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Le prince Hicham devant le cercueil du roi Hassan II, 25 juillet 1999, Rabat, AFP/MANOOCHER DEGHATI
Le prince Hicham devant le cercueil du roi Hassan II, 25 juillet 1999, Rabat, AFP/MANOOCHER DEGHATI

Tribune: Le prince Hicham, ce grand défenseur du trône marocain

Pour l'écrivain et journaliste Ali Amar, le cousin germain du roi du Maroc, réputé pour être son contradicteur intime, se révèle comme son meilleur allié objectif. Est-ce vraiment une surprise?

Mise à jour du 18 septembre: dans un tribunal de Casablanca, le prince Moulay Hicham, le cousin du roi Mohammed VI, a participé hier à la première audience du procès qu’il intente à Abdelhadi Khairate, député socialiste, pour «insultes et diffamations» et pour lequel il réclame un dirham symbolique de réparation. Le procès a été reporté au 1er octobre à la demande de l’accusé. Le juge, en fin d’audience, a affirmé qu’un arrangement à l’amiable serait la meilleure des solutions, rapporte Yabiladi.

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S’il avait quelque inquiétude à l’endroit du trublion de la famille royale, le roi Mohammed VI devrait plutôt s’en réjouir.

Son cousin germain, le prince Hicham Ben Abdallah El Alaoui, avec qui les liens sont officiellement coupés depuis son intronisation en 1999, vient de lui donner le meilleur des gages à son attachement à la Couronne.

Un hymne subliminal à la monarchie

Preuve en est la tribune qu’il publie dans le New York Times intitulé «Morocco is on the path to Change» (Le Maroc est sur la voie du changement). Un hymne subliminal à la monarchie alaouite.

Il y estime d’emblée que «le Maroc est sur la voie du changement», en expliquant de quelle manière les monarchies arabes ont résisté à la déferlante révolutionnaire contrairement aux régimes tutélaires de Tunisie, d’Egypte, voire de Syrie, nonobstant leurs différences.

La manne des pétrodollars pour les royaumes et sultanats du Golfe et une forme de dextérité politique pour le Maroc et la Jordanie les ont, selon le prince, sauvés de la dévastation.

Le prince Hicham explique notamment que, à part les monarchies pétrolières du Golfe qui ont acheté la paix sociale grâce à la richesse de leur sous-sol, le Maroc et la Jordanie, dépourvus de cette rente, «n’ont pas eu d’autres choix que de libéraliser le système plutôt que de le rendre plus démocratique». 

 En clair, le rendre plus permissif à certains égards tout en le maîtrisant à travers un système forcément sécuritaire.

Un chauvinisme génétique assumé

Malgré toute la subtilité du texte et la minutie de son auteur, réputé pour le doigté dont il revêt chacune de ses expressions écrites, son verbe est révélateur.

Le contenu de l’article confirme l’aveu, après tout sincère, de ce prince au sang bleu. En 2011, interrogé sur la question monarchique, alors que les régimes arabes étaient tous secoués d’une manière ou d’une autre par le big bang tunisien, il répondait par un chauvinisme génétique consubstantiel à son lignage:

«Je reste convaincu qu'un changement dans le cadre d'une monarchie réformée représente la solution la moins coûteuse pour le Maroc. Je mentirais si j'affirmais que la biologie est étrangère à cette conviction.»

La biologie justement. Ici réside l’indépassable dans la réflexion du prince depuis qu’il a endossé très tôt les habits de l’intellectuel politique réformateur. L’ADN pour légitimité, le savoir en science politique pour se frotter à l’agora. Tels sont les deux versants de son charisme, mais aussi de ses limites.  

Des thèses presque officielles

Derrière quelques artifices de mise en garde, le cousin germain du roi, troisième dans l’ordre de succession monarchique —ne l’oublions pas—, déclare dans sa tribune du New York Times deux postulats que la propagande chérifienne ne renierait pas:

—D'une part, les monarchies arabes, dont celle du Maroc, ont survécu à la déferlante des révolutions. Elles y sont parvenues grâce à leur enracinement dans l’identité nationale de leurs Etats, leur combat contre le colonialisme et du fait de l’importance historique de leur institution.

—D'autre part, les monarchies ont traditionnellement arbitré les conflits entre les différents groupes et classes, agissant en tant que gardiens bienveillants de la société. Ils ont également permis à d'autres institutions, comme les parlements, de représenter le peuple, restant ainsi au-dessus de la mêlée politique.

Voilà un démenti cinglant à ceux qui voulaient entrevoir dans la posture politique du «Prince rouge» des caractères réminiscents d’un Philippe-Egalité en France à la fin du XVIIIe siècle.

Le prince Hicham adopte à l’évidence un ton qui tranche avec la plupart de ses précédentes sorties médiatiques, notamment lorsqu’il déclarait en janvier 2011 au journal espagnol El Pais, au sujet des révoltes arabes:

«Le Maroc n’est pas encore touché mais il ne faut pas se leurrer sur ce fait: pratiquement tous les systèmes autoritaires vont être atteints par la vague de contestation et le Maroc ne fera probablement pas exception.»

Reste que moins d’un an plus tard, il disait déjà à L’Express que l’instauration d'une assemblée constituante au Maroc serait irréaliste:

«Cela signifierait la fin du régime. Historiquement, les assemblées constituantes servent à consommer la fin d'un régime.»

 Et surtout que:

«L'institution monarchique est à la fois une institution d'arbitrage et le symbole de l'identité de la nation. Les populations de ces pays adhèrent majoritairement à ce concept.»

«Mais cela pourrait bien, à terme, ne plus être le cas si ces monarchies ne prennent pas en compte l'aspiration des peuples au changement. Or elles peinent à faire face à cette urgence, notamment lorsqu'il s'agit de monarchies de droit divin.»

Le cousin du roi avait donc déjà tout dit. Avec cependant ce bémol —que l’on retrouve à l’identique dans sa contribution au New York Times—, à savoir la nécessité d’un changement dont il ne définit jamais la nature.

Des idées passéistes et révisionnistes

Mais enfin de quel changement parle au juste le prince? Mystère et boule de gomme. Revenons donc à son dernier texte pour mieux comprendre son idée. Et là, les problèmes surgissent.

Le premier est que les assertions du prince Hicham sont empreintes de révisionnisme historique doublé d’une vision passéiste des événements qui secouent depuis plus d’un an cette partie du monde.

Quel historien peut aujourd’hui sérieusement accréditer la thèse que la dynastie alaouite a été le rempart contre l’occupation française du Maroc? L’a-t-elle été plus tard avec le sultan Mohammed V, choisi par la France, déposé par la France et réintronisé roi, toujours avec la bénédiction de la France? Faut-il croire encore à l’hagiographie officielle qui pollue encore de nos jours les manuels scolaires?

Les historiens marocains sont pour la plupart encore très frileux pour s’aventurer dans de telles recherches, leur carrière universitaire en dépend. Le Graal des archives coloniales de Nantes et plus encore l’accès à la sacro-sainte bibliothèque royale est réservé aux adoubés. 

En réalité, la légitimation même de la royauté telle qu’elle existe aujourd’hui a été plutôt le résultat d’un façonnage idéologique, politique, culturel et religieux, voulu et imaginé par la France. Et cela se voit jusque dans ses attributs de sacralité et dans le moindre détail de son décorum et de son faste, que Hassan II a poussé jusqu’à son paroxysme durant ses 38 années de règne. De ce point de vue, Mohammed VI est depuis treize ans dans un moment d’inertie.

Aussi, toute évocation de transition démocratique au Maroc confine à de la complicité avec un régime qui ravale sa façade, mais maintient en l’état sa nature féodale.

Un mythe prêt à être déconstruit

Cette idée d’une monarchie indélébile à l’identité nationale évoquée par le prince Hicham est née de la fabrication d'une certaine conscience historique dans le Maroc postcolonial. Un mythe que les générations actuelles sont désormais prêtes à déconstruire.

Autre idée fallacieuse du prince, celle de ce fameux arbitrage des royautés agissant avec «bienveillance entre les groupes et classes». Au Maroc, sans parler du passé lointain ou le sultan portait le fer pour régner et se cloîtrait pour survivre, cela s’est traduit par un demi-siècle de violentes répressions contre tout dissident. Une damnation de toute une génération, que le régime ne reconnaît qu’à demi-mots, jouant sur une ouverture factice pour assurer sa perpétuation.

Comment parler de mansuétude du pouvoir quand les cultures plurielles de ce pays ont été anéanties au nom d’une idéologie excluant les identités majoritaires amazighes, sans parler des minorités juives et autres, rabaissées à de la figuration folklorique au nom d’un arabo-islamisme politique et nationaliste (qui renie même de facto son héritage andalou) et dont la norme politique actuelle est un résidu de conservatisme religieux et d’infâmie politique?

Les monarchies arabes se seraient donc ainsi élevées et sauvées de la berezina en autorisant la création d’institutions et de parlements représentant le peuple. Qui peut croire encore en une telle fable?

Le multipartisme à la sauce marocaine, avec ses joutes oratoires creuses, sa corruption institutionnalisée et ses rendez-vous manipulés aux urnes, serait-il alors plus immunisé contre les soulèvements que ne l’a été le règne du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) de Ben Ali et de son clan en Tunisie? Pures fadaises.

Le prince Hicham prend pour acquis que les printemps arabes ont épargné les monarchies pour ces raisons, même s’il reconnaît que ce momentum n’est pas éternel. Il croit encore que la société civile, les syndicats et certains partis politiques, plus téméraires au Maroc qu’ailleurs, jouent toujours le rôle de soupape sociale, voire d’alibi du régime. En cela, il se trompe lourdement.

Un contrat social obsolète

Il ne semble pas saisir que les termes du contrat social avec la monarchie alaouite se sont dématérialisés avec le temps et l’accélération de l’Histoire. Il ne reste peut-être qu’une empathie réelle chez certains, une foi en un talisman chez les démunis qui face à la hogra croient encore à la munificence du «roi sauveur». Mais rien de plus. La dépolitisation voulue par la monarchie joue contre elle aujourd’hui.

Hicham Ben Abdallah El Alaoui semble léviter intellectuellement par rapport à la rupture qui s’est faite irrémédiablement entre le trône, ses apparatchiks et les plus conscientisés des jeunes Marocains d’aujourd’hui.

Ceux qui justement battent le pavé jour après jour, brisant ce plafond de verre qu’est l’ordre établi, faisant fi des codes et des usages, traquant la tyrannie jusque dans ses coutumes et son apparat, appelant à la chute du régime. Un régime en qui ils ne se reconnaissent plus. Trop lointain, trop ringard, trop guindé et si autiste à leur soif de liberté.

Même si ceux-ci sont à l’évidence encore groupusculaires, le prince Hicham tend à minimiser les effets vivifiants de la transmission d’idées radicales d’une élite, hier gauchiste et romantique, à une jeunesse avide de dignité et de liberté dont les référents intellectuels, culturels et politiques sont désormais véhiculés par la mondialisation des médias et de la connaissance universelle, à défaut de terreau local, tant l’éducation publique a été le parent pauvre du Maroc moderne.

Faut-il être surpris de voir émerger une lame de fond contestaire, révolutionnaire, plus déterminée et surtout plus nombreuse à être bardée de savoirs que celle des années 70 où le panarabisme et le marxisme inquiétait davantage les pouvoirs régaliens arabes?

Un schéma de pensée révolu

Le prince s’oublie dans un schéma de pensée révolu. Il croit encore dans la quiétude des classes moyennes marocaines. Selon lui, elles demeurent certes insatisfaites de ce pluralisme politique de façade et de cette exclusion des institutions participatives, mais leurs revendications s’arrêteraient aux marches du Palais.

«Ils ne veulent pas la révolution, mais la réforme vers la monarchie constitutionnelle, un nouveau système de gouvernance qui incarne l'esprit de la démocratie, tout en conservant le rôle historique du monarchisme dans ces sociétés» écrit-il dans le New York Times.

Le prince Hicham a un train de retard. Et de conclure ainsi sa tribune:

«C’est une route qui promet d’être chaotique mais le processus est bel et bien enclenché.»

 Mais encore une fois de quel processus parle-t-il? Celui qu’il imagine sauvegardant la monarchie pour ce qu’elle est par la grâce de la tradition?

Si les classes moyennes sont conservatrices et légitimistes aujourd’hui et aspirent effectivement à la sécurité, à un certain confort de vie, elles ne seront demain que les suiveuses du changement quel qu’il soit. Celui de la voie démocratique ou celui du vrai chaos.

Et dans ce schéma, la monarchie n’aura plus sa place, faute justement d’avoir initié le vrai changement. Celui de se désincarner de la féodalité pour entrer dans le nouveau siècle.

Ali Amar

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Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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