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Sexe à la togolaise: le blues des braguettes

Après les Monologues du vagin, voici venue la grève du vagin. Au Togo comme dans d’autres pays, des femmes conditionnent leurs faveurs à la résolution de problèmes politiques.

Mise à jour du 20 septembre 2012: Plusieurs milliers de femmes habillées de rouge ont défilé le 20 septembre dans les rues de Lomé pour réclamer des réformes politiques. 

La marche était organisée par les femmes du collectif "Sauvons le Togo" (CST), à l'origine depuis juin de plusieurs manifestations dans la capitale togolaise, la plupart dispersées par les forces de l'ordre.

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Pas facile d’être un musulman togolais. Après un mois d’abstinence diurne pour cause de jeûne, voilà que les époux de femmes du collectif Sauvons le Togo doivent encore «faire ceinture» pendant une semaine.

Les circoncis doivent circonscrire leurs pulsions libidineuses et, cette fois, jour et nuit. Il ne s’agit pas de bouderies conjugales, mais d’un acte politique, ou plus précisément d’un acte de communication politique.

Le collectif citoyen togolais, à l’origine de l’abstinence forcée, affirme désespérer des modes traditionnels d’expression. Les manifestations et sit-in organisés pour contester la réélection, en 2010, du président Faure Gnassingbé sont régulièrement réprimées par les forces de l’ordre.

Or, les membres féminins du mouvement se considèrent comme les premières victimes de ce qu’elle dénoncent comme la «malgouvernance» du gouvernement togolais. Ne doivent-elles pas assumer les tâches domestiques, lorsque les maris chômeurs subissent les affres d’une crise économique mal gérée?

Alors ces dames ont décidé d’utiliser d’originales méthodes de désobéissance civile. Au programme: grève du sexe, mais aussi, au cas où les opposants interpellés lors des manifestations ne seraient pas libérés, manifestation dans la rue en tenue d’Eve. Double cruauté qui consisterait à exposer sous la moustache des hommes ce que ceux-ci n’ont plus le droit d’effleurer. Il faudra inventer le mot contraire de «baby boom» pour le Togo de mai 2013…

La technique du boycott du sexe n’est en fait pas si nouvelle. Déjà dans la Grèce antique, le dramaturge Aristophane écrivait Lysistrata, comédie théâtrale dans laquelle les femmes se refusaient à leur mari pour mettre fin à la guerre du Péloponnèse.

La belle Athénienne, dont le prénom donne son titre à la pièce, prenait la tête du mouvement de «castration virtuelle». Elle indiquait que «le salut de la Grèce entière est entre les mains des femmes».

Jusqu’à aujourd’hui, les militantes qualifient les grèves du sexe de «Lysistratic nonaction».

Sur le continent africain, en 2003, la militante pacifiste libérienne Leymah Gbowee, responsable de l'organisation Women of Liberia Mass Action for Peace, invita ses sœurs à «fermer les jambes», tant que les combattants ne déposeraient pas les armes et tant que les femmes ne seraient pas valablement représentées dans les négociations de paix entre Charles Taylor et les chefs de guerre.

Quelques années plus tard, elle devenait lauréate du prix Nobel de la paix. Elle publiait une autobiographie sous-titrée «Comment la communauté de femmes, la prière et le sexe ont changé une nation en guerre». Le documentaire Pray The Devil Back To Hell revient sur cet épisode.

En 2009, c’est au Kenya que dix associations appellent les femmes à la politique des braguettes fermées et des jupes inexplorées.

A la tête du mouvement: Rukia Subow, présidente de l’organisation Maendeleo Ya Wanawake, une très ancienne association de femmes. Si l'épouse du Premier ministre, Raila Odinga, avait apporté son soutien au mouvement, des associations conservatrices et le clergé l’avait dénoncé.

Des hommes tentent de renverser le concept

Un mari frustré avait même entamé une démarche judiciaire contre les initiatrices de la grève. Il voulait obtenir des dommages et intérêts pour son excès de stress et son manque de concentration.

Parfois, quand les hommes sont lésés par ces câlins proscrits, ils tentent de renverser le concept. En Ouganda, en 2010, un politicien tenta de lancer une grève du pénis pour dissuader les épouses de voter pour le parti majoritaire…

En Afrique du Nord, cette manière si particulière de revendiquer fut abordée récemment dans le film de Radu Mihaileanu, La Source des femmes, sans qu’un pays particulier soit évoqué.

Ces dernières années, comme à l’époque d’Aristophane, la grève du sexe n’est plus seulement africaine.

En 2011, lorsque la Belgique peinait à se trouver un gouvernement, des mois durant, une sénatrice (et gynécoloque!) flamande, Marleen Temmerman, pris le parti d’en rire, s’inspirant explicitement de l’exemple kényan. Sans imaginer qu’elle serait suivie, elle lança un appel à l'abstinence, sur le ton de la plaisanterie.

Aux Etats-Unis, il y a quelques mois, c’est la même trompette de l’humour qu’emboucha un groupe de femmes progressistes en faveur des «droits reproductifs».

En mars dernier, ce sont des prostituées de luxe espagnoles qui décidèrent de refuser toute relation sexuelle avec les banquiers, tant que ceux-ci ne se montreraient pas plus conciliants, en matière de crédit, avec les familles et les entreprises en difficulté.

Les escort-girls expliquèrent qu’elles étaient les seules à avoir «une réelle capacité à faire pression sur le secteur». Des banquiers seraient allés négocier les faveurs des filles de joie en se faisant passer pour des ingénieurs ou des architectes.

Comme quoi la confusion que l’ancienne garde des sceaux française Rachida Dati faisait entre inflation et fellation n’était pas si incongrue. Les deux univers auxquels renvoient les mots ne sont pas si éloignés…

En Colombie, en 2011, ce n’est pas seulement pour rire que 300 femmes de Santa María del Puerto de Toledo de las Barbacoas appelèrent à la grève de l’amour. Elles protestaient contre l’absence de route menant à ce village isolé. Après trois mois de “jambes croisées”, les pelleteuses arrivèrent. Les femmes ont-elles réalisé qu’une route goudronnée donnera à leur mari l’accès à de potentielles maîtresses?

En 2006, une opération similaire avait dû être interrompue, au bout de dix jours, dans une autre région de Colombie. Sans succès, les femmes réclamaient la fin de violences.

Europe, Amérique, mais aussi Asie: en 2011, c’est aux Philippines, dans la petite ville rurale de Dado que des couturières coalisées firent le boycott du câlin, une semaine durant, pour que cessent les violences qui émaillaient le quotidien de ce village. Le calme est revenu.

Bien sûr, la grève du sexe est rarement efficace, sans manifestations complémentaires. L’originalité de la démarche permet surtout de retenir l'attention des médias. En attendant, les Togolais sevrés retiendront-ils la leçon du «faites l’amour, pas la guerre»?

Damien Glez

 

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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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