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Ernest Anang Kwei et son fils Eric devant leur atelier. © Tous droits réservés.
Ernest Anang Kwei et son fils Eric devant leur atelier. © Tous droits réservés.

Au Ghana, on enterre les défunts comme ils ont vécu

Chez les Ga du Ghana, si vous êtes pêcheur, vous pourrez être enterré dans un cercueil en forme de poisson. Autre possibilité, être inhumé dans une bière en forme d'avion ou de voiture... Pour un voyage paisible dans l'au-delà. Reportage.

Dès l'entrée dans la ville de Teshie (près d'Accra, la capitale du Ghana), d'immenses baraquements des pêcheurs s'étendent tout au long de la côte atlantique.

Au bord de la principale avenue, des femmes vendent du poisson fumé aux prix les plus concurrentiels de la région. Ici on est soit cultivateur, soit pêcheur.

En face de tous ces baraquements, du côté gauche de la grande avenue, s'est érigé un bâtiment sur deux niveaux. Bienvenue dans l’atelier de menuiserie et de sculpture Kane Kwei.

Ici, c'est en famille que le métier de confectionneurs de cercueils figuratifs se pratique. Et le petit dernier des Kane Kwei, Ossa, 20 ans, a trouvé sa vocation dans le design.

Par-ci un cercueil taillé en forme de Bible, par-là un autre taillé en forme de cabosse de cacao. «C'est mon chef-d'œuvre», nous indique-t-il avec beaucoup de fierté.  

De génération en génération

Comme son grand-frère Eric Adjetey Anang, Ossa veut continuer à perpétuer la profession de confectionneur de cercueil figuratif créée par son grand-père, il y a bientôt 60 ans.

Des cercueils en forme de bouteille de bière ou canette de Coca, des cercueils en forme d'oignon et même de poisson ou de stylo… Les prix varient entre 300 et 800 euros. Et tous les cercueils ont été conçus à partir du design d'Ossa.

«J'adore ce métier et j'essaierai de faire beaucoup mieux que mon père», s'enthousiasme-t-il.

Pour l'histoire, il faut remonter au début des années 50, où le grand père, Seth Kane Kwei, a d'abord fait un cercueil en forme de cabosse de cacao pour honorer un oncle, qui était un grand agriculteur dans le village.

Cela fait 20 ans que le grand père a disparu. Mais son fils Ernest Anang Kwei continue le travail lui aussi avec ses propres enfants. Et c'est un travail qui attire des centaines de touristes curieux qui viennent se faire raconter l'histoire chaque année:

«Un jour, un grand homme est décédé dans la ville. Et comme c'était un très grand pêcheur, la population voulait l'honorer pour la dernière fois par son métier. Et les gens sont donc venus voir mon père pour lui demander ce qu'il pouvait faire dans ce sens. Mon père leur a proposé un cercueil en forme de poisson. Ça leur a beaucoup plu et c'est comme cela que les gens ont commencé vraiment à connaître le travail de mon père», raconte-t-il.

Marquer la tombe du défunt

Et l'histoire continue... Après cela quelqu'un a commandé un cercueil en forme d'avion. Parce que le défunt aurait voulu un jour prendre l'avion... C'est ainsi que d'autres personnes ont passé commande de cercueils dans des formes les unes aussi farfelues que les autres.

«Puis mon père est décédé à l'âge de 70 ans. Et moi, je me suis dit qu'il fallait continuer le travail. Parce que c'est un travail noble», conclut Ernest.

Ce jour-là, les Kane Kwei reçoivent une commande d'un cercueil en forme de pilon.

«C'est pour une tante restauratrice qui est décédée, il y a un mois», explique-t-il.

A l'Institut des études africaines de l'université de Legon, à Accra, l'historienne Irène Odotei a mené des recherches sur ces pratiques dans la communauté Ga. Et voici comment elle analyse cette pratique:

«Quand vient le moment de l'inhumation, cela signifie que quelque chose doit marquer à jamais la tombe du défunt comme une personne ayant durement travaillé dans sa vie et qui a laissé des traces.»

C'est précisément à cela que répondent nos artistes en disant:

«Soit il était un as du volant, du coup, la famille voudra l'enterrer dans un cercueil en forme de voiture. Soit il était un enseignant intelligent et adorait son travail, dans ce cas on peut l'inhumer dans un cercueil en forme de stylo.»

Opportunisme?

L'impact social de cette pratique, c'est que tout le monde veut exceller dans ce qu'il fait, afin de mériter la reconnaissance de la société le jour de sa disparition.

En attendant, la famille Kane Kwei recherche une reconnaissance au niveau international. Et c'est le fils aîné, Eric Adjetey Anang, qui s'y attèle.

«Pendant ces deux dernières années, j'ai beaucoup voyagé. Je suis allé livrer des cercueils en Belgique. Je suis parti en Russie, où j'ai travaillé pendant trois semaines pour confectionner deux cercueils sur place. Puis je suis revenu au Ghana. Mais pas pour longtemps. Et après je suis allé aussi aux Etats-Unis. Par ailleurs, j'enseigne à des étudiants comment fabriquer des cercueils», raconte-t-il.

Tous ces étudiants deviennent après deux ou trois ans de formation des confectionneurs de cercueils. Certains créeront même leur propre entreprise.

Aujourd'hui, on compte dans la région plus d'une trentaine de micro-entreprises qui confectionnent des cercueils figuratifs.

Cette ouverture du métier n'est pas vue d'un bon oeil par Irène Odotei, l'historienne, qui déplore une forme d'opportunisme:

«Malheureusement, certaines personnes ont compris que ces formes de cercueils pouvaient rapporter de l'argent, c'est devenu un bon business pour elles.»

Bruno Sanago à Accra

 

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