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Des déplacés ivoiriens en direction du Liberia, juin 2012. REUTERS/Luc Gnago
Des déplacés ivoiriens en direction du Liberia, juin 2012. REUTERS/Luc Gnago

Comment sauver la Côte d'Ivoire

Créer une nation ouest-africaine pour mettre un terme au conflit ivoirien n'est pas la solution. Il faut plutôt tout miser sur les efforts de réconciliation.

«Une nation ouest-africaine pour résoudre le problème ivoirien.»

Sur le papier, l’idée peut paraître intellectuellement séduisante. Mais, elle ne résiste pas à la confrontation avec les réalités. Et surtout, c’est mettre la charrue avant les bœufs et renvoyer le règlement de la question aux calendes grecques.

La Côte d’Ivoire compte en effet près de dix millions d’étrangers (plus de quarante pour cent de sa population), plus de quatre millions de Burkinabè, plus de deux millions de Maliens, des centaines de milliers de Nigériens, de Sénégalais, de Mauritaniens, de Béninois, de Togolais, de Ghanéens, qui ont des difficultés à vivre ensemble.

A elle seule, elle est déjà une petite Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Treichville ou Grand-Bassam sont habités en majorité par des populations d’origine étrangère.

Et ce n’est pas en supprimant de façon artificielle des frontières héritées de la colonisation qu’on trouvera une solution au rébus, par un coup de baguette magique.

C'est plutôt en essayant de constituer un embryon d’Etat ivoirien qui n’a jamais vraiment existé. Et le Mali en est l’illustration. L’Afrique a bien assez de problèmes pour ne pas ouvrir la boîte de Pandore de la suppression des frontières qui créerait une cascade de conflits territoriaux.

Revenir sur le partage de l'Afrique: une erreur

Les blancs ont certes tracé des traits rectilignes pour créer des pays au sein de l’Afrique de l’Ouest, taillant à la serpe au milieu d’ethnies, comme les Ashantis à l’est, les Wés à l’ouest, dont une  partie se retrouve aujourd’hui au Ghana ou au Liberia et a l’anglais comme langue officielle.

Ils ont créé des frontières parce que le monde était ainsi réglé. Mais sur le terrain, les colons ne se sont pas embarrassés de considérations nationales.

Pour développer la Côte d’Ivoire, ils sont aller chercher, dès les années 20, des instituteurs au Sénégal, des employés de bureau au Dahomey et ont «importé» à tour de bras des Mossis du nord du pays (la création de la Haute-Volta, l'actuel Burkina Faso, date de 1949).

Parce qu’ils jugeaient les populations du sud «ignares et paresseuses».

«Les Mossis installés en Basse-Côte ne se comptent plus et je présume que dans moins d’un siècle, ils seront maîtres du pays», écrivait un colon suisse Gustave Meyer, établi en Côte d’Ivoire dans les année 20, (Un demi siècle en terre ivoirienne).

Quelques années plus tard, Raymond Gauthereau, auteur du Journal d’un colonialiste s’insurgeait contre les manœuvres du  gouverneur français de l’époque qui, lors des premières élections législatives de 1945, voulait faire élire un nordiste contre le jeune Houphouët-Boigny (premier président de Côte d'Ivoire):

«Nous aurions bonne mine, nous en Basse-Côte, avec un député Mossi que personne ne voudrait voir et Houphouët de l’autre côté transformé en martyr. Je ne donnerais pas cher de l’ordre public.»

En accédant au pouvoir en 1960, Houphouët, qui avait oublié depuis longtemps ses idéaux radicaux et indépendantistes, s’est fondu dans le moule du colonisateur.

Les Voltaïques ont été conviés en masse à développer les plantations de cacao et de café, les Ghanéens à pêcher, les Sénégalais à enseigner, des Togolais à travailler le bois, etc., et les autochtones du sud, qui possédaient les terres, à continuer à dormir sur leurs deux oreilles.

Tout miser sur la réconciliation

«Le Père de la nation» a trouvé une formule élégante pour justifier sa politique: les Bétés n’étaient plus les «bons à rien» que décrivaient les colons mais de formidables chanteurs et danseurs.

Ils ne lui ont pas donné tort en se reposant longtemps sur les revenus de leurs terres. Quand la crise est arrivée dans les années 80, les premières tensions ethniques, nées souvent de conflits fonciers, ont commencé à surgir.

A mesure que le «gâteau» ivoirien s’amenuisait, elles grandissaient. Quand Laurent Gbagbo est arrivé au pouvoir en 2000, les Bétés et leurs parents du sud ont pensé que leur heure était arrivée.

Ils ont alors chanté et dansé de plus belle. On connaît la suite. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est en lambeaux, plus déchirée que jamais.

Et comme disait en 1945 Raymond Gauthereau, on ne peut pas «donner cher de l’ordre public» avec une politique tout répressive qui fabrique des martyrs, avec près de la moitié de la population (les électeurs de Gbagbo en 2010) exclue ou auto-exclue de l’Assemblée nationale.

L’urgence, ce n’est donc pas d’imaginer une fumeuse nation ouest-africaine mais de construire une vraie nation ivoirienne réconciliée. Demain matin, il sera déjà trop tard.

Philipe Duval

 

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Philippe Duval

Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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