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Des Tunisiens lors d'une manifestation contre le pouvoir islamiste, août 2012.	 REUTERS/Zoubeir Souissi
Des Tunisiens lors d'une manifestation contre le pouvoir islamiste, août 2012. REUTERS/Zoubeir Souissi

La censure fait son grand retour en Tunisie

Le gouvernement tunisien semble agiter le chiffon rouge de l’assainissement des médias pour mieux justifier une mainmise progressive sur le secteur.

Mise à jour du 13 septembre 2012 : Le nouveau directeur général de la société de presse Dar Assabah, Lofti Touati, a renversé avec sa voiture l'un de ses journalistes, Khalil Hannachi, avant de le laisser inerte sur la chaussée. L'accident est survenu au sortir d'une réunion de crise au siège de la société.

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Un éditorial blanc. Le premier dans l’histoire des médias tunisiens, depuis la révolution. On semble déjà l’avoir oublié mais pour la première fois, un quotidien tunisien prenait réellement position contre une décision politique.

Depuis, les journalistes du journal Le Temps appartenant à la maison Dar Assabah dont l’Etat détient 80% du capital, continuent de contester contre des pratiques qu’ils jugent illégales.

Le 21 août, un nouveau directeur a été nommé par le gouvernement, Lotfi Touati ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur sous Ben Ali et ex-rédacteur en chef du journal Le Quotidien. Sa nomination a suscité la colère des journalistes qui dénoncent son manque de compétence et sa proximité avec le parti majoritaire au pouvoir.

Du côté du gouvernement comme des médias, le lien politique et le manque d’indépendance restent toujours le moyen pour dénoncer le manque de crédibilité professionnelle de la personne.

Excepté que cette délation constante semble profiter au gouvernement et à certains politiques qui se servent d’un climat de chasse aux sorcières pour régler leurs comptes avec certains médias.

A terme, cette attitude semble resserrer l’étau autour de la liberté de la presse comme en témoignent les derniers évènements de l’été en Tunisie.

Un discours politique hostile

Si la révolution semble avoir multiplié les supports de communication et fait fleurir bon nombre de nouveaux journaux ou chaînes de télévision, les médias n’ont toujours pas bonne presse en Tunisie.

Encore aujourd’hui, le journaliste ou homme de médias reste dans la vision de l’opinion publique un «vendu» de l’ancien régime qui ne sait pas informer et à qui on ne peut faire confiance, malgré les tentatives de réforme du secteur. Cette vision des médias est amplifiée par le parti majoritaire au pouvoir.

Celui-ci entretient depuis quelques mois un discours hostile à l’égard des organes médiatiques, érigeant le spectre d’une «liste noire» qui dévoilerait les noms des plus corrompus, permettant d'«assainir» une bonne fois pour toutes le secteur.

Vendredi 31 aout, on pouvait entendre lors d’une manifestation de soutien au gouvernement à la Kasbah, ce slogan récurrent qui veut «nettoyer les médias» coûte que coûte.

Chacun garde aussi en tête le sit-in de trois mois devant la télévision nationale face auquel le gouvernement tout comme le parti Ennahdha n’avaient pas pris expressément position ni encouragé vers une solution.

Les revendications des «sit-inneurs» étaient les mêmes que celles criées par les manifestants du vendredi 31 août.  

«Le gouvernement actuel et le parti au pouvoir ont une attitude très méfiante vis-à-vis des médias. Ils se considèrent souvent comme victimes du traitement médiatique et refusent que l’on caricature ou singent les dirigeants comme l’a montré le cas des Guignols», ajoute Olivia Gré directrice du bureau local de Reporters sans frontières.

Le gouvernement ne semble pas le bon juge de cette réforme au regard de ses pratiques, qui semblent anti-démocratiques et motivées par des objectifs politiques.

Les nombreux communiqués de l’ONG Reporters sans frontières dénonçant des nominations arbitraires dans les médias publics en sont l’exemple le plus probant. Sans compter le dernier mot de l’Inric, (Instance pour la réforme de la communication et de l’information) qui s’est auto-dissoute en accusant le gouvernement de «censure».

Aujourd’hui, le retour de la  liste noire des journalistes érigée par Lotfi Zitoun, conseiller auprès du Premier ministre et chargé de la communication avec les médias,  menace la stabilité d’un secteur déjà aux prises avec des conflits internes.

La «chasse aux sorcières» des médias intervient via un de bras de fer entre le gouvernement et les instances médiatiques qui s’exprime souvent par des atteintes à la liberté d’expression ou des abus de pouvoir.

Une liste noire comme menace 

«Le climat actuel est peu propice à l’épanouissement de la presse», déclare Olivia Gré de RSF, pour qui la parution d’une liste noire semble peu souhaitable.

En effet le cas de Sami Fehri montre le danger d’une chasse aux sorcières arbitraire et sans cadre juridique défini.

Pour les spécialistes des médias comme le chercheur Riadh Ferjani, la liste noire des journalistes est «un secret de polichinelle». Car, chacun sait au sein de sa rédaction qui était plus ou moins avec le régime Ben Ali.

«Pour entrer à la Télévision nationale, il fallait avoir sa carte au RCD, tout le monde le sait aujourd’hui», a confié une présentatrice de la chaîne Watania 2, qui a souhaité, malgré tout, garder l’anonymat.

Est-ce suffisant pour être aujourd’hui poursuivi en justice ou écarté de la profession? C’est toute la difficulté d’une telle liste. Depuis l’annonce de son élaboration après la révolution, la définition des critères d’entrée dans la liste reste encore un point épineux.

Qui punir? Comment et Pourquoi? Mais le plus gros du problème repose sur la publicité de cette liste. Si elle est réellement rendue publique, profitera-t-elle à la réforme des médias ou ne fera-t-elle qu’envenimer les conflits déjà présents au sein de chaque organe?C’est sur cet aspect officiel, non-officiel que semble jouer actuellement le gouvernement.

Sans la publier, il se sert sans cesse de cette fameuse «liste noire» pour justifier certaines pratiques peu démocratiques sur les médias. Le syndicat des journalistes avait décidé dans le milieu de l’année 2011 de mettre en place une commission chargée de travailler et d’enquêter sur cette liste.

Les principaux visés étaient ceux ayant directement reçu de l’argent de l’ATCE (Agence tunisienne de communication extérieure) ou encore les journalistes ayant appelé au retour de Ben Ali pour les élections de 2014.

Le syndicat avait pu enquêter seulement à 75% sur le secteur, n’ayant pas eu accès à certaines archives encore détenues par le ministère de l’Intérieur, notamment celles de l’ATCE ou de la police politique.

Depuis, les vraies et fausses listes noires n’en finissent plus. Une première est parue dans le rapport de la commission nationale d’investigation sur les affaires de corruption et de malversation, mettant à jour les publications concernées mais aussi des médias étrangers, qui avaient pu recevoir des fonds.

Si la plupart des journaux qui paraissaient sous Ben Ali étaient forcés, pour assurer leur financement, de recevoir de l’argent de l’ATCE, leur degré d’implication avec le régime se mesurait plutôt en fonction du montant qu’ils recevaient.

En tête de la liste arrive ainsi, le quotidien La Presse, journal officiel du régime, par exemple. Dans le cas des journaux étrangers, l’hebdomadaire Jeune Afrique faisait aussi partie des concernés.

Depuis que le syndicat des journalistes a exprimé une certaine impuissance à pouvoir enquêter réellement sur une liste noire nominative, le gouvernement a pris en main l’affaire, établissant ses propres critères des journalistes dits «corrompus»: ceux ayant reçu des fonds de l’ATCE et ceux étant cités sur la liste de la commission, les journalistes ayant collaboré en tant qu’informateurs avec les services de la police politique ou encore ceux qui ont servi jusqu’à la dernière minute, le régime Ben Ali.

Or, la légitimité d’une prise en main de l’élaboration de la liste noire par le gouvernement pose question. De l’avis des professionnels comme des ONG qui défendent les médias, une telle liste doit faire partie du cadre indépendant de la «justice transitionnelle».

Elle ne doit pas se réduire à une bataille entre le gouvernement et le syndicat des journalistes qui se renvoient la balle et sèment le chaos au sein des médias.

L’engrenage de la chasse aux sorcières

Par ailleurs, le début de la chasse aux sorcières suscite des tentatives de dénonciation au sein même du secteur, montrant le risque d’un engrenage. Beaucoup commencent à s’indigner du fait que certains hommes de médias soient visés, alors que d’autres restent au-dessus de la loi.

Le jeudi 30 août, le directeur de la chaîne généraliste El Hiwar Ettounsi, chaîne clandestine d’opposition sous Ben Ali, Tahar ben Hassine a appelé à porter plainte contre la chaîne de télévision Hannibal TV et son patron Larbi Nasra, d’après le rapport de la commission d’investigation sur la corruption et la malversation, qui a prouvé que cette chaîne de télévision avait fait de la désinformation pendant les évènements du 14 janvier. 

Cette chaîne étant réputée proche du parti au pouvoir n’a jamais été inquiétée par la justice. Les bienfaits de la publicité d’une liste noire semblent donc peu probants, comme le montrent les polémiques actuelles.

A contrario, le cas de Sami Fehri et de la chaîne Attounissia TV montre un empressement politique à régler certaines affaires en justice. S'il est connu pour une certaine collaboration avec l’ancien régime, son arrestation soudaine ainsi que les pressions exercées sur sa chaîne de télévision Attounissia TV, ont suscité bien des questions.

Depuis la révolution, l’homme a créé une chaîne de télévision qui est aujourd’hui première en termes d’audience.

Parmi ses émissions phares, les guignols version tunisienne qui offre une critique décalée et ironique de la politique tunisienne comme l’indique son titre «Logic Syessi» (logique politique).

Son directeur déclare avoir reçu des appels mécontents de Lotfi Zitoun et des pressions indirectes pour arrêter son émission. Il est actuellement en prison, poursuivi pour détournement de fonds dans une affaire qui concerne des proches du clan Trabelsi, la famille de la femme du dictateur déchu.

Si beaucoup de Tunisiens estiment que l’homme mérite ce qui lui arrive en raison de son passé trouble, le timing de son arrestation en parallèle avec l’arrêt de son émission est suspect.

La procédure du mandat de dépôt émis par la justice montre des vices de forme et laisse croire à une ingérence politique. En un mois, l’avenir de la chaîne Attounissia, censurée et privée de directeur, est peu optimiste.

Le risque de l’autocensure

Le contexte n’est pas non plus propre à un climat de délation. Les médias n’ont toujours pas de cadre juridique auquel se référer puisque les décrets-lois 115 et 11 concernant la régulation de l’audiovisuel et la réforme du code de la presse ne sont toujours pas appliqués.

«A l’heure actuelle, un texte juridique même imparfait serait mieux que rien», témoigne Larbi Chouikha, chercheur et politologue.

Le retour de la chasse aux sorcières qui avait commencé après le 14 janvier fait craindre à tous des procès non-équitables et des arrestations arbitraires qui empêcheraient le processus de réforme et de transition au sein des médias.

Mais plus encore, une telle liste impliquerait un risque du retour à l’autocensure comme en témoigne Houyem Laajimi, rédactrice en chef de la chaîne Attounissia TV:  

«On recommence à avoir peur et ce n’est jamais bon, n’importe qui parmi nous peut finalement se retrouver du jour au lendemain en prison.»

Quant au gouvernement, il joue sur deux tableaux. Le discours populiste d’un côté qui porte sur la réforme et le nettoyage de l’ancien système est scandé à tout va, notamment pour le secteur médiatique.

Mais la permanence d’anciennes pratiques comme la censure indirecte ou les nominations arbitraires témoignent des motivations d’une volonté de mainmise sur les médias.

Du côté des journalistes, la mobilisation n’est pas générale mais commence à s’organiser via les rédactions. Le personnel de Dar Assabah ne semble pas lâcher prise malgré les révélations sur sa faillite financière, qui met en cause aussi le gouvernement. Les journalistes ont manifesté au sein de l’Assemblée constituante, lundi 3 septembre, et ont annoncé une grève pour la semaine qui suit.

Lilia Blaise

 

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