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Des mariés, lors de la cérémonie de Ksar Saïd, près de Tunis. © Tous droits réservés
Des mariés, lors de la cérémonie de Ksar Saïd, près de Tunis. © Tous droits réservés

Inch'Allah! Demain, je te paie ton mariage, si t'as pas d'argent

Une association proche des islamistes d'Ennahdha entend promouvoir les valeurs familiales. Pour cela, elle offre la cérémonie de mariage à ceux qui le souhaitent. Reportage à Tunis.

L'hippodrome de Tunis est quasiment plein, ce samedi soir de septembre. Entre 4.000 et 5.000 personnes sont venues célébrer les noces de vingt-et-un couples.

Débarquant du petit train touristique qui les a fait défiler depuis la fameuse avenue Bourguiba jusqu'au champ de course, les époux entrent dans l'arène, puis sont installés sur la scène. A chaque couple son canapé.

A la tribune d'honneur, une brochette de hauts responsables islamistes semble apprécier le spectacle: il y a là, le ministre des Affaires étrangères, mais aussi ses collègues des Transports, des Sports, de l'Agriculture; Sahbi Atig, le président du groupe Ennhadha à l'Assemblée, ou encore Habib Khedher, le rapporteur de la Constitution, issu du même parti.

Invité à prononcer un discours, le ministre des Affaires religieuses, Noureddine Khadmi loue «cette image bénie», signe que «le pays prend un bon virage pour l'avenir».  

«Vous êtes sur les pas du Prophète, qui a appelé les gens à se marier», félicite-t-il les nouveaux époux.

Les caméras d'Al Jazeera retransmettent la fête en direct.

Pour son premier mariage collectif, l'association Al Afef (la pureté) a frappé un grand coup médiatique et offert une visibilité à cette nouvelle pratique, apparue l'été 2011 et relativement discrète jusque-là.

«Nous sommes partis d'un constat: l'âge du mariage recule de plus en plus. C'est un phénomène inquiétant dans une société traditionnelle», estime Adel Guelmami, membre de l'association.

Principale explication, ont-il diagnostiqué: les jeunes n'arrivent plus à s'acquitter de la lourde dot que la tradition exige.

C'est la crise? Eh! bien, tu te marieras quand-même!

«Un mariage ne peut pas coûter moins que 15.000 dinars ( environ 7.500 euros), entre les meubles, l'équipement électroménager, le loyer, etc.», chiffre ce sociologue de formation. Inabordable pour de nombreux Tunisiens, vu le bas niveau des salaires.

«Ils terminent leurs études vers 25 ans, après ils travaillent pour économiser. Mais, même après dix ans, ils n'y arrivent pas», décrit Lassaad Abid, l'un des initiateurs d'Al Afef.

L'association a donc imaginé un programme pour «dépasser le cap de la cérémonie», sésame pour entamer une vie de famille, et pas trop tard, comme le conseille l'islam.

Des appels ont été lancés dans les journaux, le message passé dans plusieurs mosquées. Sur plus de cent dossiers présentés, 25 ont été sélectionnés.

Parmi eux, deux anciens prisonniers politiques. Plusieurs couples dépassent les 40 ans, voire approchent les 50. Tous peinaient à boucler leur budget de mariage.

L'association leur a fourni chambre à coucher, frigo, gazinière, télé, table et chaises, costume pour monsieur, location de la robe pour madame, deux nuits d'hôtel et l'ensemble des frais de cérémonie. Le tout financé par des hommes d'affaires de La Manouba, la région où est basée l'association. Une opération à quelque 150.000 dinars (environ 75.000 euros).

Rim Trabelsi «remercie avant tout Dieu. A travers cette association, il a permis de nous offrir ça sans contrepartie». Elle et son mari Abdejabbar ont chacun 32 ans, gagnent chacun 350 dinars (environ 170 euros) par mois.

«Moi, ça va, explique Rim. Mais la situation de mon mari est modeste. Je voulais l'aider à travers cette association. Sinon, il aurait fallu attendre encore deux ans pour avoir l'argent.»

Cela faisait déjà deux ans qu'ils étaient fiancés.

A peu près comme Khaled et Baya Kahya, un an et demi d'attente au compteur.

«Ses parents commençaient à se fâcher. On ne peut pas laisser une fille comme ça, ni mariée ni célibataire, raconte Khaled. J'avais pas l'argent », dit ce journalier dans le bâtiment, un peu peintre, un peu maçon.

A 43 ans, il a vécu 14 «belles années» en Suisse. De retour au pays depuis sept ans, il a décidé de se ranger: il a arrêté de boire, de fumer des joints, s'est mis à la prière et, récemment, a pris sa carte au parti. Baya, elle, a 42 ans.  

«C'est sa dernière balle», commente Khaled, rigolard.

Le gîte, le couvert et la robe de la mariée

Mais Al Afef, c'est plus que des meubles. Les futurs époux ont reçu une formation à la vie conjugale: cours de cuisine (pour les femmes), nutrition, santé sexuelle et fidélité, psychologie du sexe opposé, importance du mariage dans l'islam...

«De nos jours, ni les femmes ni les hommes ne connaissent ce qu'implique la vie conjugale», déplore Soufia Jellali, la vice-présidente de l'association, qui tient à souligner:

«On a encouragé les hommes à aider leurs femmes pour les tâches ménagères, parce que de nos jours, elles travaillent.»

Khaled, lui, a retenu «comment la femme doit faire quand son mari s'énerve, ne pas s'emporter à son tour pour éviter de faire monter la colère».

Et aussi qu'il faut «lui faire des cadeaux, même petits, de temps en temps», ou bien «sortir avec elle».

Après le mariage, Al Afef suivra ses poulains et veut jouer les intermédiaires en cas de conflit. Car l'objectif numéro deux, c'est de lutter contre le divorce.

«La Tunisie est le quatrième pays au monde où le taux de divorce est le plus élevé», s'inquiète Adel Guelmami, s'appuyant sur une étude du ministère de la Famille.

«Dès qu'il y a un petit problème, ils n'arrivent pas à le résoudre», décrit Lassaad Abid, lui-même divorcé à deux reprises, dont une fois à cause de la belle-mère dont il dit qu'elle se mêlait de tout.

«On veut apprendre aux couples à se débrouiller seuls, ils sont libres et vaccinés», dit-il.

Au fait, ça se passe comment, en cas de divorce?

L'association nourrit de grandes ambitions pour les années à venir: marier 100 couples en 2013, à Tunis et en régions, construire un immeuble pour les loger à prix modérés pendant un an, et même organiser une journée dédiée aux mariages collectifs dans le pays.

«Nous voulons aider à bâtir une société plus stable. La famille est le noyau principal de la société, crucial pour sa stabilité», développe encore Adel Guelmami.

Une vision conservatrice proche de celle défendue par Ennahdah. Dans son programme électoral, le parti islamiste a inscrit sa volonté d'«oeuvrer au traitement des phénomènes du mariage tardif, de l'augmentation du taux de divorce».

Traduction, dans le projet de la Constitution:  

«L'Etat cherche à faciliter les conditions du mariage», énonce l'article 21.

Le ministère des Affaires religieuses a aussi annoncé la création d'un fonds dédié.

«L'année dernière, le bureau régional du parti avait organisé un mariage pour huit couples. Cette association a aimé l'idée et l'a reprise. Ce sont des gens proches de nous, mais indépendants», rapporte le député nahdaoui de la circonscription, Mohsen Kaabi.

«Maintenant, Ennahdah est un parti au pouvoir. Ce genre d'actions nécessitent que des personnes s'y consacrent à part entière», considère-t-il.

Depuis la révolution, de nombreuses associations caritatives ont été créées par des membres ou proches d'Ennahdah.

Pendant la campagne, le mouvement s'est appuyé sur certaines d'entre elles. Lors de son dernier congrès, Ennahdah a débattu de la séparation entre activités sociales et prédicatives d'un côté, activités politiques de l'autre. Sans trancher, reportant la décision au prochain congrès.

Al Afef, elle, clame son indépendance.  

«Ce serait minable de faire du chantage au vote», répond Adel Guelmami.

Mais les mariés eux-mêmes ne font pas trop la distinction. Lors de cette cérémonie, l'une des mariées a remercié l'association et «le grand patron d'Ennahdah».

Elodie Auffray

 

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Elodie Auffray est une journaliste freelance installée en Tunisie.

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