sur l’horizon.

Nkolandom est un village dont on sort forcement moins bête. Apres vous être étonné de ce que des arbres poussent sur des rochers, vous serez heureux de voir que des constructions, des sculptures y poussent aussi, comme des champignons.

A Nkolandom, les routes sont passées, ont été bordées de réverbères, et le développement a suivi.

Dans cette contrée nichée en pleine foret tropicale, toutes les commodités de la ville sont à portée de vue: écoles maternelles et primaires, lycée, eau courante, électricité, il n’est pas jusqu’aux édifices religieux qui ne soient des mini-joyaux architecturaux.

Mais c’est un comble que toutes ces facilités n’aient pas contribué à sédentariser les ressortissants de Nkolandom. Pauvre bled, inapte à être prophète auprès des siens!

Nkolandom n’intéresse que les touristes et autres visiteurs qui, en répondant à l’appel de la nature, s’y retrouvent. Le fait est que plus c’est grand, mieux est vécu le sentiment que les opportunités existent, de là, sans doute, l’obsession urbaine.

Pourtant il faudrait arrêter de chercher les opportunités, il faut les créer, le défi est celui de la transformation de notre environnement.

Ce village qui m'a tant donné

En partant de Nkolandom pour rejoindre le bruit et la fureur de Yaoundé, la capitale du pays, j’ai ressenti comme une dette de gratitude pour les moments passés dans ce village, en conséquence de quoi, j’ai voulu faire un lift à une fille qu’accompagnait sa mère.

D’une certaine manière, j’ai été victime d’un guet-apens, j’ai été victime de mon lyrisme et de ma reconnaissance. En voulant aider Jacqueline, une jeune fille a priori inoffensive, seule, 15 ans au jugé, menacée par la pluie et les vents, j’ai réalisé, en l’embarquant, que mon auto-stoppeuse n’était pas seule, Georgette, sa mère était derrière.

Jusque-là, pas de quoi renoncer à offrir une aide qui m’a moins été demandée que je ne l’ai anticipée. En essayant de les aider à ranger leurs bagages dans le coffre de ma voiture, il s’est avéré qu’en fait de bagages, il s’agissait carrément d’un déménagement.

Je n’étais lié que par ma bonne volonté et une reconnaissance transcendante, mais je n’ai pas l’âme d’un lâcheur, d’un démissionnaire, de quelqu’un qui renonce à aider parce qu’il est devenu relativement inconfortable d’aider.

Jacqueline et Georgette emportaient du bois. Il y a quelque chose de rafraîchissant quoique assez peuple à jouer le bon samaritain.

Toute la tribu de Jacqueline et Georgette était là, pour dire au revoir aux leurs, les deux citadines qui vivaient à Ebolowa, une vingtaine de kilomètres plus loin.

Au moment d’entrer dans mon char, le coffre grand ouvert à cause du bois qui débordait, après avoir fait des misères à la peinture de mon auto, je demandai à Georgette, dans la langue du coin, le bulu (une langue parlée par près d'un million de personnes dans le sud du Cameroun), la nature de ses occupations à Ebolowa.

Sa réponse ne vaut pas la peine d’être dite. En revanche, elle m’inspire la réflexion qui suit.

Les meilleurs ne doivent pas quitter l’Afrique, les plus médiocres ne peuvent pas la fuir. L’immigration telle qu’elle se pratique se fait au détriment de l’Afrique et c’est pure idéologie d’essayer de démontrer le contraire.

Les Africains ont choisi de se laisser impressionner par les chiffres des transferts d’argent en direction de l’Afrique, quels sont ceux que l’absence sur place de nos ressources les plus qualifiées cause?

En quelle langue pourrait-on dire aux Camerounais que leurs villages sont des viviers d’opportunités?

Eric Essono Tsimi, écrivain         

Retrouvez aussi tous les articles de cet auteur                                 

Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

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