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Portrait du Premier ministre éthiopien défunt, Meles Zenawi, brandi par des jeunes, Addis Abeba, 31 août. ©REUTERS/Stringer
Portrait du Premier ministre éthiopien défunt, Meles Zenawi, brandi par des jeunes, Addis Abeba, 31 août. ©REUTERS/Stringer

Ce qu’il faudra retenir de Meles Zenawi

Les Ethiopiens gardent de leur dirigeant défunt l'image d'un homme de secrets et de mystères.

Ce mardi matin-là (21 août), c’est finalement par les médias d’Etat que par les Ethiopiens ont appris le décès de leur Premier ministre, Meles Zenawi, 57 ans et au pouvoir depuis 21 ans, dans un hôpital à l’étranger.

En quelques secondes, la nouvelle s’est ensuite répandue sur les réseaux sociaux ; et en quelques minutes les médias internationaux publiaient les premières dépêches.

Après des semaines de silence et de faux-fuyants du gouvernement au sujet de la santé de Meles, les Ethiopiens ont fini par avoir des nouvelles de leur dirigeant.

Et pourtant, ce sont d’autres sources qui ont révélé les détails: Meles est mort  dans un hôpital à Bruxelles, d’un cancer du foie dont il souffrait depuis plusieurs mois, ont déclaré ces sources aux médias internationaux.

Une omerta sur la maladie

Mais tout cela avait soigneusement été tenu secret par les autorités du pays. Même si le porte-parole du gouvernement, Bereket Simon, avait dû reconnaître que le Premier ministre était malade, après l’absence remarquée de ce dernier au sommet de l’Union africaine qui se tenait en juillet dans sa propre capitale, Addis Abeba. Il avait cependant assuré que Meles se remettrait bientôt au travail.

Le gouvernement minimisait constamment les rapports disant que Meles Zenawi souffrait d’une maladie potentiellement mortelle, refusant également de dévoiler son état de santé ou la nature de sa maladie.

Les autorités ont empêché la distribution d’un journal local, Feteh, qui tentait de publier des informations plus détaillées à ce sujet.

La gestion par le gouvernement de l’état de santé de Meles reflète sa culture du secret, comme l’a reconnu Bereket, en juillet 2012, ainsi que la manière forte utilisée pour contrôler l’information.

Des Ethiopiens avides de transparence

Seulement, malgré tous leurs efforts, les autorités éthiopiennes n’ont pas pu contenir la soif d’information des populations. Le secret officiel n’a fait qu’alimenter les spéculations grandissantes et les craintes quant à l’avenir du pays.

La stratégie du gouvernement est à l’image de son dirigeant défunt. Le paradoxe de Meles Zenawi est qu’il était un politicien redoutable, mais qui craignait les critiques de la presse éthiopienne.

Meles donnait au reste du monde l’image d’un intellectuel engagé, d’un brillant technocrate qui a favorisé le développement et s’est battu contre le changement climatique.

Meles avait «la capacité de comprendre ce que les étrangers voulaient entendre. Ils parlaient leur langage», a déclaré le journaliste éthiopien Mohammed Ademo, faisant allusion à sa maîtrise des politiques d’aide au développement, des questions liées à la lutte contre la pauvreté et contre le terrorisme

Menaces répétées sur la presse

«Lorsqu’il s’exprimait en anglais, il parlait avec douceur et donnait l’impression d’être ouvert au débat et à la critique», a déclaré un autre journaliste éthiopien, sous couvert de l’anonymat.  

Mais dans son pays, Meles parlait sur un tout autre ton. Il a poursuivi la censure du régime de Mengistu au sujet de la couverture de la famine et de la sécheresse, et il a impitoyablement supprimé la dissidence.  

«Il était souvent arrogant et brutal lorsqu’il parlait aux Ethiopiens. Menaçant au Parlement», indique Mohammed Ademo.

Dans un de ses derniers discours, Meles Zenawi a fustigé ses détracteurs, rées ou imaginaires, et accusé les journalistes de la presse privée d’être «des terroristes».

Le nouveau Premier ministre, Hailemariam Desalegn, a l’opportunité de rompre avec ces méthodes et d’en finir avec la censure.

Il peut commencer par la libération inconditionnelle d’au moins huit journalistes actuellement derrière les barreaux. Parmi eux se trouve le blogueur indépendant Eskinder Nega, qui purge une peine de 18 ans de prison, accusé sans fondement de terrorisme.

Mohamed Keita (traduit par Sandrine Kuhn)

Mohamed Keita est coordinateur du Programme Afrique du CPJ (le Comité pour la protection des journalistes). Il donne régulièrement des interviews aux médias internationaux sur les questions de liberté de la presse en Afrique. Pour le suivre sur Twitter: @africamedia_CPJ

 

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Mohamed Keita

Mohamed Keita est l’expert de l’Afrique du Comité de protection des journalistes. Depuis 1981, le CPJ, une organisation indépendante, à but non lucratif, œuvre pour la défense de la liberté de la presse dans le monde. Mr. Keita, un natif du Mali, donne régulièrement des interviews aux médias internationaux sur les questions de liberté de la presse en Afrique, et a beaucoup écrit sur ​​le sujet. Suivez le sur Twitter: @ africamedia_CPJ

Ses derniers articles: Ce qu'il faut retenir de Meles  Mali: Coup d’État sur Twitter 

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