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Le president Yahya Jammeh à Addis Abeba, le 15 juillet 2012. REUTERS
Le president Yahya Jammeh à Addis Abeba, le 15 juillet 2012. REUTERS

Sénégal-Gambie: Pourquoi tant de haine?

Entre le Sénégal et la Gambie, les relations diplomatiques n'ont jamais été simples. Surtout avec l'ubuesque président gambien. Mais, désormais, rien ne va plus.

Mise à jour du 17 septembre 2012: Sous pressions internationales, le président gambien Yahya Jammeh a annoncé la suspension, jusqu'à une date indéterminée, des exécutions de condamnés à mort en Gambie, lui qui avait initialement prévu de les faire tous fusiller avant la mi-septembre.

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«Entre Dakar et Banjul, c’est un peu Je t’aime moi non plus. On passe notre temps à essayer de se rapprocher mais ça ne marche jamais», explique un diplomate sénégalais, qui reconnaît que son pays est furieux contre son petit voisin.

Le président Yahya Jammeh vient d’ordonner l’exécution de tous les condamnés à mort de son pays. Parmi eux, deux Sénégalais. Une décision qui a d’autant plus choqué à Dakar que la peine de mort n’est plus appliquée au Sénégal depuis 1967. Elle a même été abolie en 2004.

Même le placide président Macky Sall, arrivé au pouvoir en mars 2012, s’est fendu d’une déclaration cinglante pour témoigner de sa colère.

«C’est avec consternation que j’ai appris l’exécution des condamnés à mort en Gambie, parmi lesquels figuraient deux de nos compatriotes. Nous avons été surpris par le mépris des autorités gambiennes à l’égard du Sénégal qui aurait dû être informé au moins de la décision par les voies appropriées telles que la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires ainsi qu’à l’esprit de bon voisinage.»

Mais il faudra sans doute bien d’avantage qu’une déclaration ferme et bien troussée pour faire plier son homologue gambien. Il est vrai que Yahya Jammeh, président inamovible ne doute vraiment de rien. Il se prétend armé de pouvoirs surnaturels: de ceux qui lui permettent de guérir une maladie aussi grave que le… sida.

La Gambie, un passage obligé

Assez peu porté sur le respect des droits de l’homme, ce militaire arrivé au pouvoir en 1994, grâce à un coup d’Etat, avait donné 24 heures aux homosexuels et autres «délinquants» pour quitter la Gambie, sous peine de se faire… couper la tête.

On l’aura compris Yahya Jammeh n’est pas l’homme des demi-mesures, de la modération. Il a un caractère diamétralement opposé à celui de son homologue sénégalais, Macky Sall.

Ingénieur de formation, ce dernier a été Premier ministre d’Abdoulaye Wade et a méthodiquement construit sa victoire électorale de 2012. Macky Sall, un homme pondéré qui réfléchit tellement avant de parler qu’il évite bien des impairs. Mais en devient parfois soporifique.

Pourtant même le «bromure» Macky Sall ne semble pas de nature à apaiser «l’agité du bocal» de Banjul. C’est pourtant à lui qu’il avait réservé sa première visite officielle.

«Ces deux pays entretiennent des relations paradoxales; ils passent leur temps à se disputer et pourtant ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Comme un vieux couple condamné à vivre ensemble, malgré la lassitude», explique un magistrat sénégalais qui se rend souvent en Gambie.

Longue bande qui prend naissance sur la côte atlantique, la Gambie s’enfonce au cœur du Sénégal. Elle sépare le nord du pays de la Casamance. Pour la plupart des Sénégalais, il faut passer par la Gambie, afin de se rendre en Casamance. Le ferry qui mène de Dakar à Ziguinchor, ville principale de Casamance, est emprunté par une minorité. 

La mer fait peur depuis le naufrage du Joola, le 11 septembre 2002. Le ferry qui assurait la liaison entre Dakar et la Casamance. Un naufrage qui avait fait plus de 2.000 morts. Davantage que celui du Titanic. Après les vacances scolaires, le Joola était surchargé. Il aurait dû transporter un maximum de 500 passagers. Mais les militaires chargés du maintien de l’ordre ne se sont pas embarrassés de chiffres.

Les liaisons aériennes entre Dakar et Ziguinchor restent très épisodiques. Pour se rendre de Dakar à Ziguinchor, il faut effectuer un trajet épuisant en voiture. Les Gambiens refusent toujours la construction d’un pont entre le Sénégal et la Gambie. A la frontière, l’attente du ferry peut prendre plusieurs heures. Après le passage du fleuve Gambie, demeure l’épreuve des douaniers gambiens. 

«Ils sont odieux avec les francophones. Ils ont une dent particulière contre les Sénégalais et les Français», explique Alain, un commerçant casamançais qui traverse chaque semaine la frontière. Un point de vue largement partagé au Sénégal.

Attention aussi à tenir sa langue à la douane et lors du passage en Gambie.  

«La moindre critique émise par un Sénégalais contre le président Yahya Jammeh peut se traduire par un passage à tabac ou un emprisonnement», fait savoir un commerçant casamançais, qui préfère garder l’anonymat.

Le respect de la liberté d’expression n’ayant jamais été la priorité du président gambien. Deyda Hydara, un célèbre journaliste gambien a été assassiné en 2004. Même les journalistes sénégalais hésitent à dire ouvertement ce qu’ils pensent du régime de Yahya Jammeh.

Yahya Jammeh un pompier pyromane?

Pour le Sénégal, la Gambie est tout sauf un partenaire commode. Pourtant Dakar ne peut se permettre de se fâcher avec ce pays. Les rebelles casamançais ont fréquemment trouvé refuge à Banjul. Des armes iraniennes à destination de la rébellion ont transité en 2010 par la Gambie.

«Le régime de Yahya Jammeh se comporte régulièrement comme un pompier pyromane. Il joue les intermédiaires lors des négociations entre Dakar et la rébellion, mais dans le même temps il n’hésite pas à armer les rebelles et à faire du business avec eux», souligne un diplomate sénégalais.

Pour le Sénégal, la Gambie reste un partenaire très inconfortable.

«Une épine dans le pied dont nous aurions dû nous débarrasser depuis longtemps. A l’indépendance (1960), beaucoup d’intellectuels et de politiques avaient conseillé à Léopold Sédar Senghor (au pouvoir de 1960 à 1980) de se débarrasser de ce fardeau. D’envahir le pays et de l’intégrer au territoire sénégalais. Mais il a refusé. Aujourd’hui, on voit le résultat. Ce petit pays n’a pas de raison d’être», indique, pour sa part, Abdoulaye Sarr, un enseignant sénégalais.

Au fond, la faiblesse de la Gambie fait aussi sa force. Ce pays, d’une superficie de 11.000 km2 est trop petit pour attirer l’attention des grandes puissances. Les dérives autoritaires du président Yahya Jammeh sont dénoncées très mollement.

La Gambie ne possède pas d’immenses réserves de pétrole, ou d’uranium. Qui irait faire la guerre pour libérer les Gambiens de l’autocrate Jammeh? Personne, sans doute. Les Gambiens sont moins de deux millions. Une goutte d’eau dans un continent d’un milliard d’habitants.

Dès lors, le cri de colère de l’écrivaine sénégalaise Ken Bugul apparaît comme un acte bien isolé. Néanmoins courageux et salutaire. Ken Bugul (dont le nom d’écrivain signifie en wolof «Personne n’en veut») pose la question qui fâche sur sa page Facebook:

«Combien de dirigeants, de leaders d'opinion, d'intellectuels, ont élevé la voix contre les exécutions en Gambie? Quand on exécute un certain prisonnier au Texas ou en Géorgie, il y a une réaction planétaire, on signe des pétitions partout, et là un dirigeant psychopathe d'un ridicule prétendu pays défie le monde et ses voisins deviennent des sourds et des muets.»

La célèbre écrivaine sénégalaise conclut ainsi son coup de gueule:

«J'ai honte pour nous tous!»

Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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