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Préparatifs du sommet France Afrique, Cannes, 14 férvier 2007. AFP PHOTO/VALERY HACHE
Préparatifs du sommet France Afrique, Cannes, 14 férvier 2007. AFP PHOTO/VALERY HACHE

Comment partager l'héritage des indépendances africaines

Une exposition à Paris interroge un demi siècle après les indépendances en Afrique. Un regard citoyen par des jeunes de la diaspora à l'adresse de toutes les générations.

"Nos parents ont quitté leur village pour des raisons économiques, et sont venus travailler ici en France, ils ne se sont pas préoccupés de savoir ce qui s'était passé dans les différents pays au moment des Indépendances, car ils étaient eux-mêmes issus de la génération née peu après la fin de la colonisation. Ce n’est qu'une infime partie de ceux qui se sont syndiqués, qui se sont intéressés à cette partie de l'histoire".

Trentenaire originaire du Mali et de la Mauritanie, Mamadou Yaffa avoue que les indépendances africaines étaient pour lui quelque peu abstraites, car c'est une période de l'histoire que ni lui, ni ses parents n'ont vécu.

Du 7 septembre au 16 septembre, le parvis de l'hôtel de ville de Paris accueille l'exposition itinérante Diasporas et Indépendances africaines dont Mamadou Yaffa est à l'initiative avec son camarade Olivier Kaba. Ces deux acteurs de la diaspora ouest africaine en France l'ont conçue pour s’adresser non seulement à la jeunesse issue des diasporas africaines, mais à l’ensemble du public français.

Une jeunesse rattrapée par l'actualité

Ce projet d’exposition a été initié en 2010, dans le cadre du cinquantenaire des Indépendances. Il aura fallu deux ans de travail pour y aboutir, en partenariat avec le Ministère de l'Intérieur, le Conseil régional et la ville de Paris. "Cela nous a coûté cher en temps et en argent", confie Mamadou.

Aujourd'hui, de plus en plus de jeunes français issus des diasporas africaines se questionnent sur leur héritage historique, ils veulent en savoir davantage sur les Indépendances.

Pour les organisateurs, la volonté de retrouver leur racine n'était pas innée, mais elle est venue au fil du temps: 

"J'ai été rattrapé par l'actualité, avec le combat des sans-papiers, des mal-logés, et avec Olivier on a commencé à participer aux associations de migrants de nos parents et aux opérations de solidarité, ces luttes ont ravivé une flamme qui au fond était déjà en nous".

Pour Karine, 25 ans, qui s'arrête sur les panneaux de l'exposition par hasard, l'initiative est un succès:

"Je viens des Antilles et je suis agréablement surprise par cette exposition qui met en avant le politique. Je n'étais plus touchée par les gens qui crèvent de faim en Afrique, là de découvrir les pays, leur drapeau, leur histoire m'intéresse beaucoup plus."

L’exposition interroge aussi le regard des différentes générations de Français nés de parents africains, sur la relation entretenue avec le continent d’origine. Leurs visions se croisent avec celles de citoyens français qui ont hérité d’autres appartenances, et qui réinventent aujourd’hui les liens entre la France et l’Afrique, trop longtemps biaisés.

Redécouvrir des pays et des hommes

L’exposition gravite autour de 33 grands panneaux sur fond noir, dont 17 portant sur les pays africains ayant accédé à l’Indépendance en 1960 en majorité francophones: Sénégal, Burkina-Faso, Mali, Gabon, Centrafrique, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Madagascar, Congo-Kinshasa, Congo-Brazzaville, Somalie, Niger, Nigeria, Togo, Tchad, Cameroun.

Les autres panneaux sont consacrés à des thématiques variées comme la migration des travailleurs, les femmes pionnières, la mode, les diasporas dans le sport. Ils mettent en avant le rôle central joué depuis les indépendances par les différentes diasporas africaines, en tant qu’acteurs politiques, citoyens ou culturels.

L’exposition propose ainsi un parcours par pays, avec des informations de base et une riche iconographie avec des photographies d’archives des héros des indépendances, de la vie quotidienne.

L’ensemble laisse apparaitre un design original et une impression de fort dynamisme. Le public prend connaissance d’une sorte «d’instantané» de ces 17 pays, tandis qu’au dos des dits panneaux, ils continuent la visite en suivant un autre parcours, cette fois thématique, avec des images passées et récentes sur le rôle de la diaspora à travers la musique, le cinéma, mais aussi les luttes syndicales.

Un arbre à palabres sur le parvis de l'Hotel de ville

"On s'est demandé ce qu'il fallait retenir, avec les points les plus symptomatiques", confie Olivier Kaba. Les panneaux répondent ainsi à des questions simples. L’idée était de transmettre des informations basiques, qui pourraient servir à des élèves interrogés sur le nom de la capitale du pays, les principales langues utilisées, sa localisation sur la carte de l’Afrique, les couleurs du drapeau.

Au centre de l’espace défini par les panneaux, on retrouve l’arbre à palabre, autour duquel s’établissent les contacts et échanges entre les visiteurs. L’exposition a voulu ainsi privilégier le dialogue entre les générations et transcender les cloisonnements géographiques que connait parfois l’espace citoyen.

"C'est super important pour nous de ne pas rester cantonnés dans nos banlieues, car vivre en marge est inadmissible. On doit pouvoir être partout. Le parvis de l'hôtel de ville c'est là que toutes les grandes organisations font des choses, pourquoi pas nous? Ca n'a pas été facile, mais on est là. On espère que ça va donner envie à d'autres de faire des choses en dehors des quartiers et de s'approprier l'espace public", martèle Mamadou.

Pour s’adresser à la jeune génération, les organisateurs, évoluant depuis longtemps dans le monde de la musique, ont également pensé à inclure des activités impliquant des acteurs de la diaspora africaine en France. C’est ainsi que durant toute la semaine, vont quotidiennement se tenir sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris des activités, telles que des séances de graffiti, des défilés de mode, des concerts, débats, ou encore des projections. Cette dimension artistique très marquée a d'ailleurs séduit de nombreux artistes qui ont répondu présents, c'est le cas entre autres du rappeur d'origine malienne Oxmo Puccino, de Yael Naïm et David Donatien.

Des panneaux en guise de manuels scolaires  

Outre la transmission d’informations générales, chaque panneau comporte des paragraphes de synthèses historiques, par pays et par grandes thématiques, de sorte que l’on se retrouve face à des sortes de fiches pédagogiques, illustrées de façon ludique. Pour chaque pays, on retrouve ainsi un résumé de son histoire politique depuis 1960, ainsi qu’une petite biographie sur les pères des Indépendances.

En cette rentrée des classes, la visite de l’exposition par des classes d’élèves pourrait être une bonne introduction à certains chapitres des manuels d’histoire-géographie, encore lacunaires quant à la question soulevée en lycée de la décolonisation, ou encore des migrations.

"J'ai conscience que ce n'est pas les programmes scolaires qui vont apprendre à nos enfants cette partie de l'histoire, nous devons aussi chercher à nous instruire par nous-même. Ici on revisite notre passé, pour s'interroger sur d'où on vient et quel est le chemin qu'on a fait" explique Joseph Kodjo.

Ce visiteur béninois aux cheveux grisonnant semble ému devant l'affiche dédiée au Bénin. "Je me retrouve quarante ans en arrière, et je me souviens de Coutoucou Hubert Maga qui avait horreur de l'injustice. Il était commandant et moi sous-officier de réserve à Cisé de Bimbereké au nord du pays" confie t-il avec un regard profond.

Un bout d'histoire des Français d'aujourd'hui 

"Notre volonté était d’insister sur l’aspect pédagogique et historique, afin de ne pas seulement intéresser les jeunes de la diaspora africaine, mais de toucher tout le monde, puisque la France était une terre d'accueil avec des diasporas issues des quatre coins du monde", explique Arnaud Ferré qui a participé à l'élaboration des textes. Sans ascendance africaine, ce Français est très attaché à l'Afrique, où il a passé trois ans de sa vie, au Soudan et au Mali notamment. 

L'emplacement de l'exposition devrait également permettre aux organisateurs d'éveiller la curiosité de touristes venus visiter Paris, pour leur permettre de prendre connaissance de ce bout d'histoire de Français d’aujourd’hui. "J'avais une petite connaissance de l'histoire liée à l'Afrique, mais avec cette exposition je viens d'apprendre d'avantage et je retiens la complexité de la situation passée avec les indépendances." confie Maria, une touriste portugaise d'une cinquantaine d'années.

Objectif atteint pour cette exposition gratuite qui, en toute simplicité, permet de s'interroger sur le chemin parcouru depuis les indépendances africaines et constitue le point de départ d’un dialogue entre les espaces et les générations. 

Ekia Badou et Klara Boyer-Rossol

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