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Devant un kiosque à journaux du quartier d'affaires d'Abidjan. Reuters/Luc Gnago
Devant un kiosque à journaux du quartier d'affaires d'Abidjan. Reuters/Luc Gnago

A Abidjan, la crise déchaîne les mauvaises langues

Fidèles de Gbagbo, partisans de Ouattara ou simples observateurs: chacun a son explication sur la crise en Côte d'Ivoire depuis fin novembre 2010. A condition de garder un prudent anonymat.

Depuis le second tour de l'élection présidentielle, le 28 novembre, la Côte d'Ivoire a deux présidents: Laurent Gbagbo, déclaré vainqueur par le Conseil constitutionnel, et Alassane Ouattara, déclaré vainqueur par la Commission électorale indépendante et reconnu par la communauté internationale. Voilà donc bientôt quatre mois, à Abidjan, que l’on ne parle plus que d’une seule chose, qu’on ne pense plus qu’à une seule chose: jusqu’où la «folie Gbagbo» mènera le pays, et les raisons pour lesquelles l’ancien opposant, aujourd’hui isolé, dos au mur, s’accroche avec tant de détermination au pouvoir. Cette obsession nationale est à l’image du pays: divisée. Plusieurs explications s’affrontent. Et parfois, se recoupent. Les mauvaises langues se déchaînent, mais toutes préfèrent garder l’anonymat...

Chez les partisans d'Alassane Ouattara

Chez les ennemis de Laurent Gbagbo, qui campent depuis la fin novembre à l'Hôtel du Golf, quartier général d’Alassane Dramane Ouattara (ADO), on donne volontiers dans la psychologie.

«Laurent Gbagbo a un problème, confie ainsi l'un des responsables du gouvernement Ouattara. Quand il est arrivé au pouvoir, il a fait venir toutes les filles qui l'avaient snobé par le passé, pour leur dire: “Alors, tu me trouves toujours aussi vilain, maintenant que je suis président?” On voit circuler dans Abidjan des filles au volant de grosses 4x4 ou de Mercedes, ce sont les copines de Gbagbo à qui il donne des sommes de 20.000 à 30.000 euros…»

Un autre ministre, membre du parti de Henri Konan Bédié, renchérit:

«Il a toujours été mauvais joueur. Quand il jouait au foot avec nous, il partait avec le ballon quand son équipe avait perdu le match. Mais le plus grave, c'est qu'il est parti dans un délire mystique. Avec Simone, sa femme, ils font penser au couple Ceaucescu, en Roumanie. Quand il est arrivé au pouvoir, la première chose qu'il a faite, c'est d'aller au Brésil pour organiser des cérémonies vaudou.»

Une troisième voix, celle d'un homme d'affaires qui soutient le camp Ouattara, estime que la plus grande erreur politique de Laurent Gbagbo a été «de croire que les Baoulé ne voteraient pas pour Ouattara». Une autre erreur?

«N’accorder aucune importance à la vie humaine. Dire des phrases comme “1.000 morts à gauche, 1.000 morts à droite, moi j’avance”, et le penser vraiment. A l’un de ses vieux amis, quelqu’un que je connais bien et qui est allé le voir pour lui dire de quitter le pouvoir, il a répondu: “Heureusement que c’est toi, sinon on allait t’effacer”. Il ne se rend pas compte que les violations des droits de l'homme ont un effet boomerang. En bloquant l'accès de l'ONU à des sites où pourraient se trouver des fosses communes, il donne une vraisemblance à l'existence de charniers. En laissant pilonner un marché d'Abobo, il frôle le crime contre l'humanité. »

Le camp Ouattara s'est d'ailleurs activé, ces derniers jours, pour monter une plainte en bonne et due forme auprès de la Cour pénale internationale (CPI).

La question de l'ivoirité

Au moins une chose sur laquelle tous les observateurs s'accordent, à Abidjan: la dimension messianique de Gbagbo. «Dieu m'a donné la Côte d'Ivoire. Jamais je ne donnerai le pouvoir à cet étranger Selon un diplomate européen, c'est ce que Gbagbo répèterait à tous les médiateurs africains qui se sont succédé pour le rencontrer: l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki, le premier ministre kenyan Raila Odinga, l'ancien président nigerian Olusegun Obasanjo et le président sud-africain Jacob Zuma. «Jamais», c'est d'ailleurs l'un des mots favoris de ses partisans. Lors des meetings du leader des Jeunes patriotes Charles Blé Goudé, ils répondent en chœur aux questions lancées depuis la tribune:

«–L'Onuci?
Jamais!
–L'armée française?
Jamais!
–La rébellion?
Jamais!
–Les rebelles ne déposeront leurs armes qu'après avoir mis ADO au pouvoir!
On dit pas ça ici!»

Dans le camp Gbagbo

Chez les partisans de Gbagbo, on ne reprend pas toujours mot pour mot la propagande matraquée par la Radio-télévision ivoirienne (RTI). Le conseiller juridique d'une grande institution de l'Etat ivoirien, qui porte un nom du Nord, défend ainsi «le président» –qu’il ne faut surtout pas qualifier de «sortant»:

«Il est libre dans sa tête. C'est un homme qui a le courage de ses convictions. S'il propose la discussion sans préalable il faut tout mettre dedans. Alassane ne peut pas refuser de parler. Alassane ne respecte pas les institutions. Il appelle à ne pas payer l'impôt, à ne pas travailler, il lance les Forces nouvelles (FN) à l’assaut. Il n'y avait plus de légalité après le coup d'Etat militaire de 1999, les tribunaux se trouvaient dans les camps militaires. Gbagbo, c'est la légalité d'abord. Il n'y a pas de loi dans les zones du Nord qui sont depuis 2002 aux mains des FN. Si tu viens et que tu es pour Gbagbo, tu disparais. Les militaires, ce sont des gens qui ne réfléchissent pas. »

Vu d'ailleurs

Du côté des Français de Côte d'Ivoire, il y a, sans surprise, comme des relents de colonialisme: «Laurent Gbagbo gère le pays en chef de village», affirme Michel, né en Côte d'Ivoire, installé au Rallye, dans la Zone 4, l'un des points de rencontre des Français d'Abidjan. «Chez les Bétés, poursuit-il, c'est le plus fort qui est le chef. Dès qu'il aura pris sa dérouillée, ce sera fini.» D'autres, à la même table, reconnaissent quand même au «boulanger d’Abidjan» des qualités de fin politicien.

«Quand il parle, il s'adresse à son peuple, pas à la communauté internationale. Son discours fait sens, alors que quand Ouattara parle, c'est le contraire: il s'adresse à la communauté internationale et pas à son peuple.»

«C'est un historien, et sa période favorite, c'est la terreur», affirme un militaire français. «Il mange comme un soudard. Il boit et parle comme un soudard, ajoute un diplomate. C'est l'homme du peuple. Il n'a même pas la classe de Mugabe [président dictateur du Zimbabwe, ndlr]…» Un jour, un fonctionnaire européen se souvient avoir cherché partout le Président, pour une affaire urgente.

«Nous avons appris au bout d'un certain temps qu'il était avec plusieurs filles au Chant des sirènes, un hôtel qui se trouve sur la côte. Il a dit qu'il ne reviendrait pas à Abidjan tant qu'il n'aurait pas terminé “le travail”!»

On accrédite la thèse selon laquelle Laurent Gbagbo serait sous la pression de son propre clan. «Kadet Bertin, son ancien ministre de la Défense et conseiller spécial aux affaires militaires, c'est lui le plus méchant, confie une source proche des renseignements français. Il pèse lourd dans son entourage.» Selon un ancien patron de presse africain pro-Ouattara, «le clan Gbagbo mange, comme tous les clans au pouvoir en Afrique, mais avec une gloutonnerie qui défie l’imagination. Les caisses du gouvernement n'ont pas vu un seul centime de tout le pétrole exporté depuis 2004, les routes ne sont pas entretenues, mais il y a du matériel sophistiqué et des instructeurs israéliens pour certains corps d'armée, comme les Cecos [Centre de commandement des opérations de sécurité] et les CRS.»

Anne Khady Sé (à Abidjan)   

Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: Baaba Maal, chanteur engagé  Joseph Kabila: une réélection contestée  Le Cap-Vert, une démocratie qui fonctionne 

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