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RSF brandissant une pancarte pour réclamer la libération de journalistes érythréens, sept. 2002.   ©JOEL SAGET / AFP
RSF brandissant une pancarte pour réclamer la libération de journalistes érythréens, sept. 2002. ©JOEL SAGET / AFP

Erythrée: la terreur dans l'ombre du 11-Septembre

Les attentats terroristes qui ont frappé les Etats-Unis, en 2001, ont servi de diversion à la dictature érythréenne, lui permettant de faire arrêter tous les réformistes du pays et de fermer les journaux, alors que le monde regardait ailleurs. Onze ans après, des rescapés se souviennent.

La veille, ils étaient encore insouciants, ou à peu près. Le jeune journaliste Semret Seyoum, qui travaillait pour le célèbre bihebdomadaire Setit, était encore plein d'espoir, après avoir obtenu durant l'été son diplôme de droit de l'université d'Asmara, la belle capitale art-déco de la jeune République d'Erythrée.

«Mon état d'esprit était encore empreint de tous les projets que j'avais pour moi, ma famille et mon pays, raconte-t-il. Je n'étais pas préparé à des heures aussi terrifiantes.»

Certes, en cette veille de parution, son rédacteur en chef, Aaron Berhane, avait bien été convoqué par la police. Mais, c'était une habitude.

En sortant du commissariat, vers quatre heures de l'après-midi, ce dernier était d'ailleurs retourné tranquillement au journal pour corriger les épreuves qui partaient ce soir-là pour l'imprimerie.

«La police ou le procureur me convoquait fréquemment pour que je m'explique sur mes éditoriaux, ligne par ligne, explique aujourd'hui Aaron Berhane, depuis son exil canadien. Mais, jamais je n'aurais imaginé qu'ils feraient preuve d'autant de cruauté, comme ça, sans explication. »

Le lendemain matin, à la surprise générale, la radio du gouvernement annonçait la suspension définitive de la presse privée érythréenne, alors que les copies encore fraîches étaient en vente dans les rues d'Asmara.

Sept journaux interdits de publication pour avoir prétendument «enfreint la loi sur la presse». Le black-out.

Rafle des réformistes

Mais les journalistes ignoraient encore que des événements plus graves étaient advenus. A l'aube, sur ordre du chef de l'Etat et de son clan, les hommes du colonel Simon Ghebredingel avaient raflé tous les réformistes du parti unique. Tirés du lit un à un, ministres, généraux et hauts fonctionnaires, et conduits en cellule.

Depuis le mois de mai, rassemblés sous le nom de «G15», ces quinze personnalités respectées avaient osé demander publiquement au président Issayas Afeworki de faire enfin appliquer la Constitution et d'organiser les premières élections libres du pays, pour lequel ils avaient héroïquement combattu.

Ce matin-là, onze d'entre eux ont été arrêtés et enfermés dans le sinistre poste de police numéro 1, un complexe isolé du sud de la capitale. Trois étaient à l'étranger. L'un d'eux avait in extremis renié sa signature.

L'Erythrée, ce jour-là, a basculé dans le totalitarisme. Ce jour-là, c'était le mardi 18 septembre 2001, une semaine jour pour jour après les attaques terroristes qui avaient frappé les Etats-Unis.

«Pour Afeworki, c'était une opportunité à ne pas manquer, affirme Aaron Berhane. Son clan et lui attendaient le moment où le monde entier regarderait ailleurs. Ils ont eu une semaine pour se préparer et ils n'ont pas hésité.»

Les descentes de police n'étaient certes pas rares, dans l'Erythrée de l'époque. L'année précédente, la dizaine de rédacteurs en chef d'Asmara ou leurs adjoints avaient, eux aussi, été arrêtés et détenus quelques jours. Puis le gouvernement les avait relâché et les affaires avaient repris.

Semret connaissait les cellules de la prison de Kerchelle et les nuits au poste. Donc, en se rendant à la rédaction de Setit, à pied comme toujours, il pensait déjà à ce qu'il faudrait écrire dans la prochaine édition du journal, lorsque l'orage serait passé.

«J'étais encore au lit quand ma femme a allumé la radio, se souvient pour sa part Aaron. J'ai entendu le communiqué  du gouvernement. Je croyais rêver. Je n'ai pas bougé. J'étais encore sous mes couvertures.»

En passant des coups de téléphone à ses sources habituelles, Aaron a alors appris l'arrestation du G15. On lui a dit de ne pas se montrer dans des lieux publics, d'être prudent.

Semret, lui, ne connaissait pas encore le sort réservé aux réformistes. Arrivé le premier au bureau, il a ouvert la porte en se dépêchant, car le téléphone sonnait. Il a décroché. Une voix inconnue a lancé dans le combiné:

«Préparez-vous à la route de l'exil, les amis!» Et a raccroché.

«Je suis resté interdit, le téléphone décroché à la main», se souvient-il.

Le tour des journalistes

Toute la journée, Aaron et ses confrères se sont entretenus avec anxiété des événements de la matinée.

«Les visages étaient graves, inhabituellement tristes», se souvient Semret.

Seul le célèbre dramaturge et chroniqueur Fessehaye Yohannes, surnommé Joshua, était relativement optimiste. Ce doyen de la presse privée connaissait bien le président Issayas Afeworki et son entourage: lui aussi avait été un officier de la guérilla indépendantiste. Sa première épouse et son frère étaient morts à ses côtés, dans les collines, les armes à la main.

«Joshua pensait qu'ils voulaient juste nous empêcher d'évoquer l'arrestation des membres du G15 et qu'ils nous laisseraient rouvrir les journaux quelques jours plus tard», se souvient Aaron avec tristesse.

Mais le dimanche suivant, 23 septembre, ce fut au tour des responsables de la presse privée érythréenne d'être arrêtés par la sécurité d'Etat.

En enfonçant la porte du domicile d'Aaron Berhane, la police n'a rien trouvé.

«Depuis le 18 septembre, je ne dormais plus chez moi, explique l'ancien directeur de Setit, qui anime aujourd'hui Meftih, un journal communautaire de Toronto. Avec les rédacteurs en chef des autres journaux, nous avions déposé, la veille, une lettre de protestation au ministère de l'Information. La réponse, c'était la prison pour tous. Alors, j'ai erré de cachette en cachette pendant 108 jours, jusqu'au jour où je suis parvenu à fuir à pied, jusqu'au Soudan.»

«Dès que j'ai su que la rafle avait commencé, je me suis enfui de chez moi, raconte de son côté Semret Seyoum. A ce jour, je n'ai plus revu ma famille ou ma maison. Je me suis caché, en attendant de savoir quoi faire.»

Semret Seyoum a été arrêté par une patrouille, durant l'hiver, alors qu'il tentait de passer clandestinement la frontière, lui aussi. Tortures, isolement, humiliations ont été son lot quotidien dans différents camps d'internement pendant deux ans.

Après quoi il a été enrôlé de force dans l'armée. Deux ans plus tard, il a finalement retenté sa chance et réussi à gagner les camps de réfugiés de l'ONU, au Soudan. Il vit aujourd'hui en exil en Suède.

Joshua s'est rendu à la police, quittant sa nouvelle épouse et ses deux bébés, après avoir compris que ses anciens frères d'armes s'en prenaient à ses amis journalistes. Un an plus tard, il s'est pendu dans une cellule de la prison militaire d'Embatikala, quelque part dans les montagnes au nord d'Asmara.

Morts en détention

Le 30 août 2012, l'organisation Reporters sans frontières a révélé que trois nouveaux noms devaient être ajoutés à la liste des prisonniers de septembre 2001, décédés dans les cellules du bagne d'Eiraeiro: Mattewos Habteab, Dawit Habtemichael et Wedi Itay.

En 2006, des matons qui étaient parvenus à fuir le pays avaient déjà fait état de la mort de neuf d'entre eux, dont trois journalistes. On ignore combien sont encore vivants à ce jour.

«Afeworki? C'est un tyran cruel et mauvais, qui tente d'assurer son pouvoir par la terreur, martèle aujourd'hui Aaron Berhane. Il est mégalomane, brutal, paranoïaque, méchant, rusé, impitoyable, meurtrier, ambitieux et trop aveugle pour voir que sa psychose a fait disparaître certains des chefs les plus valeureux que l'Erythrée ait connue.»

A l'époque, quasiment aucun média n'a évoqué les rafles de ce maudit septembre 2001, en Erythrée.

Léonard Vincent

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Léonard Vincent. Journaliste spécialite de l'Erythrée.

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